‹ Œuvres choisies de Prévost avec figures (volume 2)Chapitre 23 sur 60 · LETTRE CXX · texte numérisé non relu

LETTRE CXX

Miss Cljirjssb Harlove à miss Hoite.

Lundi matin, 17 avril.

(J|uojQu'iii fût hier assez tard , lorsque je me mis au lit, je n'ai pas eu* long -temps les yeux fermés. Nous avons fait divorce, le sommeil et moi : en vain je lui fais ma cour pour me réconcilier avec lui. Je me flatte qu'on repose plus tranquillement au phâteaU d'Harlove; car le trouble d'autrui aggraveroit ma faute. Mon frère et ma sœur, j'ose le dire , sont tous deux à couvert de l'insomnie.

• ;M[« Lovdace, qui est comme moi dans l'habitude de se lever matin , m'a trouvée au jardin vers si^ heures. Après les compliments ordinaires , il m'a priée de repre^ndre le sujet qui nous avoit occupés la veille. D étoit question , m'a-t-il dit, d'un appartement à Londres.

Il me semble , lui ai-^je répondu froidement , que vous m'en avez nommé un.

Oui, Mademoiselle (observant ma cpntenance); mais c'étoit plutôt pour vous assurer qu'il esta votre disposition , que dans l'espérance qu'il pût voas plaireu

3l8 HISTOIRE

Je ne trouve pas non plus qu'il me convienne. A-la-vëritë, il n'est point agréable de partir dans l'incertitude; mais être redevable à un de vos amis, lorsque je cherche à faire croire que je suis indépendante devons, et sur-tout à un ami chez lequel j'ai prié les miens de s'adresser s'ils daignent me faire quelque réponse, il n'y auroitrien déplus mal conçu.

. S'il a voit parlé de ce logement,* a-t-il répliqué^ ce n'étoit pas dans l'opinion ^ue je voulusse l'accepter. U avoit voulu me confirmer seulement ce qu'il m'a voit dit, qu'il n'en connoissoit aucun qui me convînt. Votre famiUe,! Mademoiselle, n'a-t-ellé pas à Loiidres queues gens d'affaires, ou quelques marchands, chez lesquels ou pût trouver des com^ moditésde cette nature? J'achetteroia lepr fidélité à toute sorte de prix; et ces gens4à n,e se mènent que par l'intérêt. 4

Les gens d'affiiire de ma funille, lui ai-rje dit^ seront sans doute les premiers qu'elle employer» pour découvrir où je suis. Ainsi* eette proposition n'est pas mieux conçue que l'autre.

Notre entretien a duré lon^emps sur le même su jet. 'Enfin,. pour résultat, il^s'est.chac^ d'écrire à un autre d« ses amis, nominé ]ML Doleman, pour le prier de chercher un appartement simple, mais décent, qiii doit consister, suivant mes xotentions, dans une cîiambre de lit, accompag^née d'une autre

i)i: CIiARI»SE. S19

chambre pour un domestique, avec l'usage d'une salle à manger, par le bas. Il m'a donné sa lettre k lire; et, l'ayant cachetée devant mes yeux, il l'a fait partir aussitôt par un de ses gens, qui doit attendre la réponse de ce M. Doleman et nous l'apporter.

Je verrai quel sera le succès. Dans l'intervalle, je me dispose à partir pour Londres, à-moinsque vous ne soyez d'un avis contraire.

Clarissï: Haklove.

LETTRE CXXL

M. LorjsLuiCE d M. JSelforv.

Samedi , Dimanche , Lundi.

Jl commence par le récit de ce qu'on vient de lire dans la dernière lettre de miss Clarisse, Il raconte ensuite à son ami^ qu'ayant passé par le château de Médian , en allant à celui de Hall (car iloinyue quHl n^ a point été à Jf^indsor), il y a trouvé des lettres de sa tante et de sa cousine ^ que madame Greme étoit prête à lui envoyer par un exprès. Il s^est expliqué avec cette femme sur la conversation qu^elle avoit eue dans la chaise y c^ec miss Clarisse; la manière dont il luia parlé de sapasaion et de ses vues honorables, l*a portée d écrire

à sa soeur Sorlings la lettre qu^on a lue en substance dans celle de miss Glaidsse à miss Hoiue. Il continue dans ces termes : «

Je l'avois laissée de si bonne humeur à mon départ, que j'ai été surpris de lui trouver Pair si grave à mon retour, et de reconnoître à la rougeur de ses beaux yeux qu'elle avoit pleuré. Mais lorsque j'ai su qu'il lui étoit venu des lettres de miss Howe, fai compris facilement que ce petit diable l'avoit irritée contre moi. J'ai senti naître une vive curiosité de découvrir le sujet de leur commerce. Mais c'est une entreprise qu'il n'est pas encore à propos de tenter. Une invasion sur un point si sacré me ruineroit sans ressource. Cependant je ne puis penser, sans un véritable dépit, qu'elle emploie les jours entiers à jeter par écrit tout ce qui se passe entr'elle et moi; tandis que je suis sous le même toit, et dans une réserve qui me dérobe le fond d'une correspondance, nuisible peut-être à tous mes desseins.

