‹ Œuvres choisies de Prévost avec figures (volume 2)Chapitre 41 sur 60 · LETTRE CXLII · texte numérisé non relu

LETTRE CXLII

Miss Hotte à miss Clarisse Hjntorn.

MardU a5 «Tril.

lli^ppEiiBZ voire courage; ne vous livrez point tt rabattement; éloignez toutes les idées de désespoir, ma très-chère amie. L'Être tout-puissant est juste etL miséricordieux. Il ne ratifie point de témé« raires et inhumaines malédictions. S'il abandonnoit

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sa vengeance à la malignité , à l'envie , à la fureur dès hommes , ces noires passions triomphefoient dâos les plus mauvais cœurs; et les bons, proscrits par l'injustice des méchants, seroient misérables dans ce monde et dans Pautre.

Cette malédiction montre seulement de quel esprit vos parents sont animés, et combien leurs sordides vues l'emportent sur les sentiments^ de la nature. *C'est uniquement Peflfet de leur rage, et de l'impétueuse confusion qu'ils ont eue de voir avorter leurs desseins ; des desseins qui méritoient d'être étouffés dans leur source : et ce que vous avez k déplorer n'est que leur propre témérité, qui ne manquera point de retomber sur leurs têtes. Dieu tout bon et tout puissant ne peut confirmer une présomptueuse imprécation , qui s'étend jusqu'à la vie future.

Fi! fi! diront tous ceux qui seront informés de ce débordement de poison : et bien plus, lorsqu'ils sauront que ce qui porte votre &mille à ces odieux excès de ressentiment, est son propre ouvrage.

Ma mère blâme extrêmement cette horrible lettre*

Elle a pitié de vous; et, de son propre mouvement, elle souhaite que je vous écrive, cette fois seulement , pour vous donner un peu de consolation. Il seroit affreux, dit-elle, qu'un cœur si noble, qui paroît sentir si vivement sa faute , succombât tontà-fait sous le poids de ses infortunes.

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^ J'admire votre tante. Quel langage ! Prétend-^lle établir deux droits et deux torts? Soyez persuadée^ ïna chère) qu'eUe sent le mal qu'elle a fait; et qu'ils se rendent tous la même justice , de quelque manière qulls cherchent à s'excuster. Ils n'entreprendront point, comme vous voyez, de justifier leur conduite et leurs .vues par des explications ; ils prétendent seulement qu'ils étoient résolus de se rendre. Mais, dans tout le cours de vos ennuyeuses contentions, votre'cjpuelle tante vous a-t-elle donné le moindre espoir qu'ils fussent disposés à se relâcher? Je me rappelle à-présent, comme vous, ses obscurs avis. Pourquoi , s'il vous plaît , <5ette obscurité dans une occasion qui pouvoit être d'un si grand avan-» tagepour vous? Etoit-il bien difficile à une tante, qui prétend vous avoir toujours aimée, et qui vous écrit aujourd'hui si librement ce qui n'est propre qu'à vous affliger, devons apprendre en confidence ^ par une ligne, par un mot j le prétendu changement de leurs mesures?

Ne me parlez pas, ma chère, des prétextes auxquels ils ont recours au jourdluii. Je les regarde coHime un aveu tacite de l'infâme traitement qu'ils vous oiit fait essuyer. Je garderai le secret de votre tante, ne craignez rien là-dessus. Je ne voudrois pas, pour tout au monde, que ma mère en fût informée. . Vous recônnoîtrez à-présent que votre unique ressource est de surmonter Vos scrupules, et.de voiiis

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marier à la première occasion. Ne balançons plus^ ma chère; il faut vous déterminer sur ce point.

Je veux vous donner un motif qui me regarde moi-même. J'ai résolu, j'ai fait vœu (tendre amie! n'en soyez pas fâchée contre moi) de ne pas penser au mariage aussi long-temps que votre bonheur sera suspendu. Ce vceu iest une justice qtie je rends au mari qui m'est destiné par le ciel : car, ma chère, n'est-il pas certain que je serai malheureuse si à>u9 Pètes? et quelle indigne femme ne serois-je pas nécessairement pour un homme dont les complaisances n'auroient pas le pouvoir de contre-bailaneer, dan» mon cœur, une affliction qu'il n'aùroit pas causée?

