‹ Œuvres choisies de Prévost avec figures (volume 2)Chapitre 31 sur 60 · LETTRE- CXXXI · texte numérisé non relu

LETTRE- CXXXI

Vendredi %\ atrij.

^•. LovKliAOS m\i oomiBa»^é ce matin la nouvelle du projet de mon frère, qu'il a reçue de son agent. Je lui sais bon gré de ne me Pavoir pas trop &it valoir, et d^ la traiter, au contraire, avec mépris. Au fond , si vous ne m^en aviez pas déjà touché quelque ébose, j'^uroispu la regarder eomnxe ntie nouvelle invention poiir me faire bâter mon départ^ dWiantpIu$ que lui-mén^e^ so^isbaite d<^

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puis long -r temps d'être à Londres. D mV lu cet article de ]a lettre, qui s'accorde assez avec ce que vous m'avez écrit sur le témoignage de miss Loyd. Il ajoute seulement que celui qui se charge d'une â violente entreprise, est un capitaine de vaisseau | nommé Singleton.

J'ai vu cet homme-là. Il est venu deux fois an château dllarlove , en qualité d'ami de moQ frère. Jl a l'air intrépide : et je m'imagine que le projet yient de lui; car mon frère parle sans doute à tout le monde de ma téméraire démarche. Après, m'avoir si peu épargnée dans^ d'autres temps, il n'e^t pas ca* pable de négliger aujourd'hui l'occasion.

Ce Singleton demeure à Leith. Ainsi leur dessein, apparemment, est de me conduire à la terre de mon frère, qui n'est pas éloignée de ce port.

En rapprochant toutes ces circonstances, je commence à craindre sérieusement que leur système , tout méprisable qu'il paroit à M. Lovelace, ne puisse être tenté; et j^ tremble des suites.

Je lui ai demandé, le voyant si ouvert et sifroid, ce qu'il avoit à me conseiller là-dessus.

Yous demanderai-je. Mademoiselle, qmelles sont vos propres idées? Ce qui me porte, m'a-tril dit, à vous Sûre la m.éme question ^ c'est que vous avez paru désirer si ardemment que je vous quittasse en arrivant à Londres, que, dans la crainte de. yox^ lire, îe ne çais que vous propQser^

DE CLARISSE. âS^S

Mon sentiment, lui ai-je répondu, est que je doiâr me dérober à la connoissance de tout le monde , k l'exception de miss Ho^re; et que vous devez vou9 éloigner de moi, parce qu'on conclura infaillible-^ ment que l'un n'est pas loin de l'autre, et qu'il est* plus aisé de suivre vos traces que les miennes.

Tous ne souhaitez pas assurément, m'a-t-il dit, de tomber entre les mains de votre frère, par de» voies aussi violentes que celles dont votis êtes me^ nacée. Je ne me propose pas de me jeter officieusement, dans leur chemin ; mais s'ib avoient raison de se figurer que je les évite, leurs recherche^ n'en de^ viendroient-elles pas plus ardentes? et leur courage s'animant pour vous enlever, ne seroi&-je pas exposer à des insultes dont an homme d'honneur n'est pas capable de supporter l'idée?

Grand Dieu! me suis-je écriée, quelles suites fatales du malheur que j'ai eu de me laisser tromper !

Trèsr-chère Clarisse! a-t*-il repris affectueusement, ne me désespérez point par un langage si dur , lors- ^e ce nouveau projet vous fait voir combien ils étoient déterminés à l'exécution du premier. Ai-je bravé les loix de la société comme ce frère y parott résdiu; du-moins s'il y a quelque chose de plusqu'une vaine ostentation dans son système? Je meflatte que vous> aurez la bonté d'observer qu'il y a des complots plus noirs et plus violents quel es miens ^ Daais celui-ci est d'une si horrible nature, qu'il m'en-

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paroit' moins propre à vous alarmer. Je coniloift parfaitemeot votre frère. Il a toujours ea dans Tes** prit up tour romanesque , mais la tête si foible , qu'elle n'a servi qu'àj'^nharrasser et à le confondre; une clemi-^inventioû, une présomption complète; sans aucun talent pour se faire du bieai à lui-même^ et pour faire d'autre mal aux autres qtie celui dont ils lui fournissent le pouvoir et l'occasion pffit leur propre folie.

Voilà, Monsieur, une volubilité mervelUcnse! Mais tous les esprits violents ne se ressemblent que trop, du*moins dans leurs ressentiments particuliers. • Vous «croyez- vous plus innocent , vous qui étiez dé^* terminé à braver toute ma famille, si ma folie ne* vous avoit point épargné cette témérité , et n'eût pas sauvé mes parents de l'insulte?

