‹ Œuvres choisies de P. de RonsardChapitre 117 sur 147 · LE NUAGE · texte numérisé non relu

LE NUAGE

ou l'yveongns

Un soir, le jour de sainct Martin, Thenot au milieu du festin Ayant déjà mille verrées D'un gosier large dévorées.

Ayant gloutement avalé Sans mascher maint jambon salé, Ayant rongé mille saucisses, Mille pastez tous pleius d'espices.

Ayant maint flacon rehumé.

Et maDgé maint brezil fumé.

Hors des mains luy coula sa coupe :

Puis bégayant devers la troupe.

Et d'un geste tout furieux Tournant la prunelle des yeux.

Pour mieux digérer son vinage, Sur le banc pencha son visage.

Jà jà commençoit à ronfler, A nariner, à renifler,

* Éd. P. Bl., t. VI, p. 335.

2^ OAIBTKS

Quand deux flacous cheus contre terre, Pesle-mesle avecques un verre, Vindrent reveiller à demy Thenot sur le banc endormy.

Thenot donc qui demy s'éveille.

Frottant son front et son aureille, Et s*alongeant deux ou trois fois, En sursault jetta ceste voix :

Il est jour, dit Talouette,

Non est, non, dit la fillette :

Hà là là là là là là là :

Je vois deçà, je vois delà.

Je voy mille bestes cornues,

Mille marmots dedans les nues :

De Tune sort un grand taureau,

Sur Tautre sautelle un chevreau :

L'une a les cornes d*un satyre,

Et du ventre de l'autre tire

Un crocodille mille tours.

Je voy des villes et des tours,

J'en voy de rouges, et de vertes;

Voy-les là, je les voy couvertes

De sucres et de pois confis.

J'en voy de morts, j'en voy de vifs,

J'en voy, voyez-les donc? qui semblent

Aux blez qui sous la bize tremblent.

J'avise un camp de nains armez.

J'en voy qui ne sont point formez, Tronquez de cuisses et de jambes, Et si ont les yeux comme flambes Au creux de l'estomac assis.

OAIETéS 299

J'en voy cinquante, j*en voy six Qui sont sans ventre, et si ont leste Effroyable d'une grand creste.

Voicy deux nuages tous pleins De Mores, qui n'ont point de mains, Ny de corps, et ont les visages Semblables à des chats sauvages :

Les uns portent des pieds de chèvre, Et les autres n'ont qu'une lèvre Qui seule barbette, et dedans Ils n'ont ny mâchoires, ny dens.

J'en voy de barbus comme hermites ;

Je voy les combas des Lapithes ;

J'en voy tous hérissez de peaux ;

J'entr'avise mille troupeaux

De singes, qui d'un tour de joue

D'en hault aux hommes font la moue :

Je voy, je voy parmy les flos

D'une baleine le grand dos.

Et ses espines qui paroissent

Gomme en l'eau deux roches qui croissent.

Un y gallope un grand destrier

Sans bride, selle ny estrier.

L'un talonne à peine une vache.

L'autre dessus un asne, tache

De vouloir saillir d'un plein sault

Sus un qui manie un crapault.

L'un va tardif, l'autre galope ;

L'un s'élance dessus la cropc

D'un Centaure tout débridé :

Et l'autre d'un Géant guidé.

Portant au front une sonnette , Par Tair chevauche à la genette, L'un sur le dos se charge un veau, L'autre en sa main tient un marteau :

L'un d'une mine renfrongnée Arme son poing d'une congnée :

L'un porte un dard, Vautre un trident, . Et l'autre un tison tout ardent.

Les uns sont montez sur des grues, Et les autres sus des tortues Vont à la chasse avecq les dieux.

Je voy le bon Père joyeux Qui se transforme en cent nouvelles :

J'en voy qui n'ont point de cervelles.

Et font un amas nonpareil, Pour vouloir battre le soleil, Et pour Tenclorre en la caverne Ou de sainct Patrice, ou d'Averne :

Je voy sa sœur qui le défend.

Je voy tout le ciel qui se fend.

Et la terre qui se crevace, Et le Chaos qui les menace.

Je voy cent mille Satyreaux Ayant les ergols de chevreaux Faire peur à mille Naiades.

Je voy la dance des Dryades Parmi les forests trépigner.

Et maintenant se repeigner Au fond des plus tiedes valées.

Ores à tresses avalées.

Ores gentement en un rond.

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Ores à flacons sur le front,

Puis se baigner dans les fontaines.

Las I ces nues de gresle pleines Me prédisent que Jupiter Se veut contre moy dépiter.

Bré, bré, bré, bré, yoicy le foudre, Craq, craq, craq, n'oyez-vous découdre Le venlre d'un nuau? j'ay veu, J'ay veu, craq craq, j'ay veu le feu, J'ay veu l'orage, et le tonnerre Tout mort me brise contre terre.

A tant cet y vrongne Theaot De peur qu'il eut ne dit plus mot, Pensant vrayment que la tempeste Luy avoit foudroyé la test^. ^

On voit que Tivrogne Thénot n'était pas encore aussi aguerri que cet autre ivrogne plus fameux qui prenait le fracas du tonnerre pour un signe de la frayeur céleste. L'idée d'un tel cauchemar bachique ne manque nullement de poésie, et l'exécution en est originale, quoique d'une couleur un peu sale et bourbeuse. Cette pièce a des points firappants de ressemblance avec plusieurs visions de Saint-Amant, Théophile et autres poètes de cette école.

« Éd. p. Bl., t. VI, p. 397.

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DBS

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