‹ Œuvres choisies de Prévost avec figures (volume 2)Chapitre 5 sur 60 · LETTRE XCV · texte numérisé non relu

LETTRE XCV

Miss Clj RISSE Hauuotb à miss Hoir m.

Mercredi la ayril.

Je reprends ma triste histoire :

Ainsi traînée jusqu'à la voiture , il auroi t peu servi de £iire difficulté d'y entrer, quand il n'auroit pas profité de ma frayeur pour me lever entre ses bras.

l6 < HidToiRfi

A riiistant , les chevaux partirent au grand galopa* tçt ne s'arrélèrent qu'à Saint- Al}>ans, où nous arrivâmes à l^entrée de la nuit»

Pendant la route, je me crus plusieurs fois près de tomber sans connoissance. Je levai mille fois les yeux et les mains, pour implorer le secours du ciel. Grand Dieu! protégez -moi, m'écriai- je souvent. Est-ce moi ! Est41 possible ! Deux torrents de larmes ne cessèrent pas d'inonder mon visage : et mon cœur oppressé poussoit des soupirs aussi involontaires que ma fuite.

Cîruelle différence dans Pair et les discours du misérable, qui triomphoit visiblement du succès de ses artifices, et qui , dans le ravissement de sa joie , m'adressoit tous les compliments qu'il a peut-être répétés vingt fois dans les mêmes occasions! Cependant, le respect ne Fa pas abandonné dans ses transports. lies chevaux sembloient voler. Je crus m'apercevoir qu'on leur avoit fait faire un grand circuit , pour "déguiser apparemment nx)s traces. Je suis trompée aussi si plusieurs autres cavaliers, que je vis galoper par intervalles aux deux. côtés du carrosse, et qui paroissoient au-dessus de la condition servile, n'étoient pas autant de nouvelles escortes qui avoient été .disposées sur la route. Mai& il feignit de ne pas les remarquer; et malgré toutes ses flatteries, j'étois trop abîmée dans mon indignation et ma douleur^ pour loi &ire la moindre question, i

DE cii^aissE. 17

FîgareE-Tons , ma chère, quelles fureat mes réflexions en descendant de la voiture, sans aucun domestique de mon sexe , sans autres habits que ceux que favois sur moi , et . qui étoieiit si peu convenables à un long voyage, sans coiffe, avec un simple mouchoir sur le cou, déjà mortellement fatiguée, et l'esprit encore plus abattu que te corps! Les che* vaux éioient si couverts d'écume , que tout ce qu'il y avoit de gens dans l'hôtellerie, me voyant sortir seule du carrosse avec un homme , me prirent pour quelque jeime étourdie qui s'étoit échappée de sa &mille. Je ne m'en aperçus que trop, à leur étonne-, ment, aux discours qu'ils se tenoient à l'oreille, et à la curiosité qui les amenoit comme l'un après l'autre , pour me voir de plus près. La maîtresse du logis, à qui je. demandai un appartement séparé,' me voyant près de m'évaaouir, se hâta de m'y apn porter divers secours. Ensuite je la priai de tne laisser seule l'espace d'une demi-heure. Je me sentois le cœur dans un état qui m'auroit fait craindre pour ma vl^, si j'en avois pu regretter la perte. Aussitôt que cette femme m'eut quittée 9 je fermai la porte : je me jetai dans un fauteuil, et je donnai passage à un violent déluge de larmes, qui me soulagèrent un peu. ;

M. Lovelace fit remonter, plus tôt que je ne Paurois souhaité , la même femme , qui me pressa , de sa part, de recevoir mon frère ou de descendre avea

PréYost. TotM XXls %

l8 HISTOlks

hii. Il lui avoit dit que j'étois sa sueur, et \{u'il mV Yoit emmenée, contre tnon incHnation et mon at-* tente, de la maison d^uû ami , où j'avois pUssé Fbiver, pour rompre un projet de mariage dana lequel je pensois à Hï'eQgager sans le consentement de ma famille ; et que ne m'ayaht pas donné le temps de prendme un habit de voyage, j'étois fort irritée contre hii. Ainsi , ma chère ^ votre franche ^ votre sincère amie fut forcée d'entrer dans le sens de cette fable , qui me convônoit à-la^-vérité d'autant mieux , que n'ayant pu retrouver de qudque temps le pouvoir de parler ou de lever les yeux, mon silence et mon abattement durait passer pour un accès de mauvaise humeur.

