SONNET
Du monarque des cieux la sagesse proronde
Pour le bien des mortels a fait ce changement :
Si Jules III jadis fut la terreur du monde,
Jules III en devient aujourd'hui l'ornement.
Ce dieu qui le forma par sa bonté féconde.
De toutes, les vertus l'a doué richement;
On entend retentir sur la terre et sur l'onde
Son éloge, qui doit vivre éternellement :
Sa force et son savoir égalent sa puissance ;
Courageux, éloquent, plein d'esprit, de science.
Mais ces biens ne sont pas les plus chers à ses yeux :
Il préfère la paix, la douceur, la justice.
Le bonheur des humains est pour lui précieux,
La vertu qui renaît va terrasser le vice.
Je doute fort que le lecteur s'écrie avec Ruscelli : Oh! T mirable poëte^l
Manuzzio, d'ailleurs assez bon juge, lui fait un mérite de i voir imité personne, a Vous n'avez pu vous résoudre, lui dit-
* Lettres tTArélin, t. V, p. 368.
' Annot, à la septième Nouvelle de la dixième Journée de Boccace, tiOD 1553} p. 450,
VIE O'ARÉTIN. XLT
à marcher dans les routes battues, et Télévation de votre génie a dédaigné les sentiers ordinaires. Sans autre secours que celui de vos propres lumières, vous avez parcouru rapidement la carrière de là nouveauté , et vous avez atteint à un but qu'aucun mortel n'avait frappé. Vous avez surpris Tunivers, mais vos succès ne vous ont-ils pas étonné vous-même ? Vous avez appris sans maître ; vous avez inventé sans connaître les règles de Fart , et composé sans modèle des ouvrages qui vous rendent immortel^ )^Barbaro lui dit que les Florentins lui doivent des remerciements de ce qu'à Texemple des autres poètes, il n'a pas dérobé la robe du bon Pétrarque. Quelques modernes ont imité notre auteur dans la fureur de se rendre originaux ; mais ils n'ont pas eu la bonne foi dans l'aveu du motif. « Si je n'ai imité ni Boccace, ni Pétrarque, dit-il, ce n'est pas que je ne connusse leur valeur ; mais j'ai senti que j'aurais perdu mon temps et ma réputation en voulant leur ressembler *. Celui qui s'éloigne des grands modèles , dit M. de Voltaire, ne doit pas se flatter d'en servir : il n'imite personne, et personne ne Vimitera. Arélin se défiait de lui-même lorsqu'il écrivait : « Quand je ne mériterais aucun honneur pour avoir su donner de l'âme à mon style par le secours de l'invention , je mérite au moins quelque gloire pour avoir eu la hardiesse de porter la vérité dans le cabinet des grands, à la honte de la flatterie et du mensonge ^. »
Si ses partisans outrèrent l'éloge , ses ennemis poussèrent la satire dans Tautre extrémité. Ils firent frapper une médaille avec le buste d'Arétin d'un côté , et de l'autre la représentation d'une figure que la modestie n'a pas permis de graver , et pour légende : Totus in toto, et totus in qualibet parte.
Paul Jove est soupçonné d'en être l'auteur, et d'avoir voulu se venger de l'épitaphe suivante :
L'hermaphrodite Jove est sous ce marbre-ci.
Il fut femme des uns, des autres le mari.
' Leliere di P. Manuzzio, Pezzaro, 1556, p. ii5.
* Lettres <f Arélin, 1. 1, p. 248.
• i^eitres dtàHUn, édit. de Giolito^p 1. 1, p. i!t&.
Mais on peut douter de cette anecdote , qui n^est fondée que sur Vautorité de quelques antiquaires, qui louvent iuTenteiit les laits fwur appuyer leurs coigectures. Il faudrait , pour Téta* l)Ur, prouver une rupture entre ces deux amis, et leurs lettres annoncent une liaison intime et sans interruption. Paul Jove mourut en 150i , et FArétin écrivit à ce s^jet une lettre au grand-duc , dans laquelle il fait Véloge du défunt *. Il est donc plus naturel d*attribuer cette médaille à Franco, qui composa un volume entier de satires contre Arétin. 11 fut imprimé en 1557 , à Venise , sous le titre de Priapeia , et comme il est fort rare, pour satisfaire la curiosité du lecteur , nous en rapporlerons deux sonnets des moins mauvais.
AcbiUe 4e Volta, Je vous baise les naiof.
