‹ Œuvres choisies de P. ArétinChapitre 4 sur 218 · SONNET · texte numérisé non relu

SONNET

Si Tari impose aux yeux en feignant mon visage, Bla bouche ne (ut pas ni Teindre ni mentir :

Je fuÀ nommé fléau des princes de mon Age, Pour avoir su leur honte au grand jour découvrir. Pour former de mes traits le baroque assemblage, Le pinceau le plus sûr n'aurait fait que blanchir. Mon {Iront cicatrisé du burin fut l'ouvrage, Le sang est la couleur qui pouvait le finir.

Vrai Tondre de Pasquin, et de Blomus Tépéc, Ma plume Tut toujours par le diable guidée ; Par lui je méritai le titre de Divin, Le vice à mon aspect se cachait avec crainte. Frappez, grands outragés, le corps de l'Arétin ; Ses écrits immortels méprisent votre atteinte.

S'il échappa de ce grand nombre d'aventures, sa fin n'en fut pas moins funeste. Lorenzini raconte qu'un jour, en écoutant le récit d'un tour qu'une de ses sœurs avait joué à quelque galant, il lui prit un rire si violent, qu'il tomba de son siège et se cassa la tête. Quelque singulière que paraisse cette catastrophe , le goût qu'Arétin eut toute sa vie pour ces sortes de contes la rend

* Rime di Cadamoslo^ F. VIII.

' La Cognaïaj comedia. Padova, 1S83, atto III, scena i. ' RagguagU di Parnasse, cent. U, num. 9%«

VIE d'arétik. XXVII

vraisemblable. On rapporte qu*après avoir reçu les sacreuieuts, a dit à ceux qui Tassistaient : Guarâate mi di toppi orche son uri" to. Il mourut vers 1557, âgé de soixante-cinq ans ^

Son corps fut mis en dépôt dans Téglise de Saint-Luc, sa paroisse, parce qu*il avait demande à être inhumé dans le dôme d*Urbain ; et, selon l'apparence, sa dernière volonté fut mal exécutée. C'est une opinion commune ', que Ton grava sur sa tombe cette épitaphe :

Condit Arelini cineres lapis isle sepullos, Moriales atro qui sale perfriciiit,

* Il est surprenant que dans an siècle où tant de gens se mêlaient d'écrire, personne n'ait conservé l'époque de la mort d'un bomme si célèbre. Nous sonomes forcés de recourir aux conjectures pour la fixer. L'épUre dédicatoire du sixième volume de ses leUres prouve qu'il vivait en 1555, et le Dictionnaire de Ruscelli, citant Arétin au mot Rolo, ajoute, û'heu" reuse mémoire^ d*oâ il résulte qu'il était mort lors de l'impression de ce livre. Hais pour trouver l'année de celte édition il Taut avoir recours à un autre ouvrage du même auteur. Or, dans le huitième chapitre de son Traité de la Composition, on trouve qu'il publia son Dictionnaire deux ans après le passage de la reine de Pologne, et l'on sait que Bonne Sforce vint à Venise en i555, allant prendre possession de sa couronne. Ceci coDStale bien qu'Arélin était mort en 1557 ; mais pour savoir si ce fut celte année même, il faut recourir aux registres mortuaires qui sont gardés à Venise chez le magistrat de la santé. Le nom de Pierre Arétin ne se trouvant pas dans les années 1556, 1558, ni 1560, et le registre de 1557 étant perdu, coname il parait par une note d'une ancienne écrilure qui est en tète d'un supplément qui ne contient que les noms des sénateurs, il s'ensuit que le nom de notre auteur était dans le registre qui ne subsiste plus. Mazzuch., Viia d'Aret., p. 77; Caffero, Synth, Vetust., indict. V; Fréherus, Theal. Vir. erud., p. i446 ; Le Long, Biblioth, sacra-, t>II, p. 613, se sont trompés CD plaçant sa mort en 1550. Zllioli, Ist. di Poet, ital.; Crescembeni, Ist. delta volg. Poes., t. IV, p. 6 ; Observ. di C. Capor. Aile rime di C. Capor,, p. 219 ; et Bayle, Dict.j mot Arétin (Pierre), le font vivre jusqu'en i&66, en quoi ils se sont pareillement trompés.

* Sansovino, Venez, illusl., I. II, p. 120. Forest., tllum., p. 65. Misson, Voy. d^llal.j 1. 1, p. 285. Zorzi, Letler, erud., p. 62. Fréherus, Tlieat. vir. «i*Md., p. 461. Félix, Lifier. Spizel. Morac, Biblioth. Mariana. Crasso, Elog-, Vir. erud., t. I, p. 39. Moreri, Dicl», mot Arétbi. Ghilini, Teat, d'Uom. lelter.j part. I, p, 193.

XXMÎÎ VIE D'AMÉTIN.

imaciiu Deus est iUl : eamamqMe rogaïuêf Uane dédit : Ille, inquit, non mihi notas erat.

Quelques-uns ajoutent que Ton attacha auprès la traduction suivante :

Qui giace ? Vâretin, amaro Tosco^ Del semen uman, La eut lingua trafisse E vivi, é morii. D*lddio mal non disse^ E si scuso col dif : lo nol conosco.

