LETTRE CXLVI
M. LorELACE à M. Belford.
Lundi 94 *▼"!.
JL E destin, mon cher Belford, trame ime toile bien bizaiTC pour ton ami ; et je commence à craindre de m'y voir enveloppé sans pouvoir l'éviter.
Je travaille 'depuis long-temps, tantôt à la sape, comme un rusé mineur j tantôt, comme un oiseleur
habile , étendant mes filets, et m'applaiidissant d^ mes inventions, pour faire tomber absolument cette inimitable fiUe entre mes bras. Tout pàroissoit agir pour moi. Son frère et ses oncles n'étoient €[ue mes pionniers. Son père faisoit tonner l'artillerie par ma direction. Madame Howe étoit remuée par lès ressorts que je conduisois. Sa fille donnoit le mouvement pour moi, et se figuroit néanmoins combattre mes vues. La chère personne eUe-mémçi a voit déjà la tête passée dans mou piège, sans s'aper* cevolr qu'elle y étoil prise , parce que mes machines n'étoient pas sensibles autour d'elle. En un mot , lorsqu'il ne manquoit rien à la perfection de mes mesures , te seroit-il tombé dans l'imagination que je fusse devenu mon ennemi , et que j'eusse pris parti pour elle contre moi-même ? Aurois-tu jugé que j'abandonnerois mon entreprise favo*rite , jusqu'à lui offrir de l'épouser avant son départ pour Londres, c'est-à-dire, jusqu'à rendre toutes mes opérations inutiles?
Lorsque tu seras informé de ce changement ^ ne penseras-tu pas que c'est mon ange noir qui me joue, et qui s'est mis dans la tête de me précipiter dans le lien indissoluble; pour être plus sûr de moi, par les transgressions complexes auiiquelles il m'excitera in&illiblement après mon mariage, que par les péchés simples que je z;ae permets depuis si
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long-temps, et pour lesquels il craint que l'habitude ne deyienne une excuse?
Tu seras encore plus surpris, si j'ajoute que, sui- Tant toute apparence, il y a <juelque« traité de réconciliation commencé entre les anges noirs et les blancs; cart^eux de ma charmante ont changé dans un instant toutes ses idées, et l'ont portée, contre mon attente, à reconnoitre qu'elle m'honore d'une préférence dont elle ne m'avoit point encore fait l'aveu. Elle m'a même déclaré qu'elle se propose d'être à moi ; à moi, sans les anciennes conditions. Elle me permet de lui parler d'amour , et de l'irfévocable cérémonie. Cependant, autre sujet d'admiration ! elle veut que cette cérémonie soiv différé^. Elle est déterminée à partir pour Londres, et même à se loger chezja veuye.
Mais ta me demandes, sans doute, comment ce changement est arrivé? Toi, Lovelace, me dirastu, nous savons que tu te plais aux opérations surprenantes; mais nous ne te connoissions pas le doih des miracles. Comment t'y es-tu pris pour arriver à ce point?
Je vais te l'apprendre. J'étois en danger de perdre pour jamais la charmante Clarisse. Elle étoit prête k prendre son essor vers les cieux, c'est-à-dire vers son élément naturel. Il falloit quelque moyen puis- ^nty un moyen extraordinaire, pour la retenir
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parmi les êtres de noire espèce. Quel moyen plus efficace que les tendres sons de l'amour et l'offre du mariage de la part d'un homme qui n'est pas haï , pour fixer l'attention d'un jeune cœur qui souffre de ses incertitudes^ et qui a désiré impatiemment d'entendre une proposition si douce?