A votre place, je communiquerois^à Lovelaçei la lettre de votre abominable sœur. Je vous la ren^ toye. Elle ne passera pas la nuit sous le même toit que moi. Ce sera pour vous une occasion de ramener Lovelace au çujet qui doit faire à-pr&ent votre principale vue. Qu'il apprenne ce que vous souP* fre2 pour lui. H est impossible ({u'il n'en soit pas touché. Je perdrob le sens et la raison , si cet homme Avoit la lâcheté de vous trahir. Avec un mérite si distingué , vous ne seree que trop punie de votre £iute involontaire , par la nécessité d'être sa femniie.

Je ne voudroîs p»é qiie vous vous dmssiez trop assurée qu'on ait renoncé, au dessein dé tous faire enlever. L'expression de œtte détestable-Arabelle

D* ÔiiAEISSE. 55l

«B paroil mënagëc pour vous inspirer une fausse fiëcuritë. Elle croit ^ dit- elle, que ce dessein est iabandonné. Cependant je n'apprends pas de miss 1/oyd qu'on ait commencé à le désavouer. Le meilleur parti^ lorsque vous serez à Londres, est devons tenir à couvert, ^t de faire passer par deux ou trois mains tout ce qui petit vous être adressé. Je ne voudrois pas, pour ma vie, vous voir tomber ]paT quelque surprise entre les mains de ces odieux tyrans. Moi-même, je me contenterai de vous donner 'de mes nouvelles par quelque main tierce j et j'en tirerai un avantage , qui sera de pouvoir assurer ma mère, ou tout autre dans l'occasion, que j'ignore où vous êtes. Ajoutez que ces mesures vous laisseront moins de crainte pour les suites de leur violence, s'ils tentbient de vous enlever 6n dépit de Lovelacè.

Mais je vous prie d'adresser directement toutes Vos lettres à M. Hickman ; et même votre réponse i celle-ci. J'ai quelques raisons pour le souhaiter; T§âns compter que , malgré l'indulgence d'aujourd'hui , ma mère est ton j ours obstinée dans sa défense.

Le conseil que je vous donne est d'éloigner de ^os idées ce nouveau sujet d'affliction. Je corinoiis quelle impression 3 peut &ire sur vous. IMbis ùe lé permettez pas. Essayez de le téduii'e'à Sa juste valeur. L'oublier est au-dessus de vos forces : cepcn-' Jant votrç esprit peut s'occuper de mUlé sujets

différents; de ceux qui sont devant yoUs. Apprenez-' moi, saas vous y arrêter, trop, ce que Lovelace aura pensé de l'abominable lettre , et de cette diabolique imprécation. Je compte qu'elle amènera naturelle^ ment le grand sujet, et que vous n'aurez pas besoin de médiateur.

Allons , ma chère , que votre Courage se réveille. C'est à l'extrémité du mal que le bien recommence. Le bonheur vient souvent d'où l'on attend l'infortune. Cette malédiction même, heureusement méoagée, peut devenir une source de bénédictions pour vous. Mais l'espoir du remède s'évanouit avec le courage^ N'accordez pas à vos cruels ennemis l'avantage de vous faire mourir de chagrin; car il est clair pour moi que c'est ce qu'ils se proposent à-présent.

Quelle petitesse de vous refuser vos livres, vos pierreries et votre argent! Je né vois que l'argent dont vous ayez un besoin al)solu ; puisqu'ils 'dai^ent vous accorder vos habits. Je vous envoyé, par le porteur, les Mélanges de Norris *, où vous trouverez cinquante guinées dans autant de petits papiers. Si vous m'aimez, ne me les renvoyez pas. H m'en reste à votre service. Ainsi, lorsque vous arriverez à Londres, si votre logement ou la conduite de votre- homme vous déplaisent, quittez sur-lechamp l'un et l'autre.

