‹ Œuvres choisies de Prévost avec figures (volume 2)Chapitre 26 sur 60 · LETTRE CXXV · texte numérisé non relu

LETTRE CXXV

M. LorEJLACE à M. Belford.

Jendi ao ayril.

Il commence par communiquer à son ami la lettre qu^il a écrite à M. Dùlemany avec Vappro^ bation de miss Clarisse ^ et la réponse qu^il a reçue y etc. y ensuite il s^applaudit de son projet.

Tu connois la veuve, tu connois ses nièces, tu counois le logement. As-tu jamais rien vu de plus adroit que cette lettre de notre ami Doleman ? H prévient toutes les objections ; il pouiToit à tous les accidents. Chaque mot est une ruse à Tépreuve.

Qui pourroit s'empêcher de sourire , en voyant ma charmante, qui apporte tant de précautions dans un choix qu'on a déjà fait pour elle, et qui pèse les différentes propositions, comme si son des* sein étoit de me faire croire qu'elle peut avoir d'autres vues? Que dis-tu de cette chère friponne, qui me regarde avec la dernière attention , pour découvrir dans mes yeux quelque apparence dont elle puisse s'aider à lire dans mon cœur? Le puits est trop profond pour être pénétré par ses regards} c'est de quoi je pub l'assurer, quand ils seroient aussi perçants qu'un rayon du. soleil.

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Nulle confiance en moi, ma belle? Il est donc clair que vous n'en avez aucune? Si j'étois porté à changer de dispositions, vous ne Fêtes donc point à m'encourager par ime généreuse confiance à mon honneur ? Oh bien , il ne sera pas dit, je vous jure, qu'un maître dans Fart d'aimer soit la dupe d'une novice.

Mais admire donc cette charmante, qui, dans la satisfaction qu'elle ressent de mon artifice, emprunte de moi la lettre de Doleman , pour la communiquer à sa chère missHovv^e! Sottes petites coquines ! Pourquoi se fier, dans tous leurs détours, à la force de leur propre jugement , lorsque l'expérience est seule capable de leur apprendre à paVer nos attaques, et da leur donner la prudence de leurs grand'mères? Alors, sans doute, elles peuvent monter en chaire, comme d'autres Cassandres, et prêcher la défiance à celles qui ont la patience de les écouter, mais qui ne profiteront pas de leurs leçons mieux qu'elles, aussitôt qu'un jeune et hardi libertin , tel que moi , viendra croiser leur cliemin.

JN'es-tu pas étonné, Belford, que ce rusé coquin de Doleman ait nommé la rue de Douvres pour pelle de notre bonne veuve? Quel crois-tu qu'ait été son dessein? Tu ne le devineras jamais. Aiilsi , pour t'en épargner Fembarras , suppose que quelque officieuse personne ( miss Hoyve est fine et active comme le Diable ) prenne la peine d'aller aux in-

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formations, pour s'assurer des caractères. Lorsque^ dans cette rue, on ne trouvera , ni les mêmes noms^ ni un tel appartement, ni même une maison qui ressemble à ce qu'on cherche, le plus habile chasseur d'Angleterre ne tombera-t-il pas en défaut ?

Comment empêcher, me dei?iandes-tu, que la belle ne s'aperçoive de la tromperie, et que sa dé-^ fiance n'augmente encore, lorsqu'elle se verra dans une autre rue?

Ne t'embarrasse point. Ou je trouverai quelque nouvelle ruse; ou noussei*ons déjà si bien ensemble, qu'elle prendra tout de bonne grâce; eu, si je ne suis pas plus avancé qu'aujourd'hui, elle commei^cera peut-être à me conAOÎtre assez* , pour n'être pas étonnée de cette peccadille..

Mais comment empécheraî-je que la belle n'ap-* prenne à son amie le vrai nom de la rue?

n faut d'abord qu'dle le sache elle -même. Dis, butor, ne faut-il pas qu'elle le sache?

Oui; mais quel moyen d'empêcher qu'elle tie sadie le nom de la rue, ou que son amie ne lui écrive dans cette rue; ce qui reviendra au même?

Repose*toi de ce soin sur moi.

Si tu m'objectes encore que Doleman a Tespriit trop épais pour avoir fait cette réponse à ma lettre..;. Est-il si difficile de t'imaginer que , pour en épargner la peine à l'honnête Dolemap^ moiji^ qui çon^

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nois â bien la TÎlle, je lui ai envoyé son modèle et je lie lui ai laissé que le soin de transcrire?

Que dis-tu de moi, Belford?

Et si j'ajoute que je t'ayois destiné cette commission; et que la belle s'y est opposée, par la seule rai-« son qu'elle oonnoit mon estime pour toi; que dira&«

tu d'elle?

C'est à-présent que je vois bien loin devant moi , et que j'ai du loisir de reste. Conviens que ton ami est un homme incomparable. Que je te trouve petit du sommet de ma gloire et de mon excdlence! Ne t'étonne pas que je te méprise sincèrement; on ne peut avoir si bonne opinion de soi-même, sans mé-^ priser à proportion tout le reste du genre humain.

Je compte tirer un bon parti du mariage pré-^ tendu dont on me félicite. Mais je ne veux pas te communiquer à-la-fois tontes mes vues. D'ailleurs cette partie de mon projet n'est pas encore toutà^fait digérée. Un général , qui est obligé de régler ses démarches par celles d'un adversaire vigilant , tie peut répondre de ce qu'il fera d'un jour à l'autre.

La veuve Sinclair; entends-* tu, Belford? Oui, Sinclair, je le répète : et garde-toi de l'oublier. Elle ne portera point d'autre nom. Comme elle a de grands traits et l'air hommasse, je la supposerai des* cendue de quelque montagnard d'Ecosse. Son mari le colonel (grave cela aussi dans ta mémoire] étoit

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un Ecossois, honnête homme, et brave comme César.

Dans toutes mes inventions, je n'oublie jamais les bagatelles. Elles servent quelquefois plus qu'un millier de serments et de protestations, qui n'ont été inventés que pour y suppléer; sur-tout lorsqu'il faut prévenir les soupçons d'Un esprit défiant.

Tu tomberois d'admiration, si tu savois la moitié seulement de mes prévoyances. Je veux que tu en juges par un exemple. J'ai déjà eu la bonté d'en-^ voyer un catalogue de livres, que je fais acheter pour le cabinet de ma charmante, la plupart, de la seconde main , afin qu'ils ne paient pas pour ua meuble inutile; et tu sais que les dames de cette maison ne sont pas mal versées dans la lecture. Mais je me garde bien de trop promettre à ma belle. Il faut laisser quelque chose aux soins de la veuve ^ mon ancienne amie, qui m'a secondé à merveilles dans une infinité d'autres entreprises, et qui se croiroit offensée si je paroissois me défier de son habileté.

LovEJLiACE.

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