Voici l'aventure en peu de mots. Tandis qu'elle refusoit de m'avoir la moindre obligation , et que sa fierté me tenoit éloigné, dans l'espérance que le retour de son cousin la rendroit absolument indépendante de moi; mécontente au fond de me voir tenir mes passions en bride, au-lieu de les aban-* donner à sa censure; elle écrit une lettre, pour presser la réponse de sa sœur à une autre lettre^ par laquelle sa crainte même de m'étre obligée, et sa passion pour l'indépendance, lui avoient fait demander ses habits et d'autres commodités qu'elle avoit laissées au château d'Jîarlove, Que reçoit-elle? une réponse outrageante, et plus horrible encore par la nouvelle qu'elle contenoit d'une malédiction dans les formes, prononcée de la bouche d'un père, contre une fille qui mérite toutes les bénédictions du ciel et de la terre. Mille fois maudit le sacrilège vieillard qui n'a pas craint la foudre, en maudissant le modèle de toutes les grâces et de toutes les vertus! et malédiction au double , sur l'organe de cette nouvelle détestable, sur l'envieuse , J'indigne Arabelle!
572 HISTOIHE
Pélois absent à Parrivée de cette lettre. A mon retour, je trouvai la divine Clarisse, qui n'étoit revenue de plusieurs évanouissements, que pour y retomber sans cesse, et qui tenoit tous les assistants dans le doute de sa vie. On avoit dépêché de tous côtés pQur me trouver. Il n'est pas surprenfknt qu'elle eut été si touchée ; elle dont le respect excessif pour son cruel tyran de père lui iàisoit attacher la plus affreuse idée à sa malédiction, sur-toiit, comme je l'appris par ses gémissements aussitôt qu'elle fut en état de parler, à une malédiction qui s'étendoii à ce monde et à l'autre. Que n'est-elle tombée, au même instant, sûr la tête de celui qui l'a prononcée, par un accès de quelque mal violent qui devoit le prendre à la goi^e et l'étouffer sur-lechamp , pour servir d'exemple à tous les pères dér natùrés !
Tî'aurois-je pas été le dernier des hommes, si, dans^tme occasion de cette nature, ]e ne m'étois pas efforcé de la rappeler à la vie , par toutes sortes de consolations, de vœux, de caresses, et par toutes les oflBres que je crus capables de lui plaire ? Mon empressement eut d'heureux effets. Je lui rendis plus qu'un office de père; car elle m'eut l'obligation d'une vie que son père barbare lui avoit presque ôtée. Comment ne chérirois-je pas mon propre ouvrage? Je parlois de bonne foi, lorsque je lui offrois de l'épouser ; et mon ardeur à demander que la celé-
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bration ne fut pas diflEérée, éloit une ardeur réelle. Mais son. extrême abattemeiU, mêlé d'une délicatesse qu'elle conservera ^ je n'en doute point, jusqu'au dernier soupir, lui ont fait refuser le temps , quoiqu'elle consente à la solennité; car elle m'a dit (( qu'étant, abandonnée de tout le monde, il ne lui » restoit plus d'autre protection que la miedne tk Tu vois, par ce discours même, que je lui ai moins d'obligation de cette faveur qu'à la cruauté de se» amis.
Elle n'a pas manqué d'écrire à miss Ho wç, pour l'informer de leur barbarie; mais elle ne lui a point ipaYqujç le misérable état 4^ sa santé. Dans la foiblesse 911 çlle est, ses alarmes, du côté de son stupidefrpre, lui font désirer d'être à Londres. Sans cet.acâc^ent, et, ce que tu auras peine à croire, sans mes persy^^ions, qui viennent de l'état où jelavois, elle serpit partie dès aujourd'hui : mais, s'il ne lui arrive rien de plus fâcheux, le jour est fixé k m^credi.
Deux mots, je t'en prie, sur ta grave prédication, ce Tu commences à trembler sérieusement pour la y> belle; et c'est un miracle , dis-tu , si elle me résiste. » Avec la connoissance que nous avons de ce sexe, yx tu craindrois, à ma place, de pousser plus loin » l'épreuve, dans la crainte du succès ».. Et dans un autre endroit : ce Si tu plaides, me dis-tu, pour le 3) mariage, ce n'est point par aucun goût que tu » ayes à te reprocher pour cet état »•
Plaisant avocat! lu n'as jamais été heureux dans tes raisonnements. Toutes les pativretés rebattues, dont la lettre est remplie en faveur de l'état conjugal, ont-elles autant de force que cet aveu doit en avoir contre la propre thèse ?
