‹ Œuvres choisies de Prévost avec figures (volume 2)Chapitre 38 sur 60 · LETTRE CXXXIX · texte numérisé non relu

LETTRE CXXXIX

Miss Clarisse Hjrlove à miss Hotte.

(En lui envoyant la précédente.)

Samedi matin aa avril.

Je reçois à l'instant cette réponse de ma tante* Gardez le secret, ma chère, sur la bonté qu'elle a eue d'écrire à sa malheureuse nièce.

Vous voyez que je puis aller à Londres, ou dans tout autre lieu. On s'embarrasse peu de ce que je puis devenir. J'avois été portée à suspendre mon voyage, par l'espérance de recevoir des nouvelles àa, château d'Harlove. lime sembloitque, si l'on n'avoit pas marqué d'éloignement pour une réconciliation, j'aurois pu faire connoître à M. Lovelace , que pour être quelque jour à lui , je voulois être maîtresse des conditions. Mais je m'aperçois que je suis entraînée par un sort inévitable, et qui m'exposera peut-être à des mortifications plus cuisantes. Faut-il que je me voye l'esclave d'un homme dont je suis si peu satisfaite !

Ma lettre, comme vous voyez par celle de ma^ tante, est actuellement au château d'Harlove. Je

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tremble potir l'accueil qu'elle y aura reçu. Si quelque chose adoucit un peu mon inquiétude , c'est qu'elle aura servi à puiser une tante si chère du soupçon d'ayoip entretenu quelque intelligence avec une malheureuse (lont la perte est résolue. Je ne regarde pas comme une petite partie de mon infortune, cette diminution de confiance que j'ai causée entre mes amis, et cette froideur avec laquelle il paroit que l'un regarde l'autre. Vous voyez que ma pauvre cousine Hervey a sujet de s'en plaindre comme sa mère. Miss How^e, ma chère miss Hovre, ne se ressent que trop des eflFets de ma faute, puisqu'à mon occasion die a plus de querelles avec sa mère qu'elle n'en avoit jamais eu. Cependant, c'est k l'homme qui m'a jetée dans cette confusion de maux que je suis forcée de me donner ! J'ai fait beaucoup de réflexions; je me suis formé bien des sujets de cfainte avant ma faute; mais je ne l'ai pas considérée sous toutes les faces choquantes que j'y découvre aujourd'hui.

N'apprends- je pas qu'une heure avant la nouvelle de ma fuite supposée, mon père déclaroit hautement que je lui étois aussi chère que sa vie? qu'il vouloit me traiter avec une bonté paternelle? qu'il vouloit.... Ah! ma chère; quelle mortifiante tendresse ! Ma tante ne devoit pas craindre qu'on sât dans quels termes elle m'écrit. Un père à genoux devant sa fille [Yoilà ce qu'il est bien certain que

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je D^aui^ois jàiAais soutenu. JHgnore ce que j'auro» fait dan& une occasipn si triste. La mort m'auroit paru moins terrible qiie ce spectacle , en faveur (f un homme pour lequel mon aversion e3t invincible : mais j'aurois mérité d'être anéantie, si j'aVois pu voir mon père inutilement à mes pieds» .

Cependant, s'il n'a voit été question que du sacri^ fice de mon penchant et d'une préférence person^nelle, il l'auroit obtenu à bien moindre prix. Mon respect seul aulroit triomphé de mon inclination. Mais une aversion si sincère! Le triomphe d'un frère ambitieux et cruel, joint aux insultes d'une sœur jalouse! me dérobant tous deux , par leurs intrigues, une faveur , une pitié , dont j'aurois été siSire autrement! Les devoirs dû mariage, si sacrés^ si sq^ lennels! Moi-même d'un caractère nati:^rel, qui ne m'a jamais permis de regarder le plus simple devoir avec indifierence; à plus forte raison, un devoir volontairement juré au pied des autels. Quelles loix dlionnéteté pouvoient m'autoriser à mettre tûa, main dans une main odieuse, à prononcer mon con-* lentement pour une union détestée? ajoutez, pour une union qui devoit durer autant que ma vie?. N'ai-^je pas fait là-dessus des réflexions plus longues et plus profondes, que le commun des filles n'en fait k mon âge? N^ai-je pas tout pesé, tout donsidéré? Peut-être aurois-je. pu marquer moins d'humeur et d'c^stination. La délicatesse^ , si je puis

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m'attribuer cette qualité, la matante d'esprit, la réflexion , ne sont pas toujours d'heureux présents du ciel. Combien de cas , dans lesquels je souhaitërois dWoir connu ce que c'étoit que l'indifférence , si je Pavois pu sans tme ignorance criminelle! Ali! ma chère, les plus délicates sensibilités ne servent guère au boûbeuk*.