Je me déterminai à descendre dans une salle basse, plutôt qu'à le recevoir dans la chambre où je devois passer la nuit. L'hôtesse m'ayant accompagnée , il s'approcha de moi respectueusement , mais avec une politesse qui n'excédoit pas celle d'un frère, dans les lient du- moins où le$ frères sont polis. Il me nomma sa chèi^e sœur. Il me demanda comment je me trouvoîs, et si j'étois disposée à lui pardonner, en m'assurant que jamais un frère n'avoit eu pour sa soçur la moitié de l'affection qu'il avoit pour moi.

Le misérable ! Qu'il lui en coûtoit peu pour souteûir naturellement ce caractère, tandis que j'étois si'violemment hors du mien !

BK CIiARISSE. ig-

• Une femme qui n'est pas capable de réflexion , trouve quelque soulagement dans la petitesse méboie^ de ses vues; elle ne sort point du tourbillon qui Pen-^ vironne; elle ne voit rien au-delà du présent 3^1 un mot, elle ne pense point. Mais accoutumée ,' comme je le suis, à méditer, à jeter les yeux devant moi, à peser les vraisemblances, et jusqu'aux pos^ sîbilités, quel soulagement puis-je tirer de mes ré-^ flexions?

n Saïut que je trace ici qudqueâ détails de notre conversation , pendant le temps qui précéda et qrdf suivit nou-e souper. *

Aussitôt qu'il fut seul avec moi, il me supplia,' du ton à-la-vérité le plus tendre et le plus respectueux, de me réconcilier un peu avec moi-même^' et avec lui. Il me répéta tous les vôerux d'honneur et de tendresse qu'il m'avoit jarbais faits. Il me prônait de ne plus connoitre d'autres loix tpie mes Volontés, n me demanda la permission de me propo-' ser si je voiJois me rendre le lendemain chez Fone pu l'autre âe ses tantes.

Je demeurai en silence. J'ignorois également, et ce que je devois faire, et comment je devoîs lui* répondre. '

Il continua de me demander si j'aimôis înieux' prendre un logement particulier dans Je voisinage de ces deux dames, comme j'en avois eu l'intention?*

Mon silence- fut le même;

ÛO HISTOIRE

Si je n'avôis pas plus de pencliant pour quelque terre de mylord M. ... ; celle de Berkshire, ou cdle* du comté oà nous étions?

Tout lieu me sera égal , lui dis-je enfin , pourvu' que vous n'y soyez pas.

n s'étoit engagé , me répondit-il , à s'éloigner de moi lorsque je serois à couvert des poursuites , et cette promesse^ étoit un lien sacré. Mais si j'étois îndifiPérente en effet pour le lieu , Londres lui pa* roissoit la plus sûre de toutes les retraites. Les dames de sa famille ne manqueroient pas de s'y rendre , aussitôt que je serois disposée à les recevoir. Sa couône Gbaiiotte Montaigu s'attacheroit particu-^ lièrement à moi , et deviendroit ma compagne in* séparable. Je serois toujours libre, d'ailleurs, de revenir chez sa tante Lavrrance , qui se croiroit trop heureuse de me voir près d'elle : il la nommoit plus volontiers que sa tante Sadleir, qui étoit une femme aasez mélancolique.

Je lui dis que sur-le-champ et dans l'équipage ou î'étois, sans espérance d'en pouvoir si tôt changer, je ne souhaitois pas de paroitre aux yeux de sa famille ; que ma réputation demandoit absolument qu'il s'éloignât; qu'un logement particulier, le plu» simple, et par conséquent le moins suspect, parce qu'on ne pourroit me croire partie avec lui, sanssupposer qu'il m'auroit procuré des commodités eu abondance, étoit le plus convenable à. mon humeur

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D£ CliARISSE. SI'

et à ma âtuatibn ; que la campagne mé semblbit propre peur ma retraite , la yille pour la sienne; et qu'on ne pouvoitsavoir trop tôt qu'il fût à Londres.