* lÀytt estimé.

DE CIiA{lISS£. 555

Je vous coiiseillerois aussi d'écrire sans délai à M. Morden. S'il se disposa à revenir, votre lettre hâtera son départ j et vous en serez plus tranquille jusqu'à son arrivée. Mais Lovelace est unimbécille, s'il n'obtient pas son bonheur de votre consentement, avant que le retour de votre cousin rende le sien nécessaire.

Courage encore une fois. Tout s'arrange pour votre bonheur. Ces violences mêmes en sont le présage. Supposez que vous soyez moi et que je sois vous ( c'est une supposition que vous pouvez faire ^ car vos n^lheurs sont les miens), et donnez-vous à vous-même les consolations que vous me donneriez. J'ai les mêmes idées que vous de la malédiction des parents ; mais distinguons ceux qui ont plus à ré^ pondre que leurs enfants, pour les fautes mêmes dont leur emportement s'autorise. Pour donner quelque vertu à ces horribles imprécations, les parents doivent être sans reproche; et la désobéissance ou l'ingratitude d'un enfant doit être sans excuse.

Voilà, dans mes humbles idées, le jour^us lequel votre disgrâce doit frapper mes yeux et ceux du public. Si vous ne laissez pas prendre sur voix* trop d'empire à la douleur et à la défiance de votre sort, vous fortifierez ce rayon de lumière, et vous l'augmenterez par vos propres réflexions. )

Anne Howe.

PréTOSt. Tome XXL 525

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LETTRE CXUIL

. Miss Clarisse HjiRXX)VE à miss Hoirs.

Mercredi matin a6 aTril.

.VoTRB lewe, obère etiidèla mis^Howe, m^nf^ .porte beaucoup de çoasobtioo. Avec quelle dou-^ ceur j'éprouve la vérité de cette maxime du sage, qu'i^/l 4xmi fidèle est la médecine delai^iet

Yotre messager arrive au momiait que je pars pour Londres ; la dbaise est à la porte. J'ai déjà fait xoes adieux à la, bonne veuve , qui m'accorde, à la prière de M^ Lovelace, l'atnée de ses filles pour m'accompagner dans le voyage. Cette jeune personne doit retourner dans deux ou trois jours, avec ]a chaise, qui sera renvoyée au cliateau de mylord M. . . • dans Hertfordshire.

J'avois reçu cette lettre terrible, leiiimanche, pendant que M. Lovdace étoit absent. Il s'aperçut, À son retour, de l'excès de ma douleur et de mon abattement; et ses gens lui apprirent que j'avois été beaucoup plu& mal : en effet , je m'étois évanouie deux fois. Je crois que n^a iéte s'en ressent cacnme mon cœur.

Il auroit souhaité de voir la lettre ; mais je m'y

Opposai, à cause des menaces dobt elle est remplie contre lui-même. L'ejBTet qu'elle a produit sur laoïi ne laissa point de le jeter dans un furieux emporte* ment. J'ëtoissifoible, qu'il me conseilla de remettre mon départ à lundi, comnie je me l'étois déjà proposé.

Il est extrêmement tendre et respectueux. Tout ce que vous avez prévu de sa part est vçnu à la suitQ de ce fatal incident. Il s'est offert à moi avec si peu de réserve, que je me fais un reproche de ma défiance, et de vous l'avoir marquée trop librement. Je vous demande en grac§, ma très-çhère amie, dé ne faire voir à personne tout ce qui pourront auire, de mon côté, à sa réputation.

