‹ Œuvres choisies de P. de RonsardChapitre 60 sur 147 · ADRESSÉE A ISABEAU, SOEUR D'ASTRÉE · texte numérisé non relu

ADRESSÉE A ISABEAU, SOEUR D'ASTRÉE

Printemps, ûls du Soleil, que la terre, arrousée De la fertile humeur d'une douce rousée.

Au milieu des œillets et des roses conceut, Quand Flore entre ses bras nourrice vous recjut, Naissez, croissez. Printemps, laissez-vous apparoislre : En voyant Isabeau vous pourrez vous cognoistre. EUe est vostre miroer, et deux lys assemblez Ne se ressemblent tant que vous entre-semblez : Tous les deux n'estes qu*un, c'est une mesme chose. La rose que voicy ressemble à ceste rose.

Le diamant à l'autre, et la fleur à la fleur : Le Printemps est le frère, Isabeau est la sœur.

On dit que le Printemps, pompeux de sa richesse,

Orgueilleux de ses fleurs, enflé de sa jeunesse,

Logé comme un grand prince en ses vertes maisons,-'^

Se vantoit le plus beau de toutes les saisons,

Et se glorifiant le contoit à Zephire.

Le Ciel en fut marry, qui soudain le vint dire

» Éd. P. Bl., t. I, p. 274. /

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A la mere Nature. Elle, pour r'abaisser

L'orgueil de cet enfant, va par tout ramasser

Les biens qu'elle serroit de mainte en mainte année.

Quand elle eut son espargne en son moule ordonnée, La fit fondre, et versant ce qu'elle avoit de beau, Miracle ! nous fit naistre une belle Isabeau, Belle Isabeau de nom, mais plus belle de face, De corps belle et d'esprit, des trois Grâces la grâce. Le Printemps estonné, qui si belle la voit, De vergongne la fièvre en son cœur il avoit : Tout le sang lui bouillonne au plus creux de ses veines : Il fit de ses deux yeux saillir mille fontaines, Souspirs dessus souspirs comme feu luy sortoient, Ses muscles et ses nerfs en son corps luy batoient ; Il deviot en jaunisse, et d'une obscure nue La face se voila pour n'estre plus cognue.

Et quoy? disoit ce dieu de honte furieux,

Ayant la honte au front, et les larmes aux yeux.

Je ne sers plus de rien, et ma beauté première, ■

D'autre beauté vaiucue, a perdu sa lumière : J

Une autre tient ma place, et ses yeux en tout temps

Font aux hommes sans moy tous les jours un Priutemps,

Et mesme le Soleil plus longuement retarde

Ses chevaux sur la terre, afin qu'il la regarde.

Il ne veut qu'à grand'peine entrer dedaus la mer.

Et se faisant plus beau fait semblant de l'aimer.

Elle m'a desrobé mes grâces les plus belles,

Mes œillets et mes lys, et mes roses nouvelles,

Ma jeunesse, mon teint, mon fard, ma nouveauté,

Et diriez, en voyant une telle beauté,

Que tout son corps ressemble une belle prairie,

De cent mille couleurs au mois d'avril fleurie. Bref, elle est toute belle, et rien je n'apperçoy Qui la puisse égaler, seule semblable à soy.-^

Le beau traict de son œil seulement ne me touche. Je n'aime seulement ses cheveux et sa bouche, Sa main qui peut d'un coup et blesser et guarir : Sur toutes ces beautez son sein me fait mourir. Cent fois ravy je pense, et si ne scaurois dire De quelle veine fut emprunté le porphyre.

Et le marbre poli dont TAmour Fa basti, Ny de quels beaux jardins cest œillet est sorti, Qui donna la couleur à sa jeune mammelle.

Dont le bouton ressemble une fraize nouvelle, Verdelet, pommelé, des Grâces le séjour :

Venus et ses enfants volent tout à Fentour, La douce Mignardise, et les douces Blandices, Et tout cela qu'Amour inventa de délices.

Je m'en vay furieux sans raison ni conseil, Je ne scaurois souffrir au monde mon pareil.

Ainsi disoit ce dieu tout rempli de vei^ongne. Voilà pourquoy de nous si long temps il s'éloigne, Craignant vostre beauté dont il est surpassé : Ayant quitté la place à l'Hyver tout glacé, Il n'ose retourner. Retourne, je te prie, Printemps, père des fleurs : il faut qu'on te marie A la belle Isabeau : car vous apparier, C'est aux mesmes beautez les beautez marier, Les fleurs avec les fleurs : de si belle alliance Naistra de siècle en siècle un Printemps en la France. Pour douaire certain tous deux vous promettez De vous entre-donner vos fleurs et vos beautez,

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Afin que vos beaux ans, en despit de vieillesse, Ainsi qu'un renouveau soient tousjours en jeunesse. ^

Cette pièce eut une grande réputation en son temps. Guill. GoUetet la juge la plus mignonne qu'on puisse voir en ce genre. Pour nous encore la poésie dont elle brille en sauve la fadeur. Rien n'est moins commun que ce printemps

Orgueilleux de ses fleurs, enflé de sa jeunesse, Logé comme un grand prince en ses vertes maisons.

Rien n'est d'un mouvement plus vif ni plus engageant que ces vers :

Il n*ose retourner. Retourne, je te prie.

Printemps, père des fleurs : il faut qu'on te marie, etc.

» Éd. P. Bl., t. I, p. 275.

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