Tu prends beaucoup de peine à me* convaincre que, dans la disgrâce et les chagrins ^ù celte belle personne est comme ensevelie (tu m'avoueras, j'es^ père, que c'est la faute de ses implacables parents, et non la mienne), l'épreuve que je me propose est injure. Moi , je te deoiande si l'infortune n'est pas le creuset de la vertu ? Pourquoi veux-tu que mon estime ne porte pas sur un mérite éprouvé? Mon intention n'iest-dle pas de la récompenser par le •mariage, si elle résiste à l'épreuve? Il est inutile de «me jeter danà les répétitions. Rdlis , beau raisonneur, relis ma longue lettre du i5. Tu trouveras que je détruis d'avance toutes tes objections, jusqu'à la dernière syDabe. •
Cependant ne me crois pas fèché contre toi. J'aime l'opposition. Comme le feu est l'épreuve de l'or, et la tentation celle delà vertu, l'opposition est celle de l'homme d'esprit. Avant que tu te fusses érigé en avocat de la belle, n'ai -je pas mis dans ta bouche quantité d'objections contre moii entreprise, uniquement pour me teleyer moi-même, en te prouvant que lu n'y entends rien? à -peu-près comme Homère forme des champions, etieur donne
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des noms terribles, pour leur faire casser la tête par % ses héros.
Prends xiéanmoins une bonne fois cet avis pour règle : ce II faut être bien sûr d'avoir raison, lorsy> qu'on entreprend de éorriger son maître ».
Mais , pour reviaaif à mon sujet, observe avee moi que, de qudque manière que mes vues puissent tourner, cette lettre violente, que ma char-/ mante a reçue de sa soeur, avance mes progrès au moins d'un mois. Je puis à-présent, comme je te Fai fait entendre, parler d'amour et de mariage, sans craindre aucune censure, sans être borné par des restrictions; et de rigoureuses loix ne font plus ^ma terreur. •
C'est dans cette douce familiarité que nous partirons pour Londres. La fille aînée de madame Sor- Kngs accompagnera mabeUe dans la chaise, et je les escorterai à cheval. On craint extrêmement lé complot de Singleton, On m'a fait promettre une jialience d'ange, s'il arrive quelque chose sur la route. Mais je suis certain qu'il n'arrivera rien. Une lettre que j'ai reçue aujourd'hui de Joseph, m'assure que James Harlove a déjà quitté son stupide projet, à la prière de tousses amis, qui en redoutent les suites. Cependant c'est une affaire à laquelle je ne renonce pas de même; quoique l'usage que j'en puis faire^ne soit pas encore décidé dans ma tête.
Ma charmante m'apprend qu'on lui promet ses
habits. Elle espère qu^on y joindra ses pierreries, et quêlgiie argent qu'elle a laissé derrière elle. Maïs Joseph m'écrit que seshabits seuls lui seront envoyés. Je me garde bien de l'en avertir. Au contraire, je lui répète souvent qu'elle ne doit pas douter qu'on ne lui lenvoye tout ce qu'elle a demandé de personnel. Plu3 son attente sera trompée de ce côte-là, plus il faut qu'elle tombe dans, ma dépendance.
Mais, après tout, j'espère trouver la force d'êtra honnête j pour une fille d'un mérite si distingué. Que le diable t'emporte, avec l'idée que tu es venu m'inspirer mal -à -propos, qu'elle pourroit lûen succomber.
Je t'entends. Si mon dessein, diras-tu, est d'être honnête, pourquoi ne pas renoncer à l'affaire de Singleton, comme son frère?
. S'il Êiut te répondre , c'est qu'un homme modeste , qui se défie toujours de ses forces, doit se réserver une porte pour fuir. Ajoute, si tu veux,, que, lorsqu'on s'est rempli d'un dessein qu'on se trouve forcé, d'abandonner par quelque bonne raison, il est bien difficile de n'y pas revenir aussitôt que l'obstacW cesse.
LoVEIiACE.