Eh quoi^ chère Clarisse! vous parlerez toujours Ae folie, toujours de témérité I Vous est-xl donc^ aussi impossible de penser un peu avantageusement de tout ce qui n'est pas votre famille, qu'il Fest à tous vos proches de mériter votre estime et vcttre affection? Mille jiardcflis^ très-chère Çla i^e! Si je n'avois ^2» pour voua phis d'amour qu'on n'fen eût jamais pour une femme, je pourrois être indifférent pour dès préféreoces qui blessent si ciairemeot la» pastité^rMaî» qu'il âiesoit permis de voist&d^'aiider ^e que vdw aveiz souffert de moi? Quel sujervoufc ai-je donné de tasà tk-àitec' avec ttot da rigaeii:r et »

peu de con£àncé7 Au contrairef, que n'aves-YOU9 pàa eu à -souffrir d'eux? L'opinion publique peut m'avoir été peu favorable : mais qu'avez-voua à noe reprocher de votive propre connoissauce ?

' Gètte question m'a causé de l'embarras. Mais j'étois résolue de ne me pas 'manq^er à moi-*meme«

Estoe le temps^ monsieur Lovelace, est-^e l'oo* easîon de prendre dé si grands airs avec utie jeune personne destituée de toute protection? C'est une queràon bien surprenante que la vôtre : si j'ai quel**que chose à vous reprocher de ma connoissance ! Je

puis vous répondre, Monsieur et^ me sentant

interrompue par mes larmes, j*ai voulu me lever brusquement pour sortin

U s'est saisi de ma main< D m'a conjuré de ne pas le quitter mécontente. H a fait valoir sa passion , l'excès de ma rigueur, ma partialité pour les auteurs de mes peines, pour ceux, m'a^^il dit, dont les dé* clarations de haine et les violents projeu laîseient la âiatière de notre délibératton.

Je me suis vue comme forcée de yentendt^.

Vous daignez, ebère Odtitte, a«t«-il repris, tue demander iei mon e^pimMi* H est fort aisé , permet^ tçifr que je le dise^ de rcnts r^résent^ ce qi» vous evee k fkire. Malgré vos premier» ordres,, f è^fe que, dans cette nouvelle oceaâoi^ vom ne prendrea peint mou evit^ potfr mié oiense. Vous voy$a qu^ nL^5» e p«iM d'édpéhghxMtde réMÉieilietieit eteb v*

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}iroche5. Séntez-vous, Mademoiselle, que vôttôptiis-* ùez consentir à honorer de votre main, un misérable qui n^a point encore obtenu de vous une faveur volontaire?

Quelle idée, ma chère! quelle sorte de récrimination ou de réproche! Je ne m'attendois, dans ce^ moment, ni à de telles questions, ni à la manière dont celle-ci m'étoit proposée. La rotigeur me monte encore au visage, lorsque je me rappelle ma confusion. Tous vos avis me sont revenus à la méinoire. Cependant s0s termes étoient si décisif, et le ton si impérieux! Piaicruvoir qu'il jouissoit démon embarras (en vérité , ma chère, il ne connoît pas ce que c'est que Famour respectueux). Il meregardoit, comme s'il eût voulu pénétrer jusqu'au fond de mon ame.

Ses déclarations ont encore été plus nettes quelques moments après; mais, comme vous le verrez bientôt, elles étoient à-demi arrachées.

Mon cœur étoit violemment partagé entre la co-* 1ère et la honte, de mè voir pcmssée jusqu'à ce point par un .homme qui sen^bloit commander à toutes 5es passions , tandis que j'avois si peu d'eioapire sur les miennes. A-la-fin , mes larmes ont forcé le pas^ sage; et je me rçtirois avec les marques d'un amer chagrin, lorsque, jetant ses bras autour de moi de l'air néanmoins le plus tendre et le plus respectueux, il a donné un tour assez stujnde au sujet : son cœur, ili'a-lrildit^.étoit bi^a éloigné de prendre avantage

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DE CLARISSE. aSg

des embarras où Finsensé projet de mon frère m'avoit jetée, pour renouveler sans mon aveu une proposition que j'avois déjà mal reçue, et qui, par cette raison.... Le reste de son discours ne m'a ^ru qu'uu^ tissu mal ordonné de phrases vagues et de Sentences,, par- lesquelles il prétendoit se justifier d'une hardiesse qui ne s'étoit expliquée , disoit-il , qu'à demi.