Mais, outre qu*il n^est pas vraisemblable qu*on ait gravé une épitapbe dans un lieu où son corps n*était qu^en dépôt, peut-on penser que le patriarche de Venise eût souffert dans une église des vers qui tournent Tathéisme en plaisanterie? Écoutons làdessus M. de La Monnoye : « Cest la coutume , dit cet aca- « démicien, d'attacher auprès du tombeau des morts de réputa- « tion des inscriptions funèbres. Ordinairement elles sont à la « gloire du défunt. Mais Arétin ayant été un homme d*un liber- « tinage distingué , il est fort probable que quelque railleur, « avant ou après Tenterrement, ait porté cette épitaphe dans Té* « glise de Saint-Luc. » On pourrait même présumer que cette pensée sur laquelle tant d'auteurs ont égayé leurs muscs dans différentes langues, n'a paru que longtemps après la mort d'Arétin, et n'est qu'un jeu d'esprit. Nous en rapporterons Ici quelques autres épitaphes :

Qui giace? Quel amaro Tosco Ch* ognun* vivendo col dit' mal trafisse.

Vero è che mal d'iddio non disse^ E si scuso dicendo : lo nol conosco.

Uicjacet ille canis, qui pessimus ivit in omnes, Dempto wio, quem non noverat ille, Deo.

Amarusjacet hio^ viator, hostis Yivorumslmulatque morluorum:

Diis convitia nulla dixil, et se Ejccusans, sibi cognitos negavit.

VIE D*AftÉTni. iki%

Le leApe, par qui loul se coosimie, Sorts celle tombe a mis le corps De TAréliïk, de qui la plume Blessa les Yivanis et les morts.

Son encre noirrii la mémoire De monarques de qui la gloire Est virante après le trépas ; Et sll n'a pas contre Dieu même Vomi quelque horrible blasphème.

C'est qu'il ne le connaissait pas.

Ke respectant rien Ici-bas, Il soumit tout à aa satire :

Dieu même aurai! passé le pas, S'il n'eût appris, dar.s plus d'un caS| Qu'il est dangereux de aiédire Des gens que l'on ne connaît pas.

On ne sait pas quel homme c'est :

Tout le choque, tout lui déplaît ; S» muse pique, mord, ou gronde, Il n'épargne rien ici-bas ; Et s'il Va pu pesté contre l'auteur du monde, l*eut-étre il ne le connaît pas.

^^ (rouverait-on pas la source de toutes ces épigrammes dans ^ ^bus du sieur Des Accords, où on lit Tépitaphe d*un niédi- '°^ couçue dans ces termes :

BisaoT, rempli de médisance.

Parle mal de tous, en tous lieux :

il médirait m^'me do Dieu S'il en avait la connaissance.

'^^ avoir parcouru les principaux événements de la vie '^Un, passons à Texamen de son caractère, apprécions son ''^, démêlons les moyens par lesquels il en imposa à son siè- ^^ ensuite nous dirons un mot de ses ouvrages. ''^lin aima les beaux-arts, et particulièrement la peinture et

XXX VIE D*ARÈT1X.

la musique. 11 jouait assez passablement de Tarchilulli Ml fut intimement lié avec le Titien et avec Michel-Ange Buouarotti,e( son amitié ne fut pas infructueuse au premier. Le poète aida le peintre à se faire connaître, et ce fut sur son témoignage qœ Ciharles-Quint nomma le Titien pour faire son portrait, qu'il paya 1,000 écus d'or».

On doit mettre au nombre de ses vices ses faiblesses pour les femmes, et son goût pour la bonne chère. Il n'est jamais plœ éloquent que dans ses remerciements sur renvoi de quelqiies vins rares, ou de quelques morceaux délicats. Sa table était toujours bien servie. Il aimait à régaler les amis, et sa délicatesse ne lui permettait guère de manger chez les autres. Plusieurs de ceux qui avaient été de ses convives les plus assidus étant devenus ses ennemis, il compare sa table à une vigne plantée sur us rocher, qui sert de pâture aux oiseaux de proie ».

Il n'était pas diflicile en amour : il se livrait à l'occasion, et la facilité décidait ses goûts; mais il n'eut jamais d'attachement bien sérieux. «Je n'ai pas voulu me marier dans ma jeunesse, « écrit-il. parce qu'à ma naissance le Ciel m'a donné la vertu c( pour compagne, et que c'est de cette alliance que sont nés ces « enfants que toute la terre admire ^ » Le respect (f un si beau nœud ne l'empêcha pas d'avoir des maîtresses sans nombre et de tous les étages'*. Il joua pour doua Angola Sirena, une de ces passions désintéressées , espèce de fanatisme qui cependant a trouvé d'illustres imitateurs. Il composa un volume de vers à la louange de cette dame ; mais ses parents, appréhendant que tant d'honneurs ne produisissent leur contraire, le prièrent sérieusement de terminer ses éloges ® . Il aima à tour de rôle tou-

' Dolcc, Dialog. delà Pt(/., Venezia, 15S7.

* Vasari, Vite di Pitt,, t. II, part, m, p. 310. Ridolfl, Vite di Pitt,., part.i> p. 155.

' Lettres d'Arétin, t. p. 365.

* Lettres d^Arétin, t. IV^ p. 34.

* Lettres d'Arétin, 1. 1, p. 121, 167, 196, 243 ; t. If, p. 82, 83 ; t. III, p. ***' t. IV, p. 104, 201,241, 284;t. V, p. 244; 4. VI, p. 34.

* Lettres tCàretin, 1. 1, p. 63, 120, 215.

