‹ Œuvres choisies de P. ArétinChapitre 203 sur 218 · ACTE V, SCÈNE XV · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE XV

Mais qui pourrait te conter les trahisons que le Commun nous fkit éprouver pendant le carême, que nous passons tout entier à jéûnër pour contenter Tavarice des maîtres, et non pas à cause du bien qu'ils veulent à notre àme?...

ALTiGiA . N*exerce. pas ta langue sur Tàmç.

Rosso. L'àme?... le sureau en a une*"... Le carême commence... Et voici, à ton diner, deux anchois à partager entre trois personnes, p5ur entrée ; puis, paraissent ({uelques sardines pourries, brûlées et mal cuites, accompagnées d'une certaine soupe aux fèves, sans sel et sans huile, qui* nous fait renier le paradis. Le soir, nous faisons collation... Dix feuilles d^ortie ^our salade , un petit pain , et grand bien votis fasse*^!.,, ALviGiA. Quelle honte!...

ttossô. Tout cela ne serait rien, si le Commun avait quelque peu de pitié pour nous dans les grandes chaleurs... Outre rhorriblé ékhâlaison qui sort des tas d'os couverts d'ordures qu^oti lié balaye jamais, et qui sont le rendez-vous de toutes les ftiouches du Commun **, on te donne à boire du vin trem|)éavec de Teàlt tiède, etce viq, avant qu'on y touche, demeure quatre heures au repos dans un vase de cuivre ; et nous buvons tx>us dans Une seule tasse d'étain, que toutes les eaux du Tibre ne nettoieraient pas... Pendant qu'on mange, il fait beau voir l'un s'essuyer les mains à ses chausses, l*autre à sa cape, un autre à sa saie, et un autre les frotter au mur.

ALvtGiA. Quelles monstruosités**!... Et*en est-il de même partout?

ROSso. Partout... Et, pour plus de tourment, ce mince et àfn*eux repas que l'on nous donne, ij faut l'engloutir à la hâte, comme des oiseaux de proie *♦.

ALVIGIA. Qui vous cmpêchc de manger tout à votre aise? ROSSO. Le maître d'hôtel, ce vénérable personnage **, qui n'a pas plutô^frappé deux coups avec la baguette, teiamus genua levaie.., El c'est vraiment chose déplorable **, de ne 4)ouvQlr nous rassasier de paroles, puisque-nous ne pouvons nous rassasier de nourriture. *

ALviGiA. Coquin de maître d^bôtel !

Rosso. Il arrivera une fois dans la ^ie un gala!... Situ voyais défiler la procession de têtes, de pieds, de cous, d'estomacs, d'os et de carcasses, il te semblerait voir la procession qui va à Saint-Marc le jour de maître Pasquin ^'... Et, de même qu'en un tel jour, curés, arcbiprêlres, chanoines, et semblable engeance *' portent en main des reliques de martyrs et de confesseurs, amsi huissiers, maîtres d'hôtels, marmitons et autres lépreux et teigneux des Communs portent des reliefs de chapons et de perdrix; après a voir préliminairement choisi les meilleurs morceaux pour eux i^ pour leurs putains, ils jettent devant nous le reste. ^

ALViGiA. Va, demeure à la cour, va I

ROsso. Alvigia, je vis, hier même, un homme qui, entendant sonner la cloche du dîner*®, se mit à pleurer,, comme si on eût sonné le glas funèbre pour son père!... Je lui demandai : a Pourquoi pleurez- vous? » et il me répondit: «Je pleure, parce que ces clochettes qui sonnent nous appellent à manger le pain de douleur, à boire notre sang, et à nous repaître de la chair arrachée de notre corps et cuite dans notre sueur... » Et ce fut un prélat qui me dît cela, un prélat à qui on'donne quatre noix le soir d'un jour déjeune... On en-donne trois à un camérier, -deux à un écuyer, et à moi, une I...

ALVir.iA. Ils mangent au Commun les prélats ?

Rosso. Qu'importe le Commun, si l'on y mange""? Tout le monde n'accourt-U pas à Rome? Venez donc, car ici on lie les vignes avec des saucisses '^^

ALVIGIA. Bénies soient les mains des Espagnols **' !

ROsso. Oui, s'ils avaient châtié les ladres et les ribauds, et non les gens de bien... Et une preuve que c'est la vérité, c'est que le prélat aux quatre noix, dont je t'ai parlé, jure que ces vilains sont plus riches que jamais : quand on les blâme de ne pas avoir de domestiques, ou de faire mourir de faim ceux qu'ils ont, ils allèguent le sac de Rome pour cacher leur ladrerie.

ALVIGIA. Je peux bien dire qu'il n'est rien que tu ne saches..; Mais quientends-je ? quel bruit dans la maison ! Je suis per-

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