Je dois vous avouer que sa conduite oMîgeante et l'abattement de mon esprit, joints à vos avis pré-* cédents et aux circonstances de ma situation, me déterminèrent dimanche à recevoir ouveilement ses offres. Ainsi, je dépends à-présent de lui plus que jamais. Il nie demande à tous moments de oou-:velles marques de mon estime et de ma confiance. Il confesse qu'il a douté de l'une, et qu'il étoit prêt à désespérer de l'autre. Comme je n^ai pu me dis^ penser de quelques aveux favorables pour lui, il est certain que, s'il s'en rend indigne, j'aurai bien sujet de*blâmer cette violence lettre de ma sœur ; car jd ne me sens point de résolution. Abandonnée de tous mes amis naturels , avec' votre seule pitié

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pour consolation (pitié restreinte, si je puis ainsi la nommer), je me suis vue forcée de tourner mon coeur affligé vers Punique protection qui s'est présentée. Cependant votre avis me soutient. Non-seulenaent il a servi à me déterminer; mais, répété dans la tendre lettre que j'ai devant le^ yeux , il a la force de me faire partir pour Londres avec une jK)rte de joie. Auparavant, je me sentois commp un poids sur le cœur; et quoique mon départ me parût le meilleur et le plus sûr parti, la force me manquoit, je ne sais pourquoi , à chaque pas que je faîsois pour les préparatifs. J'espère «^u'il n'arrivera rien de fâcheux sur la route. J'espère que ces esprits violenta n'auront pas le malheur de se rencontrer.

La voiture n'attend plus que moi. Pardon, ma très-bonne, ma très - obligeante amie, si je vous renvoyé votre Norris. Dans la perspective un peu plus flatteuse qui commence à s'ouvrir, je ne vois pas que votre argent puisse m'être nécessaire. D'ailleui;^, j'ai quelque espérance qu'avec mes habits, on m^enverra ce que j'ai demandé; quoiqu'on me le refuse dans la lettre. Si je me trompe , et s'il m'arrive d'être pressée par le besoin , il me sera aisé d'en instruire une amie si ardente à m'obliger. Mais j^ixmroisbien mieux que vous pussiez dire, dans l'oc* casion, qu'on nevous a fait aucune demande, et que vous n'avez fait aucune faveur de celte nature . Ma tu«, dans ce que je dis ici, se rapporte à l'espérance

que j'ai de me rétablir dansFesiime de votre mèrej qui, après celle de mon père et de ma mère, est ce que je désire le plus au monde.

Je dois ajouter, malgré la précipitation avec Içtquelle j'écris, que M. Lovelace m^offrit hier de; se rendre avec moi chez mylord M...., ou de faire venir ici l'aumônier du château. Il me pressa beaucoup d'y consentir, en me témoignant même que la célébration lui seroit plus agréable ici qu'à Londres. Je lui avois dit qu'il seroit temps d'y penser à la ville. Mais, depuis que j'ai reçu votre tendre et consolante réponse, je crois sentir quelque regret de n'avoir pu me rendre à ses ardentes sollicitations. Cette affreuse lettre de ma sœur a comme décomposé mon être. Et puis, il y a quelques petites délicatesses, sur lesquelles il me seroit difficile de passer. Point de préparations; point d'articles dressés; point de permission ecclésiastique; un fond de douleur continuelle; nul plaisir en perlpectivé, pas même dans mes plus vagues désirs : ô ma chère! qui pourroit, dans cette situation, penser à des engagements si solennels? Qui pourroit paroître prête, et l'être si peu?

. Si j'osois me flatter que mon indifférence pour toutes les joios de la vie vînt d'im juste motif, et qu'elle n'ait pas plutôt sa soiu^ce dans l'amertume de mon cœur et dans les mortifications que mon qr^ gueil se lasse d'essuyer, que la mort auroit d'attrait^

pour moi ! et que j'épouserois un cercueil bien plus Toloûtiers qu'aucun homme!

En vérité, je ne connois plus de plaisir que dans votre amitié. Assuréz-moî qu'il ne me manquera jamais. Si mon coeur devient capable d'en désirer d'autres , ce ne peut être que sur tje fondement.

L'iBibattémenl de mes esprits recommence au motnent ^e mon départ. Pardonnes ce profond accès de vapeurs noires qui me dérobent jusqu'à l'espérance, seule ressource des malheureux, dont je n'ai jamais été privée que depuis ces deux jours.

Mais il est temps de vous laisser respii*er. Adieu, très-chère et très-«tendre amie. Priez pour votre

Clarisse Harloye.

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