VIE D'ARÉTIX. XXXI

tes les GUes qui furent à son service *, et Sausovino lui reproche d'ouvrir sa porte aux courtisanes les plus décriées'. Mariette del Oro aurait dû le dégoûter des commerces domestiques. Il avait un jeune élève d'une figure aimable, qui ne se trouvant pas assez de vocation pour se sacriûer uniquement aux muses, menaçait k tous moments d,e renoncer à Tapprentissage. Aréliu, qui craignait de le perdre, crut le fixer en lui faisant épouser Mariette, et s'assurer ainsi de Tun et de l'autre. Quelque tem|»s après, il renvoya en France pour recevoir une gratification ({ue François I«' lui faisait espérer. Mais Mariette un beau matin plia la toilette, s'embarqua pour rejoindre son mari, et ne laissa au vieux galant que l'habit qu'il portait'.

La commodité l'emporta sur les dégoûts de cette aventure. Peu de ses servantes lui échappèrent; mais il ne fut jamais si tendre que pour Perina Riccia ^. Il l'assista sans se rebuter |)endantuue maladie de treize mois''; il la reprit au retour d'un pèleriDage qu'un jeune galant lui fit faire ^, et ses larmes coulèrent longtemps après qu'elle fut morte ^.

Quelques-unes de ces intrigues portèrent leur fruit. Catherine Sandella lui donna use fille en 1537*. Il la nomma Adria, du lieu de sa naissance*. L'esprit et la gentillesse de cette enfant méritèrent toute sa tendresse *°. Il poussa même la folie jusqu'à faire frapper une médaille , où l'on voit d'un côté le buste de Sandella avec ces mots : Catharina Mater , et de l'autre la téU; d'Adrienne avec ceux-ci : Adria Divi P, Aretini filia. Il la lit

' Lettres cTArélin, t. IV, p. 133.

* Lettres ^AréîUi^ t. III, p. 39, 89. A l'Arélln, 1. 1, p. 96.

* Lettres d'Arétin, 1. 1. p. 290; t. II, p. 25. La Cognala, corn., alto 111, scena i.

* Lettres éCArétin, t. II. p. Ii4.

' Lettres d'Aréiin, t. II, p. 115, 221.

* Lettres d: Are lin, t. II, p. 219, 221; t. III, p. 187, 188. ' Lettres d'Aréiin, t. IIÎ, p. 191, 289; t. IV, p. 137.

' Lettres d*Arétin, 1. 1, p. il 4.

* Lettres d'Aréiin, 1. 1, p. 115. 1 16.

•• Lettres d'Aréiin, U IV, p. 284, 314 ; t. V, p. 107 ; t.V. p. 186, 218, 23b.

XXXII VIE O^ARÉTIX.

élever daus un couvent ^ ; et aussitôt qu'elle fut en âge , il fit une quête générale pour la marier *. Malgré rimportunîté de ses sollicitations, il fut huit mois à rassembler mille ducats qu'il avait promis pour la dot. Diovatelli Rota, son gendre, exigea, avant de passer à la célébration , qu'il lui remit, en nantissement de ce qui manquait à la somme , la chaîne d'or qu'il te« nait de la libéralité de Philippe , prince d'Espagne '. Quoique muni de ce bijou , et d'une assignation sur la première dédicace, Diovatelli s'opiniàtra à demeurer chez son beau-père jusqu'au parfait payement ; et ce ne fut qu'en 1550 qu' Arétin conduisit ces époux à Urbmo , o«i la famille de Rota était établie *.

Le duc et la duchesse se signalèrent par la réception qu'ils firent à l'Ârétin. Ils envoyèrent un corps de cavalerie huit milles au-devant ; la ville fut illuminée la nnit de son arrivée , et l'un el l'autre députèrent pour le complimenter'*. Ce mariage n'en fut pas plus heureux. Adrienne , maltraitée plbr son mari , se réfugia chez sou père qui panint, avec bien de la peine , à plâtrer cette rupture*. Les troubles domestiques ne furent pas longtemps sans se renouveler, et la duch*esse , qui avait pris Adrienne sous sa protection , fut souvent obligée d'interposer son autorité pour établir une ombre de paix dans ce ménage'.

Il eut une autre Ulle en 1547', à laquelle il donna le nom d*Austria, tant pour marquer son dévouement à la maison d'Autriche , que pour intéresser l'impératrice en sa faveur. Doni

' lettres (FÀrétiiif t. III, p. 251.

' Le grand-duc lui donna 300 ducats. Lettres d'àrétin^ t. Vf, p. l ; I, V, p. 102; el le cardinal de Ravennes 200« à compte des soc qu'il avait promis. Jjettres â^ Arétin, t. II, p. i, il i. Mendozza, ambassadeur d*E«pagiie, enjoignit 100. Lettres (T Arétin, t. II, p. 9.

' Lettres d' Arétin, t. V, p. 102.

* Ut très d: Arétin, t. V, p. 67, 68, 71, 77 ; d V Arétin, t. Il, p. S2. ' Lettres d^ Arétin, t. V, p. 227, 291 ; à F Arétin, t. Il, p. 236.

' Lettres d^ Arétin, t. V, p. 284, 289.

' Uttres d' Arétin, I. IV, p. loo, I90, 211.

