‹ Œuvres choisies de P. de RonsardChapitre 119 sur 147 · DURANT LA MINORITÉ DE CHARLES IX · texte numérisé non relu

DURANT LA MINORITÉ DE CHARLES IX

Madame, je serois ou du plomb ou du bois,

Si moy que la nature a fait naistre François,

Aux races à venir je ne contois la peine

Et Textreme malheur dont nostre France est pleine.

Je veui de siècle en siècle au monde publier D'une plume de fer sur un papier d'acier.

Que ses propres enfans Ton prise et devestue, Et jusques à la mort vilainement battue.

Elle semble au marchand, accueilly de malheur,

Lequel au coing d'un bois rencontre le volleur.

Qui contre l'estomach luy tend la main armée.

Tant il a l'ame au corps d'avarice afifamée.

Il n'est pas seulement content de luy piller

La bourse et le cheval : il le fait despouiller.

Le bat et le tourmente, et d'une dague essaye

De luy chasser du corps l'ame par une playe :

Puis en le voyant mort se sourit de ses coups.

Et le laisse manger aux mastins et aux loups.

Si est-ce que de Dieu la juste intelligence

Court après le meurtrier et en prend la vengeance ;

Et dessus une roue (après mille travaux)

Sert aux hommes d'exemple et de proye aux corbeaux.

Mais ces nouveaux chrestiens qui la France ont pillée, Voilée, assassinée, à force despouillée, Et de cent mille coups tout l'estomach batu (Gomme si brigandage estoit une vertu).

Vivent sans chastiment, et à les ouir dire,

C'est Dieu qui les conduit, et ne s'en font que rire.

Us ont le cœur si haut, si superbe et si ûer,

Qu'ils osent au combat leur maistre desfier;

Ils se disent de Dieu les mignons, et au reste

Qu'ils sont les héritiers du Royaume céleste :

Les pauvres insensez ! qui ne congnoissent pas

Que Dieu, père commun des hommes d'icy bas,

Veut sauver un. chacun, et qu'à ses créatures

De son grand Paradis il ouvre les closturès.

Certes beaucoup de vuide, et beaucoup de vains lieux

Et de sièges seroient sans âmes dans les cieux,

Et Paradis seroit une plaine déserte.

Si pour eux seulement la porte es toit ouverte.

Or ces braves vanteurs, controuvez fils de Dieu, En la dextre ont le glaive et en l'autre le feu, Et comme furieux qui frappent et enragent, Voilent les temples saincts et les villes saccagent.

Et quoy? Brusler maisons, piller et brigander, Tuer, assassiner, par force commander, N'obeïr plus aux rois, amasser des armées, Appelez -vous cela Églises reformées?

Jésus, que seulement vous confessez icy

De bouche et non de cœur, ne faisoit pas ainsi,

Et sainct Paul en preschant n'avoitpour toutes armes

Sinon l'humilité, les jeusnes et les larmes;

Et les Pères martyrs, aux plus dures saisons

Des tyrans, ne s'armoient sinon que d'oraisons.

Bien qu'un ange du ciel à leur moindre prière.

En soufflant, eust rué les tyrans en arrière.

DBS MISÈRBS DU TBMPS 305

De Beze, je te prie, escoute ma paroUe, Que lu estimeras d'une personne folle :

S'il te plaist toutesfois de juger sainement, Après m'avoir ouy tu diras autrement.

La terre qu'aujourd'huy tu remplis toute d'armes Et de nouveaux chrestiens desguisez en gendarmes (0 traistre piété!), qui du pillage ardents Naissent dessous ta voix, tout ainsi que des dents Du grand serpent Thebain les hommes qui muèrent Le limon en couteaux desquels s'entretuerent, Et, nez et demy-nez, se firent tous périr, Si qu'un mesme soleil les vit naistre et mourir ; Ce n'est pas une terre Allemande ou Gothique, Ny une région Tartare ny Scy thique :

C'est celle où tu nasquis, qui douce te receut, Alors qu'à Vezelay ta mère te conceut ; Celle qui t'a nourry et qui t'a fait apprendre La science et les arts dès ta jeunesse tendre. Pour luy faire service et pour en bien user, Et non comme tu fais, afin d'en abuser.

Si tu es envers elle eufant de bon courage.

Ores que tu le peux, rens-luy son nourrissage^ Retire tes soldarts, et au lac Genevois (Comme chose exécrable) enfonce leurs harnois.

Ne presche plus en France une doctrine armée. Un Christ empistolé tout noirci de fumée.

Qui comme un Mehemet va portant en la main Un large coutelas rouge de sang humain.

Cela desplaist à Dieu, cela desplaist au prince;

Gela n'est qu'un appast qui tire la province A la sédition, laquelle dessous toy Pour avoir liberté ne voudra plus de roy .