Je ne puis m'imaginer qu'il ait, eu l'insolence de vouloir me. .mettre à l'épreuve, pour essayer s'il pourroit tirer, .de ma bouche des explications qui neconviennent.point à monsexe; mais, quelqu'ait été son dessein , il m'a si vivement irritée, que, mon coeiir se révoltant contre ses discours, j'ai recommencé à pleurer, en m'écriant que j'étois extrêmement malheureuse : et faisant réflexion à l'air apprivoisé que j'avois entre ses bras, je m'en suis arrachée avec indignation. Mais il m'a, retenue par la main, lorsque j'allois sortir de la chambre; il s'est jeté à genoux , pour me supplier de demeurer un moment; et, dans les termes les plus clairs, il s'est offert à moi, comme le souverain moyen de prévenir les desseins de mon frère et de finir toutes naes peine^.

Que pouvois-je répondre? Ses offres m'ont paru arrachées, comme je l'ai déjà dit, et plutôt l'effet de sa pitié que de son amour. Quel parti prendre? Je suis demeurée la bouche ouverte, et l'air décontenancé. Je devois faire une. très-ridicule, figure. lia joui du spectacle,. attendant. sans doute que je lui

Préyost. Tome XXI, ^ IQ

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fisse quelque réponse. Enfin, confuse de moti pro-^ pre embarras et cherchant à l'excuser par un détour, je lui ai dit qu'il devoit éviter toutes les mesures/. . . .

qui étoieât capables d'augmenter les alarmes

dont il voyoit que je ne pouvois me défendre en réfléchissant sur le caractère irréconciliable de mes amis, et sur les malheureuses suites qu'on pouvoit craindre de l'horrible projet de mon frère.

Il m'a promis de se gouverner uniquement par mes volontés^ et le misérable m'a demandé encore une fois si je lui pardonnois son humble proposition? Que me restoit-il à faire, si ce n'étoit de chercher de nouvelles excuses pour ma confusion, puisqu'elle étoit si mal entendue. Je lui ai dit que le retour de M. Morden ne pouvoit tarder long-temps; que sans doute il seroit plus facile de l'engager en ma faveur, quand il trouveroit que je n'avois fait usage de l'assistance de M. Lovelace que pour me délivrer de M. Solmes; et que, par conséquent, il étoit à souhaiter pour moi que les choses demeurassent dans la situation où elles étoient, jusqu'à l'ar^ rivée de mon cousin.

Tout irritée que je pouvois être, il me semble, ma chère, que cette réponse n'a pas l'air d'un refus. N'est-il pas vrai qu'à sa place un autre homme auroit tenté ici de persuader par la douceur, plutôt que d'effrayer par des emportements? Mais il a plu k M. Lovelace de prendre un ton que toute femma

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UD p€Ù délicate ne supportera jamais; et son inju-^ rieuse chaleur m'a obligée de me tenir dans la mémo réserve.

c( Eh quoi! s'est-il écrié, vous êtes donc résolue ^ » Mademoiselle , de me faire connoître jusqu'à la » fin que je ne dois rien attendre de votre affec-* » tion, tandis qu'il vous restera le moindre espoir )> de renouer, avec mes plus cruels ennemis, au }l> prix de mon bonheur , qui sera sans doute votre D premier sacrifice »?

Ce ton, chère miss Howe, m'a échauffe le sang a mon tour. Cependant j'ai gardé quelques mesures, ce Vous avez vu, lui ai-je dit, combien j'ai été cho- » quée de la violence de mon frère : vous vous y^ trompez beaucoup, oionsieur Lovelace, si vous » croyez m'effrayer assez par la vôtre, pour me -» faire embrasser un parti opposé à vos propres » conventions ».

U a paru rentrer en lui-même. D s'est réduit à me prier de soufinr que ses actions parlassent désormais pour lui ; et, si je le trouvois digne de quelque bonté, il espéroit, m'a-t-il dit, qu'il ne seroit pas le seul au monde à qui je refusasse un peu de justice. « Vous en appelez au futur, lui ai-je répondu : j'y » appelle aussi, pour la preuve d'un mérite sur le- » quel vous semblez passer condamnation jusqu'ày> présent, et qui vous manque en efiet »• V «Tétois prête encore à me retirer : il m'a conjurée

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de Penlendre. Sa résolution , mVt-il dit, étoii d'éviter soigoeusement toutes sortes d'accidents fâcheux, et de renoncer à toutes les mesures qui pouvoient l'y conduire, quels que fussent les procédés de mon frère, dont il n'exceptoit que les violences qui regarderoient ma personne. Mais s'il en arrivoit quelqu'une de cette nature, pouvoi»-je exiger qu'il demeurât spectateur tranquille, c'est-à-dire qu'il. me vit enlever, conduire à bprd par ce Sin^eton? et dans une si funeste extrémité, ne lui seroit-il pas permis de prendre ma défense?