• lettres d^Arélin, t. IV, p. I04, \S^,

VIE l>*AftÉTIK. XXXUl

^raconte qu*un jour, conduisant un ami qui souhaitait de voir -Afètùi , ils le surprirent jouant avec cette enfant , et qu^ayant aunèté Fétranger par le bras, Arétin,qui vit ce mouvement, leur <^ria qaHls pouvaient entrer ; à quoi Doni répliqua : IVon pas lui, ctMrii n'a pas été pére^. Cette flUe mourut à dix ans , et dès lors -^véb'n avait remis au duc d*Urbin une somme d'argent pour la «narier*.

n eut une troisième 611e, qui mourut au berceau'. Quelqu'un '^^jant blâmé de n'en avoir fait légitimer aucune : a Oh Dieu ! ré-

* pondit-il , je me tais sur un pareil reproche ! Qu'ai-je besoin

* <)*iQiportuner le pape ou l'empereur? Les sentiments de mon

* <^iir épargnent à mes filles la vanité des cérémonies *, -^près avoir peint l'homme , passons à l'écrivain. Arétin fut

^tîs académies de Sienne , de Padoue et de Florence '. Ces il- '^^stres compagnies n'étaient pas alors si délicates sur les mœurs ^^ les aventures de leurs aspirants : elles donnaient toute leur ^Mention à fesprit et aux talents, qui seuls décidaient de leur cboix.

Il reçut une espèce d'hommage de ses contemporains. Les uns *^i dédièrent leurs ouvrages , et les autres les soumirent à son ^^^men avant de les publier*. La réputation d'un homme de

' Doni, nella Baia délia, ^noes, Lettres d'Are tin, l. V, p. 220, 329, 305 ; *• V|, p, 138, 189, 258.

' lettres d* Arétin, t. VI, p. 112, 121.

* Lettre» éTArétin, l. VI, p.i35.

* Uttres d^ Arétin, t. V, p. 163.

' Il fut reçu fort jeune dans l'Académie de Sienne. Lettres d'Arétht, LUI, P- 02. Celle de Gli Infiammati Télut en 154 1, t. H, p. 199 ; à Arétin, l. I, P* 13, 148. 11 fut agrégé aux intronatien I54&. Lettres d: Arétin, l. III, p. 92, ^« Lettres De lHlc. MortelU, p. 55, 57.

* Jo9<*ph Betucci lui dédia ks poéties de Louis Casola ; Sansovino, son 'l'railé de Arte oratoria;^o\eie,ss Traduction de la Poétique dArisiote,el ^ rançois Cu.*ano celle du premier lîTre de Vlliade d'Homère, boni plava '^ portrait d'Aréiin à la léle de son premier livre del Inferno, avec imù odè ^ son honneur. Marcolini lui adressa la Défense de h Langue HalténUe, Par ottolini; Alessandro Carraria, son pdl'me burlesque de Lu mort' de

XXXIT YIB D'ABiTlN.

goût , qa*oii lui donnait si libéralement, leur faisait soubaiter son approbation, et même ses corrections ^ Montimerlo le propose, avec Bembo, TArioste , et Sanna^ar, comme des modèles pour ceux qui veulent écrire '. Beaziuo, dans son Traité de la composition^ puise plusieurs exemples dans ses ouvrages : suivant ce dernier,

Un esprit abondant régne dans ses chapitres : Il doit être l'élude et Thonneur des pupitres *.

Je ne dois pas oublier que Piombino ayant fait son portrait , Arétin en fit présent à la ville d'Arezzo, et que ses concitoyens placèrent ce tableau dans la salle du conseil , comme une distinction due au mérite d'un tel compatriote i Beazino mit audessous les vers suivants :

Passant, tu vois les traits de cet homme divin A qui n'en imposa ni rang, ni caractère ; Qui, poursuivant le vice avec un zèle austère. Des abîmes du cœur s'est frayé le chemin.

A Taspect in danger qui menaçait un père Si le fils de Grésus a recouvré la voix, Par un plus grand effort, forçant l'ordre et les lois, Ce tableau va parler ; redoute sa colère.

Cuirco et Gnoni; Pierre Nelli, sous le nom de M. André de Bergame, lui dédia la treizième et la quatorzième satire Alla Carlona, et Doice loi adressa sa tragédie Del Negromante. On pourrait encore citer un petit poëme de Laurent Venier, dont nous parlerons ; mais cette dédicace ne peut lui faire honneur, à cause des obscénités de l'ouvrage.

* Jean-Polio Aretino, surnommé Polastrino, le pria de recevoir son livre De gli Triomfl. François Aluno l'engagea, conjointement avec DoIce, à corriger ses notes sur Pétrarque^ et Jérôme Maggi ne voulut jamais publier les cinq chants du poëme qu'il avait composé sur la guerre belgique, qu*Arétin ne les eût revus, et qu'il n'eût tait une préface et une épUre dédicaloirc qu'il fit imprimer en tète.

' Baccolte di Frasi toscane.

* h$ Gp«^ volgarcy Sonnelto XVIll.