Ces maios dignes d'un roi, doal le mâle conrage. Aux dépens d'Arétin, ont signalé leur rage.
Et vengé bravement le reste des humains.
Qu'importe si le sort, le sauvant du naufrage, A trompé do poignard les coups trop incertains,
Et si de nos clochers les lugubres tocsins ITannoncent pas sa mort à notre voisinage ?
Souvent révénement est un signe trompeur :
Un effort généreux met le prix i l'honneur, Bt Fentreprise seule en (ait la renommée* Aussi l'on m'entendra répéter dans ces vers:
Contre un monstre odieux la main d'Achille armée A voulu d'un seul coup en purger l'univers.
Courage, Titien, que ton repentir eesse :
Tu peux te dispenser de voir le sacristain.
Ce n'est pas un grand mal d'avoir peint Arétin ; On peut te pardonner sans aller à confesse.
Pour l'élever, ton art, il est vrai, se rabaisse ; Tu profanes l'honneur de ton pinceau divin,
' Letlres d'Arétin, t. VI, p. 135.
II, ptigurt mi ft^iet d%wî de DragoatHi ', Il |loir« i tct dépeM vAinement tlntérMtt.
Mo4ère cependant U ?ive affliciioa ; Loia de diminuer ta répulalion, Ce tableau va le faire une gloire infinie.
To Tient, par un dessin fivement colora, De placer sayanmient, dans un petit carré, fte notre siècle entier la bonté et finfkniie.
Oa ne sait où BuUard a pris 4iae ces satires yortèrtui co»^ , IB'AréliB changea de vie et de langage, et que Franco se fil de Be ehangement un nouveau sujet dVpigranune. Quoi qu'il em H)it*, Footanini applique à notre auteur > ces vers de Faerao.
COKTRË UH MËDISAFT.
l>ç fiel et de poison ta langue est abreuvée. Kl ta plume distille un Tuneste venio.
Qui bornera le cours de la verve effrénée, A tes fougueux accès qui pourra mettre fin f ^s lois pour la ftireur ont de vaines entraves: l'u méprises l'honneur qui gémit sous tes traits ; ^s princes les plus grands, les héros les plus braves, ^ont tous défigurés dans tes hideux portraiU. A'i crainte ni pudeur n'en impose i ta plume, I^ vertu la plus pure éprouve la noirceur ; Ittéme contre le ciel ta bile qui s'allume Vomit Taffireux poison qui dévore ton cœur, arpent plus dangereux cent fois que la vipère, laisse un jour le bourreau répandre de ton flanc, Ministre précurseur d'une vengeance austère, Le bitume empesté qui te tient lieu de sang \
^ mort même ne put éteindre la haine que Muzio lui avait ^ée. Après avoir dit que Boccace n'appelait Venise le récepUK
* Le Dragonzin était un peintre de taverne.
' Àcoi, des seUnc. et des arUy cb« 3«7,
* âlo§. lial^ p. M7.
* Miméi Féieraû, fiadMM, tfO» p. 61.
XLTIII TIB D'AKÉTIN.
cle des immondices , que parce qu^elle avait reçu rArétin • , il déféra ses livres à l'inquisition', et en poursuivit la condamnation par le crédit de Bernardine Scotto, cardinal de Trani. On ne doit pas oublier que la sentence qui intervint qualifie FArétin de pauvre homme qui a péché par ignorance*.
Perion , moine bénédictin, composa contre notre auteur une invective violente qu'il adressa à Henri II et à tous les princes chrétiens. Ce discours, que le Mire appelle éloquent*, fut imprimé à Paris en 1551 , et Fontanini en cite plusieurs passages dignes des curieux'. Matudano, envoyant ce discours à Lambin, ajoute qu'il est à craindre qu' Arétin, après s'être intitulé le fléau des princes, ne veuille devenir celui des moines <^. Enfin, Doni publia un livre extravagant , dans lequel il s'efforce de démontrer qu'Arétin est l'antechrist de son siècle. Le titre seul suffit pour prouver à quel point cet ouvrage est ridicule '.
Les fulminations de la cour de Rome contribuèrent beaucoup à l'accusation d'athéisme dont notre auteur fut noirci. On luiattribua le livre exécrable de Tribus impostoribus , quoique cet ouvrage fût connu longtemps avant lui ^, et qu'on le donne avec
' Batagiie, c. xv, p. 68.