Prendre ma défense y monsieur Lovelace! Je serois donc au comble de l'infortune. Mais ne croyezvous pas que je puisse être en sûreté k Londres ?> Il me semble , sur la description qu^on vous &it de cette maison de la veuve, que j'y serois libre eteu sûrejté.

U est convenu que celte maison de la. veuve, telle que M. Doleman la représente, c'est-à-dire un édifice intérieur, derrière l'édifice de front , avec un jardin qui en fait l'unique vue, sembloit promettre beaucoup de secret; et que d'ailleurs, si je ne l'approuyois pas lorsque je l'aurois vue, il ne seroit pas difficile d^'en trouver une qui meconvmtmieux.Mais,: puisque je lui a vois demandé son conseil, U croyoit que le meilleur parti étoit ^d'écrire à mon oncle Harlove, en qualité d'un de mes curateurs, et d'at-, tendre le succès de ma lettre chez madame Sorlings, où il falloit le prier hardiment d'adi*esser sa réponse.

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Aveb les petits esprits, a-t-il ajouté, c'est encourager Tinsulte que de la c^iùdre. ce La substance y> delà lettre devoit être , de demander, à titre de » droit, ce qui ne manqueroit pas de m'étre refosë )) comme une grâce; de recDnhohre que je m'ëlois » jetée sous la protection des dames de sa famille , )) par l'ordre desquelles et de mylbrd M. . . , il paroî- )> troit s'employer lui*méme à nion service; mats tf a- )) jouter que c'étoit k des conditions que j'avois ré- D glëes , et qui ne m'assujétissoient k rien, pour une )) faveur qu'ils auroient accprdée , dans les mêmes y> drcônstances, à tonte autre personne de mon » sexe ». Si je ne goùtois pas cette médiode, il se croiroit fort honoré que je voulusse lui permettre de faire la même dema)ide en son nom : mais ( avec ses Mstrictions ordinaires) c'étoit un point aucpiel il n'osent tcmcher si tôt ; quoiqu'il espérât que les violences de ma famille pourroient m'amena à c^te heureuse résolution. *

■ fêquée au fond du cœur, je lui al dit qu^l m'avoit proposé lui-même de me quitter- en arrivant à Londres, et que je m'attendois à l'exécution de cette promesse : que lorsqu'on ne pourroit ignorer que je serois absolument indépendante , il seroii temps d'examinei^ce que je devois écrire ou ce que j'aurois à faire ; mais que, tandis qu'il étoit autour de^moi, je p'avois ni la volonté ni lepouvoir de me délçt miner. - Il \odioii être dnçèrêj'^m'aH^l dxt.^ di'u^ aârcplus

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pensif. Ce projet de mon frère avoit change les circonstances. Avant que de s'éloigner de moi, il ne pouYoit se dispenser de voir si la veuve de Londres 6t sa maison me conviendroient, en supposiànt que mon choix fût pour cette retraite. Qui pouvoit lui répondre que ces gens-là ne fussent pas capables de se laisser corrompre par mon frère? SHl yoyoit qu'il y eût quelque fond à faire sur leur honneur, il pourroil s'absenter pendant quelques jours. Mais il devoit m^a vouer qu'il lui seroit impossible de s'éloigner plua loog-iemps.

Quoi donc, Monsieur? airje interrompu. Votre dessein est41 de prendre un logement dans la même maison?

Non, m'a-t'il répondu; parce qu'il connoissoit mes délicatesses, et l'usage d'ailleurs que je voulois faire de son absence. Cependant on faisoit aetaelle* ment qudques réparations au logement qu'il avoit a Londres, mais il pourroit se loger dans l'appart^r ment de son ami Belford, ou se rendre peutr^tre à Edgveare ^ qui est la maison de campagne du même ami, et revenir chaque jour au malin, jusqu'à ce qu'il eut raison de croire que mon frère eut aban« donné son misérable système.

Le résultat d'une si longue conféreoeo est de partir pour Londres, lundi procbaia. Puisse l'heui^ de mon départ être heureuse!

Je ne po^ vous répéier trtip souvent, ma .obère

amie, combien je suis pénétrée de vos bienfaits, et de cette merveilleuse générosité qui en est la source*

CXiARISSE HaRLOYE.

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