* i^trifif <f4rélin, t. Yl, p. 92,

vil! D^AlléTIIf. XXIV

Jamais auteur n*a chanté ses propres louanges avec une inv- 'pudenee pareille. Après avoir passé en revue les poètes de son «emps, il conclut qu'il n'appartient qu'à lui de louer les héros : « A moi , dit-il, qui sais donner du relief aux vers, et des nerfs « à la prose ; et non à ces écrivains dont l'encre est parfumée, et « dont la plume ne fait que des miniatures *. L'éloge que j'ai fait << de Jules III, écrit-il ailleurs , respire quelque chose de divin*. « Ces vers, par lesquels j'ai sculpté les portraits de Jules, de « Charles , de Catherine, et de François-Marie, s'élèvent comme « des colosses d'or et d'argent, au-dessus des statues de marbre «cet de bronze que les autres érigent à leur gloire. Dans ces vers, ^ dont le mouvement et la durée égalent ceux du soleil, on re- « connaît l'arrondissement des parties, le relief des muscles, les ^< intentions et les profila des passions cachées. Si j'avais prêché Ki Jésus-Christ comme j'ai loué l'empereur, j'aurais amassé plus « de trésors dans le ciel que je n'ai de dettes sur la terre. »

On me permettra encore de rapporter son rêve. Il se feint endormi sur le Parnasse , lorsqu' Apollon lui présente une cor- ])eille pleine de couronnes. «Je -te donne, lui dit le dieu, celle «( de rue pour récompense des discours aigus que tu mets dans la « boucbe de tes courtisanes ; celle d'orties honorera tes satires c< piquantes contre les prêtres ; cette autre de fleurs de mille cou- ^< leurs est le prix de tes agréables comédies ; cette quatrième , « composée d'épines , appartient à tes livres pieux ; le cyprès « consacrera les noms que tu as dévoués à la mort; l'olive est due « à ces exhortations touchantes qui ont rétabli la paix entre de <c grands princes; le laurier couronnera tes poésies héroïques et « tendres; enfin celle de chêne est donnée au courage avec lequel « tu as terrassé l'avarice ^.)>

Convaincu que la plupart des hommes ne se donnent pas la peine de penser par eux-mêmes, il voulait donner le ton au public ; et, l'avouerai-je? à la honte de l'humanité, il ne se trompa

« Lettres d'Aréiin, t. V, p. 284.

' Lettres d'Arélin, l. VI, p. 30.

» Lettres tTArélin^ UI, p. 235.

XtlVI VIK d'ARÉTIX.

pas : le plus grand nombre devint son écho , et rien n^cst pliis indécent que les éloges que ses adulateurs lui donnèrent , et que quelques-uns poussèrent jusqu^au scandale. On lui disait que sa plume avait assujetti plus de princes que les plus fameux conquérants n'en avaient soumis par Tépée ; quMl méritait les titres de Gallique , de Pannonique , d'Ibérique , de Germanique, avec plus de justice que les empereurs auxquels la flatterie les avait décernés *. On le citait dans les chaires'. On l'appelait la colonne de l'Eglise', le guide des prédicateurs, le cinquième évangéliste *, On soutenait que ses livres étaient plus utiles k la société que les plus beaux sermons, ceux-ci ne pariant qu'aux simples , et ses écrits portant la vérité dans le cabinet des monarques'*. François Riggardini de Messine, et Gnatio de Fassembrune, ont passé jusqu'à l'impiété. « Je dirai avec assurance, « écrit le premier, à condition que la moinaille qui apostille le « Credo ne m'entreprendra pas, que vous êtes le fils de Dieu. S*ll «est la vérité dans le ciel, vous l'êtes sur la terre. Soyez sûr que <c Venise mérite seule de vous loger. Vous êtes l'ornement de la «terre, le trésor de la mer, et la gloire du ciel. Vous êtes sem- « blable à la pelle d'or qu'on pose sur l'autel de saint Marc le jour « de la grande foire®. » Le second , quoique religieux , n'a pas honte de lui dire : « Vous êtes la colonne , la lampe , la splen- « deur de l'Église. Si elle parlait elle-même, elle dirait : Que les « revenus de Chieti , de Santa Fiore , de Farnèse, et les autres « qui sont la proie de tant de fainéants , soient donnés au sei- « gneur Pierre, qui m'illustre, qui m'exalte, qui m'honore ; dans « lequel sont réunis la morale de Grégoire, la profondeur de Jé- « rôme, la subtilité d'Augustin, et le style sentencieux d^Am-

* Letter, votg. ai diversi^ Race, da P. Btmntzzio. Venftli, |567, 1. 1, p. 375.

* lettres à VArCihit I. p. 205.

* lettres à VArf Un, t. II, p. 388.

* KpU, dedic, degli daggion. , CO'imopo'.i, i6G0.

* Ut, nacc, da P. Blanuzz:o, p. 128.

* lettres â lUrétiih t. ", P. in. '

TIB D*ABÉTIN. XXXTII

« broise. Vous êtes un nouveau Jean-Baptiste pour découvrir , « reprendre , corriger avec courage la malice et Thypocrisie. « Vous êtes un second Jean Tévangéliste pour prier, pour exhor- « ter, pour honorer les bons et les vertueux. On peut vous appli- « quer ce que Jésus-Christ adresse à saint Pierre : Bealus es, m qwa càro et sanguis non revelavit tibi, sed Pater noster qui a est in cœîis *. »

Je ne crois pas que Thomme le plus vain pût soutenir des éloges de cette espèce. Non-seulement Arétiu les adopta, mais il les fit imprimer à Venise en 1552. Il voulait prouver le commerce que les plus grands hommes de son temps entretenaient avec lui, jusqu^à se dégrader lorsqu'il était question de le louer : il se flattait par là d'opposer une batterie aux invectives sanglantes que ses ennemis ne cessaient de publier. On pourrait môme croire quMl retoucha la plus grande partie de ces lettres avant de les publier. L'imposture, la lâche adulation, la confortmité du style, les erreurs chronologiques, et les différences qui se trouvent entre les lettres que Tolomeï fit imprimer par Giolito en 1545 et l'édition de Marcolini, qui est celle d'Arétin, en sont des preuves sufûsantes.