' Lei. cath. di G. Muzio, Roma, 1560.
* Domi envoya à Muzio le livre djs VmanUa del Crisio avec des remarques sur les endroits qu'il ne jugeait pas orthodoxes. Muzio Tayanl lu avec attention, écrivit au cardinal de Trani, Tun des inquisiteurs, qui en poursuivit la condamnation. Ce tribunal avait flétri ce livre dès 1537; mais cette fois, les œuvres d'Aréiin Turent condamnées, ce qui les remit en vogue, et Tut cause de leur réimpression.
* De Script, non écoles», n. 465.
' Elog. liai., p. 268.
* Let. raccol. de M. Brulo., p. 351.
'' Terre moto del Doni con la ruina d'un gran coloffo bestiale Anti- Cristo délia nosira eiaie al viluperoso d'ogni tristezia fonte e origine, membro puzzolente délia diabolica falsita, e vero Anti-Cristo del nostro ' secolo, etc.
* Le père Mersenne {in Genesim, p. 1830), Spizel {Scrutinum atheismi, secl. u, p. 18), Endrecius {Pandect. Brandeb., p. 260), Tentzel (in BibL Cur., 1 704, p. 401 )i Msurent le foit, el le pète MfitMiuw^ <|iiq oeox-ci nt
YIB D*ARitTnf. XUl
lïeaucoup de vraisemblance à Pierre des Vignes , secrétaire de Tempereur Frédéric II, par ordre duquel il fut composé, pendant les guerres entre le sacerdoce et Tempire. M. de La Monnoyé justifie Arétin en niant Fexistence du livre, qui cependant se trouve en Allemagne dans plusieurs bibliothèques, et qui a été imprimé en Hollande, sans nom de ville ni d'imprimeur et sans date d'année , sur un ancien manuscrit qui fut volé dans la bibliothèque de Munich, après la bataille d*Hoechstet, lorsque les Impériaux s'emparèrent de la Bavière. Mais je demanderais volontiers au père Mersenne, qui croit y reconnaître le style d' Arétin , quelles sont les pièces de comparaison sur les- <lUelles il a fait sa vérification , puisqu'il est constant qu'Arétin i^*a jamais écrit en latin , et qu'il savait très-peu cette langue.
Il n'est pas aussi facile de détruire l'accusation principale. Arétin affecte, à la vérité, dans plusieurs de ses lettres des sentiments d'un vrai chrétien *. II attaque même les hérétiques de Son temps * ; mais ses mœurs et ses écrits déposent contre lui. ^yle allègue en sa faveur* les ouvrages de dévotion qui sont Sortis de sa plume. La preuve serait concluante , si sa piété les ^ût dictés, non pas l'intérêt, et si l'inquisition ne les eût pas Condamnés comme hérétiques et scandaleux.
Baillet suppose que ce ne fut qu'après sa conversion qu'il prit ïe ton dévot *, et c'est dans la même idée qu'on imprima à la tête ^e ses psaumes :
^«lélemeni copié, croit y reconnatire le style d'Arétin. Freerus (Theat. ^*9vr. illust,, part, ii, p. 424), Cortollo (de tribus Impost. magnis proœ- ''•^iim, part, i), Frotman (de Fascino magico, I. III, secU ii, c. m, S i), ^oé8e(dc Disput, select.yl. I. p. 206), Morosius {Hist, LiiL, 1. 1, c. ▼m, P» 70), Londia {Comm, de Script, écoles., X. III, p. 78), La Place (Théût. ^'iora., p. 185 et 190), se sont contentés de mettre la question en problème.
* heures tT Arétin., t. Il, p. 200; t. V, p. 254. Rime di diversi, 1589, P« 226.
' Lettres d: Arétin, t. III, p. 99, lOl, 131, 136 ; t. V, p. 268 ; t. VI, p. 66, ^«, 175.
* Bayle, Dict., au mot Arétin (Pierre).
« Jugem. des Stw. , Prêt, sur Jes poêles, t. Il, part, i, p. *i%.
Si ce Uvre onH le dr iiin
De Dff kl et de rAréiin, ^
Dans leur merveiilease teieaee
Lecteur, n'eo loii point empêché :
Qui paraphrasa le péché.