Crois-tu, Belford, qu'il y eût un si grand mal à casser la tête au messager, lorsqu'il est chargé des lettres de ma belle, ou qu'il lui apporte cellesdemiss Howe? Entreprendre de le corrompre et n'y pas réussir, ce seroitme perdre entièrement. Cet homme paroît fait à la pauvreté, et si tranquille dans son état, qu'avec ce qu'il lui faut pour maager et pour boire, il n'aspire point à vivre demain plus largement qu'au jourdlmi. Quel moyen de corrompre

un misérable, qui est sans désirs et sans ambition? Cependant le coquin ne vit qu'à demi , et cette moitié de vie n'est pour lui qu'un fardeau. Si je le tuois^ serois-je responsable d'une vie entière? Un ministre d'Ëtat ne le marchanderoit pa^ taqt. Mais laissons-le vivre. Tu sais, cher ami, que la plus grande partie de ma méchanceté est une vapeur , qui sert à montrer mon talent, pour l'invention, et qu'il dépendroitde moi d'être méchant, si je le voulois*

// rappelle ici diverses expressions de miss Ckt" risse y qui ont virement piqué son orgueil ^ avec menace de e^en ressouvenir dans l^àccasion. Il s^applaudit de ses propositions ^ qu^il reconnoit pour autant de ruses ^ sur-tout celle d^emprunter une serçante de miss Howejusqu^à Varrivé^ d^Hannah. Il continue :

Tu vois, Belford, combien ma charmante est éloignée de croire que miss Howe même n'est qu'une marionnette, que je fais danser sur nies fils-d'archal, par des ressorts de la seconde qu de la troisième main. Tromper deux femmes de cette espèce, qui s'imaginent tout savoir; faire servir l'orgueil et la, malignité des pères et des mères à leur donner le mouvement qu'il me plaît; et les jouer, en un mot ^ tandis qu'elles croyent me mortifier beaucoup j quelle charmante vengeance! Et que dis-tudema divine, qui, lorsque je parois douter si son frère n'a pas de pan au ressentiment de madame Howe, me

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faomixies; après quoi l'heureux moment ne sera pad éloigné. Une préférence reconnue sanctifie les libertés. Une libçrté en produit une autre. Si ma déesse me traite d'ingrat, dliomme peu généreux, je la traiterai de cruelle. C'est un nom qui plaît aux fenuues. Combien de fois, pour flatter leur oi^eil, leur ai-je reproché de la cruauté, au moment que î'obtenôis tout d'elles?

Lorsque j'ai proposé, ton appartement, pour confirmer que je n'en connoissois aucun qui lai con-. vint, mon unique vue étoit de lui donner quelque sujet d'alarme. Madame Osgood est une femme trop vertueuse, et qui seroit bientôt son amie plus que la mienne. Mais je voulois lui faire prendre une haute idée de sa propre pénétration. Mon plaisir» lorsque je creuse une fosse, est d'y voir tomber ma proie d'un pied sûr et les yeux ouverts. Un homme qui regarde d'en haut , est en droit de dire alors : Ho y ho ! charmante, par quel haz^rd étes-vouslà?

Lundi 17 ayril.

Il m'arrive à l'instant de nouveaux avis de mon honnête Joseph. Tu sais l'aventure de la pauvre nûss Betterton de JNottingbam. James Harlove travaille à rallumer contre moi le ressentiment de cette famille. Tous les Harloves du monde n'ont rien épargné , depuis quelque temps , pour approfondir la^ vérité de cette histoire : mais les iqsensés sont enfin

X)B CliAAiSâlS. ââ^

tésolu» d'^n tirer parti. Ma tétes'ocdupe à faille de James un esprit rusé et un joli garçon, jiansJa vue de faire tourner plus gllSrieusem^it to^^tes ^ rttses à mon avantage ; car je suppose qlie ma belle tend à m'éloigner d'elle, aussitôt que nous serotx^ià Lôii-*. dres. Je te communiquerai, lorsqu'il en sera temps ^ la lettre de Joseph et celle que je yak lui ^orire*. Etre informé à propos du ii^ajl qu'on médite , c'est assez, avec ton ami, pour le &ire avorter et retojnr ber sur la tête de son' auteur.

Joseph fait encore le scrupuleux. Mais je sftis qu'il ne cherche, par ses délicatesi^es, qu'à relever le mé«^ rite de ses services. Ah, BeUbrdi Belford! quel vil amas de corruption que la nature humaine, dans le pauvre pomme dsHi^si le riche!

. JLov^iiXçs. .

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