Son nom ne se prononçait qu'avec l'épithète de divin. Il est vrai que sa divinité trouva des incrédules de son vivant, et qu'elle s'anéantit à sa mort. « Je ne vois pas, dit Spizelius, sur a quel titre Arétin fonda ses droits du consentement de ses con- « temporains, à moins qu'on ne veuille dire qu'à l'exemple de « Dieu il foudroya les têtes les plus élevées, et corrigea par ses « écrits ceux qui sont au-dessus des châtiments '. » « Je ne peux « assez m'étonner, écrit Montaigne, de ce que les Italiens, qui se « vantent avec raison d'avoir l'esprit plus éveillé et le discours « plus sain que les autres nations, ont fait tant d'honneur à leur « Arétin, qui n'a rien au-dessus des communs auteurs de son « siècle, tant s'en faut qu'il approche de celte divinité*.» Son impudence fut son titre : la crainte de sa plume lui sub-

* Lettres d'Arétin^ t. II, p. 89.

* Félix, Litter.j p. 122.

* Essais de Uoniûgae, L J, cb, tu

jugua de faibles écrivains dont les fades adulation» aeeréditèrem Tusurpation, et la malignité des hommes lui donna la Togne; mais tant d'honneurs si peu mérités disparurent avec lui. Ce* pendant il ne sera pas hors de propos de remarquer que dans le seizième siècle ce titre de divin se donnait facilement, et qu*A» rétin même en faisait si peu de cas, qu'il le prodigue i un pein» tre de cartes à jouer *. ^

La l&chcté presque générale le rendit insolent : il poussa Teffronterie jusqu'à copier les monarques dans les qualifications qa*U fit imprimer à la tête de ses livres. Il s'intitula homme libre parla grâce de Dieu : Divus Petrus Aretinui, per divina grazia, homo liber, acerrimus virtutum ac vitiôrumdemonstrator, Ils^magina que le public devait être curieux de sa figure, et la préférait à celle des Alexandre et des César. Si nous le croyons, on la plaçait sur le frontispice des palais , elle décorait les apppartements les plus somptueux; elle faisait l'ornement des salles publiques; on la peignait jusque sur la porcelaine *. Il ne se contenta pas d*ètre peint et gravé , il fit frapper des médailles, et ne s'épargna pas dans les légendes. Il en faisait des présents aux souverains. Il accompagna des vers suivants celle qu'il fit présenter à Fraii* çois I«»".

Dans cet envoi que je vous fais, Grand roi, reconnaissez mes traits.

Ma bouche, qu'un saint zèle inspire, Organe de la véhté, Du mal toujours fit la satire, El le bien dans mes vers fut toujours exaUé '.

Ibrahim, grand-vizir, voyant une de ces médailles entre les mains de Barberousse, demanda plaisamment dans quelle région étaient situés les États de ce nouveau souverain *.

* Mersenne, Dissert, partie., Blbliot., vol. Scanza XXIII, p. 65.

* Lettres d'Aréiin, t. III, p. 145.

> Opère burlesche, I. III, p. 25.

* lettres à rAréiirtyi. I,p. 61. heures d'AtéUn^tUl^ 99 ;i.V^p^U9*

VIE D AAETllf. XWIX

Outre celle d'Adris, dont nous avons parlé, il en lit frappor plusieurs, dont quelques-unes ont été conservées dans les cabiueis des curieux. Nous rendrons compte de celles qui sont toniliées entre nos mains, et l'empreinte en marquera la forme et la grandeur.

La première représente le buste d'un vieillard avec une grande ]>aii)e, et ces mots : Divus Petrus AretinuM flagellum princi" j^utn. Le revers porte une couronne de lauriers, et on lit au milieu: f^eriiasodiumparit,

La seconde a la même tête, avec la même inscription ; au dos «si la Vérité, sous Temblème d'une femme nue assise sur une pierre; son pied gaucbe est appuyé sur un satyre ; elle regarde Jupiter qui parait sur un nuage, le foudre à la main ; derrière «lie est la Renommée qui la couronne , et Ton voit autour lu même légende : yerita* odium parit.

La troisième porte d*un côté le même vieillard et la même inscription; dans Texergue est un A et un Y, qui marquent que le coin a été gravé par Agostino Yeneziano ; au revers, Arétin ]iaratt sur un trône, un livre sous le bras; devant lui sont plusieurs personnages qui lui présentent des vases, et on lit autour : Jprincipi tributati dai popoli il servo loro tributano. Quand on voudrait douter de l'auteur des autres médailles, pourrait-on se méprendre à celie-tci ? Lorsqu'on lui entend dire : « Qui ne « sait pas que je suis connu des Persans et des Indiens? La re- « nommée a porté mon nom chez tous les peuples de la terre ; il « est devenu de toutes les langues. Les princes, accoutumés à « recevoir le tribut des peuples, me nomment leur fléau, et s'att vouent mes comptables ^. » Les temps sont changés : il n'est pas jusqu'au peuple auteur qui ne devienne mutin , et ne s'oppose aux exacteurs par des manifestes sanglants.

La même tête parait sur la quatrième médaille ; on lit autour : Lucet aima virtus ramis virent sempeTy et au revers est une couronne de lauriers avec ces mots : Cedantur à morte inique lacetsentes lingue viperibus similes. Les deux fautes d'orthographe démasquent l'auteur.