Paraphrase la pénitence *•
Bullard appuie fortement sur cette supposition. « Le nom d*A- « rétin, dit^l, mériterait plutôt d*étre effacé de la mémoire des « hommes, qu^écrit au nombre des savants , si, après avoir dé&- « honoré sa plume par ses ouvrages scandaleux, il ne Tavait pas « signalée par la composition de ses livres pieux, qu'il appelle « les larmes de sa pénitence ; larmes qu'il tira du fond de sa « veine, et qu'il mêla à celles de ses yeux, afin de laver dans ses <f eaux toutes pures les taches énormes de sa vie passée, et la « honte de ses premiers vers ; larmes qui expriment si vivement «r la grandeur et la force de son repentir, qu'elles sont capables « de toucher les âmes les plus insensibles et les plus obstinées. « Depuis cet heureux changement, il composa la vie de la Vierge « et celle de sainte Catherine, et mourut quelque temps après « avec toutes les marques d'une parfaite repentance i. » Il est fâcheux qu'un étalage aussi touchant soit démenti par le fait. M. de La Monnoye nous apprend « qu'Are tin ne composait ses « livres de piété que pour exercer son imagination, pour faire « voir qu'il était capable d'écrire sur toutes sortes de matières, « pour apaiser les dévots irrités contre lui, et pour s'attirer la « libéralité des dames , auxquelles il envoyait des exemplaires « de ces sortes de livres. Il n'en était pas pour cela plus sage; « puisque, après avoir publié sa Paraphrase sur les sept psaumes « de la pénitence, et son Umanila del Critto en 1535, il sV a visa, en 1537, de dédier à Baptiste Zatti, citoyen de Rome, ces « postures infSimefi dont on a tant parlé, au bas 'de chacune des- « quelles il avait mis un sonnet aussi déshonnète, comme le dit « M. Félifoien, que les actions représentées. Il composait tour i
' Menag., t. II, p. i09.
' Acad. des scienc. et des arts, l.\\,\. N, ip. vi\.
« tour des écrits de piété et de débauche *. On ne saurait donc « conclure qu'il y ait eu du changement dans son cœur. »
Fréerus avance, sans plus de fondement, que les mauvais traitements qu'il essuya le forcèrent d'abjurer la satire et le jetèrent dans la réforme *. L'expérience fait voir que ces sortes de corrections allument la bile, endurcissent le cœur, et font évanouir la pudeur naturelle. Arétin apprend à ceux dont la faiblesse redoute le coup de dent , qu'on ne peut apaiser ces faméliques qu'en les intéressant. « Ce n'est , dit-il, que par les ^ présents qu'on ferme la bouche de celui qui mord '. » Boissard s*est encore trompé lorsqu'il avance que les fulminatious ecclésiastiques ne portèrent que sur les écrits obscènes d'Arétin *, puisque son Umanila fut déférée et condamnée la première. Il ^u est de même de Bayle, lorsqu'il dit que ses ouvrages de dévotion ne furent imprimés que sous le nom de Partenio Etiro, qui 6st l'anagramme de Pietro Aretino ^. Ce ne fut que dans le dixseptième siècle gue Ginami réimprima ces livres sous un nom Postiche, afin d'éluder les défenses de l'inquisition : la première ^îtion était sous le propre nom d'Arétin.
Voyons à présent quels moyens il employa pour escroquer sa '^putation et les bienfaits des plus grands souverains. Quelques- ^ins se sont persuadé qu'il n'en était redevable qu'à sa causticité, <^t si M. de Fontenélle a parlé sérieusement, il paraît adopter ^^tte opinion ^. Il ne sera pas difficile de prouver au contraire ^u**]! les dut à la bassesse de sa flatterie. Mais commençons par ^6 laver d'un soupçon plus infamant dont Zilioli s'ofibrce de noircir
mémoire.
* Lettre de La Monnoye, Ménag., t. IV, p. 223.
* Mag, Bibliot, eccles.y 1. 1, p. 547. Raimondi Erom, de bonis el matis ^*^ris, Erom. IX. Frereus, Theat. Viror. illust.f p. j461.
■ Lettres d'Arélittj 1. 1, p. 75.
"• Icônes L. Viror. illast., p. 266.
* Baile, DJcf', au mot Arclin (Pierre), n. i. Giardina, de recla Bleth, ^^^. auih,, p. 150. Bailiet, Jug. des Sav., L. G. Idem, Déguis, des Aui. K^^rt. ji, p. 136. Mag. Bibliot. L. G. Journ. des Sav.y année 1686, p. 508.
* Dialogues des morts.