Quelle méthode mes amis s'étoient-ils proposé d'employer dans leur assemblée ! J'ose dire qu'elle porte le sceau de mon frère. C'étoit lui, je le suppose , qui devoit me présenter au conseil, con^me une fille capable dé préférer ses volontés à Celles de toute sa famille. L'épreuve aurôit été vive; il n'en faut pas douter. Plût au ciel, néanmoins , que je l'eusse soutenue! Oui, plût au ciel! quel qu'en pût être le succès.

On peut craindre encore, dit ma tante, qu'il n'y ait du sang répandu. Il faut qu'elle soit informée du téméraire projet de Singleton. Elle parie de précipice : daigne le ciel m'en préserver !

Elle écarte une idée à laquelle il m'est bien plus impoasiMé de m'arréter. Idée cruelle! Mais elle doit avoir une pauvre opinion de la vertu qu'elle veut bien m'attribuer, si elle se figure. que je ne suis pas au-dessus d'une honteuse foiblesse. Quoique je n'aye jamais vu d'homme d'une figure plus agréable que M. Lovelace, les défauts de son caractère m'ont toujours préservée d'une forte impression ^ et dépuis

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que je le vois de près , je puis dire que j'ai pour lui moins de goût que jamais. En vérité, je n'en ai ja-» mais eu si peu qu'à-présent. Je crois, de bonne foi, que je pourrois le haïr (si je ne le faais pas déjà) , plutôt du-moins qu'aucun autre homme pour lequel j'aye jamais eu quelqu'estime. LsTraison en est sen*^ sible : c'est qu'il a moins répondu que dWtres à l'opinion que j'avois de lui; qùoiqû^eUe n^ait jamais été assez haute pour me l'avoir fait pvéfétér aii cé-^ libat , qui auroit été mon unique choix-, si j'avois eu la liberté de suivre mes incjinations. Aujourd'hiû même, si je croyois ma réconciliation certaine en renonçant à lui, et si mes amis me le faisoient enr iendre, ils verroient bientôt que je ne lui seroîs jamais rien; car j'ai la vanité de croire mon arae sotpérieure à la sienne.

Vous direz que ma raison s'égare. Mais après avoir reçu de ma tante la défense de luî écrire , ë^ë^ avoir appris k désespérer de ma réconciliation , kpid moyen de conserver ma liberté d'esprit? et vousmême , ma chère, vous devez vous ressentir de mes agitations passionnées. Misérable que je suis, 'd'avoir cherché volontairement cette fatale etitrevue, et dfc m'être ôlé le pouvoir d'attendre l'assemblée géué^ Taie de taes amis! Je feerois libre aujourd'hui de mes anciennes craintes ; et qui sait qiiatid mes inqîii^ tudeâ présentes dôèvent finir ? Délivrée de l\kn et dp l'autre homme, je me verrois peiïl-^t^ ài^présen^t

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chez ma tanteHervey , ou chez mon oncle Antotiîn ; attendant le retour de M. Morden, qui aufoit ap-* porté du remède à toutes les divisions. , Mon intention étoit assurément d'attendre. Cependant, sais-je quel nom je porterois aujourd'hui? Aurois- je été capable de ré^ster aux condescen*danoes, aux supplications d'un père à genoux^ du*moins, s'il l'avoit été lui-même de garder un peu de modération avec moi?

: Ma tante assure néanmoins qu'il se seroit relâché si j'étois demeurée ferme. Peut-être auroit-il été louché de mon humilité , avant que de s'abaisser ji:^qu'à se mettre, à genoux d0vant moi. La bonté avec laquelle il se proposoit de me recevoir auroit pu croître en )tpa faveur. Mais que la résolution où il étoit, de. céder à la fin, justifie mes amis, dujmoiasà leurs propres yeux ! que cette résolution me COK^amne! Ah! pourquoi les avis de ma tante (je 'xpéÙes rappdle à-présent) étoient-ils si réserva et ^ obscurs! Aus^ mon dessein étoit de la revoir après l'entrevue; et peut-être alors se seroit- ^e expliquée. O l'artificieux , le dangereux Lovelace ! Cependant, je suis obligée de le dire encore; c'est moi qui dois porter tout le blâme de la funeste entrevue. Mais loin y loin de moi toute vaine récrimination ! Loin, dis-je, parce qu'elle est vaine ! Il ne me reste que de m^ envelopper dans le manteau de mapro^ ^r^iniégrii^ <Qt de pie consoler par l'innocence d#

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mes intentionsi Puisqu'il est trop tard pour jeter les yeux en arrière, ma seule ressource est de recueil* lir toutes mes forces, pour soutenir les coups delà Providence irritée, et pour faire tourner du-moins à ma correction , des épreuves qu'il né m'est plus possible d'éviter.

Joignez-vous à moi dans cette prière , ma tendre et fidèle miss Howe, pour votre propre honneur et pour celui de notre liaison , de peur qu'une c(mt0 plus profonde, de la part de votre malheureuse nmie , ne jetât de l'ombre sur une amitié qui n'a jamais rien eu de frivole, et dont la base est notre mutueUe utilité dans les plus importantes occasioiis oomme dans les plus légères.

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