' Lelires d^ Arétin, U V, p. 382.

XL VIE 0*ARiTIlf.

Après tant de preuves d'un orgueil qui dédaigne de se cacher, pourrait-on présumer qu^Arétin voulut se faire un mérite de sa modestie? « On peut me taxer de plusieurs défauts, dit-il, mais « on ne saurait m'accuser d'orgueil*... Je n'ai jamais donné dans <f les panneaux de l'ambition ^.. Je rends grâces à Dieu de m'ac( voir donné un cœur qui ne connaît ni l'ingratitude ni ^o^ « gueil'. » Né doit-on pas être également surpris de la docilité des princes qui se voyaient si bonnement ranger au rang de ses sujets? Ils le regardèrent comme un fou sans conséquence , ou craignirent de s'attirer une application particulière de ce qu'il ne disait qu'en général. La plupart affectèrent de lui marquer leur générosité, et nous n'avons pas d'exemple qu'un bon auteur ait été si bien récompensé. Il semblait que les grands se fissent un honneur de le coucher sur l'état de leurs maisons. La mode était de lui faire des présents ; Soliman et Barberousse même se plièrent à la folie du siècle^. Lopez de Soria lui présenta^ au nom de l'impératrice, une chaîne d'or du poids de trois livres s. François I^^^ lui en envoya une autre de la valeur de 600 écus, dont le travail surpassait la matière ®. Les chaînons étaient formés de langues de feu entrelacées de serpentaux avec cette devise : Lingua ejus loquetur mendacium. L'interprétation de ces mots exerça les beaux esprits : Dolce prétendit que François avait voulu caractériser Arétin dont le propre était de mordre, et lui faire entendre qu'on pourrait le corriger'. «Le roi, dit « Bullard, voulut enchaîner cette muse indiscrète et volage , et la rendre muette et sourde ^. Quelques autres imaginèrent que,

* Lettres à: Arétin^ t. II, p. 50.

■ Lettres d* Arétin, t. II, p. 99.

* Lettres d^Arétin, t. III, p. 148.

* Toscane, Peplus Italiœ, p. 82. Gaddi, de Script, non ecles-, 1. 1, P> *' Bullard, Acad, des Scienc, et des arts, t. il , U V, p. 327. Lettres cPàréiith t. III, p. 243.

» Lettres d' Arétin, 1. 1, p. 413.

■ Lettres d'Aretin, 1. 1, p. 413. Mareso^lçQ, com. alto III, scena v. ^ Dialogho de Color., p. 55.

* 4CQd, d^9 scienc» et des arts^ t. il, 1. v, p, w%

vu D'ARiTUf. XU

prévoyant les adulations dont le poëte ne manquerait pas de payer un présent de cette conséquence, François voulait marquer d'avance le cas qu*il en ferait. Dans ce sens, il fut prophète : Jamais Arétin ne cllaVgea reloge avec plus de fureur. « Quand je dirais, écrit-il à ce prince, que vous êtes à vos peu- « pies ce que Dieu est à tous les hommes, un père à ses enfants, « pourrait-on m*accuser de mensonge ? Quand je dirais que vous u réunissez les vertus les plus opposées, la valeur et la prudence, a la justice et la clémence, la magnanimité et la science univcrff selle, me traiteraitK)n dMmposteur * ? »

Philippe , archiduc et prince d*Espagne, lui donna une troisième chaîne d'or du prix de cent écus*. Ce serait entreprendre un inventaire de bijouterie, que d'extraire de ses lettres tous les présents qu'il reçut. Mais outre ces libéralités fortuites, plusieurs princes lui payèrent des pensions annuelles. Nous avons vu que l'empereur lui avait assigné deux cents écus sur le duché de Milan ; le marquis du Guast l'augmenta de cent'. Le duc d'Urbin lui donnait deux cents ccus par an *. Louis Gritti lui payait régulièrement une somme dont on ignore la quotité **. Baudouin del Monte*, et le prince de Salerne'' lui promirent chacun cent écus. Le premier supprima le payement dès le cinquième mois^ et le second fut longtemps sans effectuer sa parole*; aussi lui en fait-il des reproches dans les vers suivants :

J'imputerais à mes malheurs Le retardement de vos grâces.

Si j'ignorais que les seigneurs,

' Leilres tT Arétin, 1. 1, 1. L

* Uitres tP Arétin, t. V, p. 98. A P Arétin, t. Il, p. iid.

* Lettrés à V Arétin^ 1. 1, p. ii6.

* Ulires d' Arétin, t. IV, p. 52 ; t. V, p. 104.

' heures d' Arétin, t. III, p. i08. A l'Arélin, t. Il, p. 125, 142, 288.

* Lettres d^ Arétin, t. IV, p. 173.

* Lettres d: Arétin, t. III, p. 213. A t Arétin, 1. 1, p. 168, 280.

* Utlres d^Arétin^ t. VI, p. 26i, 28o.

* La Coriiggiana, comed., alto Ul, scena viUi

XUI V» B'AHÉTIlf

Si prodigaes partont ailleors, Da mérite ladigent méprisent les disgrâeei *.

Antoine de Levé lui écrivit pour le prier de fixer lui-même U pension qu'il exigeait de lui*.