Certes il vaudroit mieux à Lauzanne relire Du grand fils de Thetis les prouesses et Tire, Faire combattre Ajax, faire parler Nestor, Ou re-blesser Venus, ou re-tuer Hector, Que reprendre TÉglise, ou, pour estre dit sage, Raccoustrer en saint Paul je ne sçay quel passage. De Beze, ou je me trompe, ou cela ne vaut pas Que France en ta faveur face tant de combas, Ny qu'un prince royal* pour ta cause s'empesche.

Un jour en te voyant aller faire ton presche, Ayant dessous un reistre* une espée au costé, Mon Dieu, ce dy-je lors, quelle saiucte bonté ! parole de Dieu d'un faux masque trompée, Puis que les predicans preschent à coup d'espée ! Bien tost avec le fer nous serons consumez, Puis qu'on voit de couteaux les ministres armez.

Et lors deux surveillans, qui parler m'entendirent

Avec un hausse-bec^ ainsi me respondirent :

Quoy? parles-tu de luy qui seul est envoyé

Du ciel pour r'enseigner le peuple dévoyé ?

Ou tu es un athée, ou quelque bénéfice

Te fait ainsi vomir ta rage et ta malice.

Puis que si arrogant tu ne fais point d'honneur

A ce prophète sainct envoyé du Seigneur.

1 Louis de Bourbon, prince de Condé. (L. M.)

' Reistre, grand manteau comme en portaient les reitres.

' ffausse-beCj hochement de tête.

DBS MISRRRS DU TEMPS 307

Adonc je respondy : Appellez-vous athée Geluy qui dès enfance onc du cœur n'a ostée La foy de ses ayeuls? qui ne trouble les lois De son païs natal, les peuples ny les rois?

Appellez-vous athée un homme qui mesprise Vos songes contre-faits, les monstres de TEglise, Qui croit en un seul Dieu, qui croit au Sainct Esprit Qui croit de tout son cœur au sauveur Jésus Christ? Appellez-vous athée un homme qui déteste Et vous et vos erreurs comme infernale peste? Et vos beaux predicans, qui subtils oiseleurs Pipent le simple peuple, ainsi que basteleurs, Lesquels enfarinez au milieu d'une place Vont jouant finement leurs tours de passe-passe ; Et à fin qu'on ne voye en plein jour leurs abus, Soufflent dedans les yeux leur poudre d'oribus. Vostre poudre est crier bien haut contre le Pape, Deschiffrant maintenant sa tiare et sa chape, Maintenant ses pardons, ses bulles, et son bien, Et plus haut vous criez, plus estes gens de bien. Vous ressemblez à ceux que les fièvres insensenl, Qui cuident estre vrais tous les songes qu'ils pensent. Toutefois la pluspart de vos rhetoriqueurs Vous preschent autrement qu'ils n'ont dedans les cœurs.

L'un monte sur la chaire ayant l'ame surprise D'arrogance et d'orgueil, l'autre de convoitise, Et l'autre qui n'a rien voudroit bien en avoir : L'autre brusle d'ardeur de monter en pouvoir. L'autre a l'esprit aigu, qui par mainte traverse Sous ombre des abus la vérité renverse.

Vous ne ressemblez pas à nos premiers docteurs. Qui, sans craindre la mort ny les persécuteurs,

De leur bon gré s*ofiroient eux-mesmes aux suppliœs, Sans envoyer pour eux je ne sçay quels novices !

Les Apostres jadis preschoient tous d un accord : Entre vous aujourd*huy ne règne que discord : Les uns sont Zuingliens, les autres Lutheristes, Les autres Puritains, Quintains, Anabaptistes ; Les autres de Calvin vont adorant les pas; L*un est Prédestiné et l'autre ne Test pas, Et Tautre enrage après Terreur Muncerienne, Et bien tost s'ouvrira Tescole Bezîenne :

Si bien que ce Luther lequel estoit premier, Cassé par les nouveaux, est presque le dernier, Et sa secte qui fut de tant d*hommes garnie.

Est la moindre de neuf qui sont en Germanie.

Vous devriez pour le moins, pour nous faire trembler, Eslre ensemble d'accord sans vous desassembler : Car Christ n'est pas un Dieu de noise ny discorde : Christ n'est que Charité, qu'amour et que concorde. Et monstrez clairement par la division Que Dieu n'est point autheur de vostre opinion.

Mais monstrez-moy quelqu'un qui ait changé de vie,

Après avoir suivy vostre belle folie :

J'en voy qui ont changé de couleur et de teint,

Hideux en barbe longue et en. visage teint,

Qui sont plus que devant tristes, mornes et pales,

Comme Oreste agité de fureurs infernales.

Mais je n'en ay point veu, qui soient^'audacieux Plus humbles devenus, plus doux ny gracieux, De paillards continens, de menteurs véritables.

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