Il dépensait à mesure qu'il recevait , et sa prodigalité égalait la magnificence de ^es bienfaiteurs. Il était somptueux dans ses vêtements, ce qui fait dire à TAmmirato qu'il n^a jamais vu de vieillard plus mignon , ni mieux orné '. Fontauini Faccuse d'avoir jeté des sommes immenses dans le gouffre de la débauche ^: mais s'il donnait à ses plaisirs , sa libéralité s'étendait aussi sur les malheureux , et ses contemporains rendent un témoignage avantageux de sa charité >*. « tout le monde vient à moi , nous dit-il, comme si j'étais un caissier royal. Qu'une pauvre femme accouche , c'est aux dépens de ma maison ; qu'un misérable soit mis en prison , il me demande sa liberté. Le soldat tout nu, le voyageur dévalisé, toute espèce d'aventurier me regarde comme le réparateur de ses pertes. Il n'y a point de malade qui ne s'adresse à mon apothicaire ou à mon médecin ®. » Un de ses amis lui conseillant de supprimer ces dépenses : « Il ne sera pas dit, lui répond-il, que j'aie fermé aux malheureux un asile que mon cœur leur ouvre depuis dix-huit ans. On aurait raison de regarder une économie si tardive, plutôt comme une banqueroute que comme une réforme raisonnable '. » La vanité et le soin de se faire des trompettes de sa gloire , n'avaient-ils pas plus de part à ses largesses que la bonté de son cœur?

Il est temps d'écouter ses ennemis : et d'abord, Crescembeni propose comme un problème si l'Arétin fut plus digne de blâme

' Rime burleschef 1. Ill, p. 21.

' Leltres à l'Aréiin, 1. 1, p. 122.

* Opuscuolù t. II. Gaddi, de Script, non eccUs.y p. 14.

* Eloff, Ital.i p. 863.

* Leltres de Boni à VArétin^ 1. 1, p. il4.Du Titim* p. 147. DeUarcO' Uni, t. II, p. 432.

* Lettres d'Ar^tin, t. II, p. 257.

^ Lettres d'Areiin, t. III, p. 340.

VIE O'AIHÉTIN. XLIII

que de louange *. Toscanella lui reproche un style enflé et peu naturel'. Guarini Taccuse de donner dans Thyperbole^ et Fontanini d'outrer l'expression et la pensée*. Malheureusement tous ces reproches sont fondés. On trouve partout un homme qui court après Tesprit , qui ne dit rien comme un autre , qui cherche à se singulariser par un jargon inintelligible , qui veut rajeunir une pensée usée par un tour obscur ou prétentieux >^, qui personnifie ridiculement les choses inanimées % métamorphose Tadjectif en substantif, répète une phrase par une inversion désagréable ^ ; en sorte qu'un homme de bon goût ne peut soutenir l'ennui d'une lecture aussi fastidieuse.

Ck)mme il n'y eut qu'une voix sur son ignorance, et qu'il était forcé d'en convenir*, il conçut une aversion pour les anciens qui retombait sur leurs admirateurs : il traitait ces derniers de plagiaires , et comparait ceux qui les prenaient pour modèles à des voleurs qui croient cacher leur larcin en efifaçant les armes du maître ^^. Il dit que les sentiments étaient partagés sur son compte dès son vivant , que les uns le traitaient de brouillon ,

' Isior, delta Poes., volg,, t. II, p. 45.

' Rhetor, à Gaio Erennio, p. 402.

* Segrei.j p. i46.

* Elog. Ital., p. 367.

* Voici des exemples de ces tours vicieux : « Aiguiser rimaginalion par «la lime de la parole ; pécher avec la ligne de ia réfleiion dans le lac de la « mémoire ; meUre le pied de la malurllé dans le chemin de la jeunesse ; « refréner la bouche des passions avec le mords de la réflexion ; joindre le « bois de la courtoisie au feu de la politesse ; planter le coin de rafitection «au nom de Familié ; ensevelir Tespérance dans l'urne des promesses men- « teuses, etc. »

* «t Les mains de Part, les larmes de la chair, Fhumeur de la joie, etc. »

* Le facile, le clair, le gracieux, le noble, le fervent, le fidèle, le bon, le vftl, l'agréable, le lalalaire, le sacré, etc. C'est par de pareilles exprèsdOM quil avaH tellemenl su gagner les esprits, que Lucreiia Harinella s'efforce de juslifler celte façon d'écrire, par l'exemple d'Apulée.

' Toscano, Peplus Itat., p. 82. Muzzio, Baïag,^ p. 68. Essais de Mont.» L I, ch. Li.

* LallOBiMye* Hénag., Paris, 1729, t. IV, p. 303. '* lettres tPArétin, l. ni, p. 2U.

XLIT VIE D^ARÉTIN.

parce qu'il n'avait pas de lettres; qoe les autres soutena qu'il n'avait pas composé les livres qui paraissaient sôus nom ; et qu'enfin les troisièmes le regardaient comme un g( extraordinaire qui savait tout sans avoir eu de maître i. Oc peut lui refuser le feu et rimagination : ses comédies sont n plies de sel et de saillies; mais elles blessent les règles théâtre et la pudeur. Ce ne sont proprement que des dialog assez mal cousus. Sa versification est dure, entortillée , s grâces et sans naturel. II n'est plus supportable dès qu'il v louer : nous rapporterons pour exemple le fameux sonnet q fit pour Jules III, auquel les Romains donnèrent le prix sur t les vers qui parurent à l'avènement de ce pontife.

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