En supposant, répliqua-t*-il, que je fusse déterminée à ne pas voir tout-d'un-coup sa famille, si ]e lui permettcds d'expliquer son opinion, il insistoit sur Londres, comme le lieu du monde le plus favorable au secret. Dans les provinces, un visage étranger excitoit aussitôt de la curiosité. Ma jeunesse et ma figure la rendroient encore plus vive. Les messages et les lettres étoient une autre occasion de se trahir. U n'avoit pas fait entrer, un logement dans ses précautions ) parce qu'il avoit supposé que je me déterminerois, soit pour Londres, qui offre à tous mom^oits des commodités de cette nature, soit pour la maison de l'une ou l'autre de ses tantes, soit pour la terre de mylord M. . . . , dans le comté d'Hertford, ou «la concierge, nommée madame Greme, étoit une femme excellente, à-peu-près du caractère de madame Norton.

Assurément, repris- je, si j'étois poursuivie, ce seroit dans la pr^nière chaleur de leur passion; et leurs recherches se toumeroient d'abord ver^ quelque terre de sa famille. J'ajoutai que mon emr barras étoit extrême.

Il me dit qu'il y en auroit peu, lorsque je me serois arrêtée à qudque résolution ; que ma sûreté Ëiisoit son unique inquiétude ; qu'il avoit un loge^

SMI HISTOIRB

lirait à Londres , mais qu'il ne pei^oit point à me le proposer, parce qu'il comprenoit bien quelles seroi^t taf^ objections.... Sans doute, interrom^ pisrje av^ une indignation qui lui fit employer tous ses efipns k m^ persu^dçr que rien n'étoit si éloigné de s^ idées et même de ses désirs. Il répéta que mon honneur et m9 sûreté Foccupoient uniquement, et que ma volonté s»H>it sa règle absolue.

J'étoi/l trop inquiète et trop affligée, trop irritée méqie contre lui, pour bien prendre ce qui sortoit de isa bouehe. .

Je me croyois^ lui (Ës-je, extrêmement madbeu^ reuse. Je ne savoi&à quoi me déterminer : perdue, sans doute , de réputation ; sans un seul habit avec lequel je pusse me montrer; mon indigende même annonçant ma folie à tous ceux qui pouvoient mte regarder, et leur faisant juger nécessairement que j'avois été mrprise avec avanti^e, ou que j'en avois donné quelqu'un sur moi, et qu^ dansPun ou I'siuti<e cas, j'avois aussi peu de pouvoir sur ma volonté qiïe sur mes actions. J'ajoutai, dans le mouvement du même chagrin , que tout me portoit à croire qu^ avoit employé l'artifice pour m'arracha à mon devoir ; qu'il avoit piîs ses mesures sur ma foiblesse, sur la crédulité de mon âge et sur mon défaut d'ex^ périence; que je ne pouvois me pardonner à moirmême cette fatale entrevue ; que mon cœur isâi^ok de la mortelle afifiction où j'avois plongé mon père

DE CliARIfiSE. JUS

et ma mère ; que je donnerois lé mOnde entier, e^ touies mes espérances dam cette vle^ pour ^ti'e eioe core dans la maison de mpa père^ à ^^ne ti^i^ temeat que j'y fusse réservée ; qa-a» tjpnvfMra âfi toutes ses protestations, je troufvois quelque eho^^debas et d'intéressé dans l'amour d'un homme qui ^v0it pu faire son étude d'engager u^e^jewe fiSeau s^crî^ fice de son devoir et de sa conseiecK^^ ; tandis quHii^ cœur généreux doit faire là »i€)Qoe d^ l'tKmAQur e^ du repos de ce qu'il aime^

II m'avoit écouté attentivement, ss^ns penssçr à m'interrompre. Sa réponse^ qui fut méthodiquesur chaque poi{it^ me fit admi^rer sa mémoire.

Mon discours, me dit-il, l'a voit rendu fort grave; et c'étoit dans cette disposition qu'il alloit me répondre,

U éioit afflué, jusqu'au fond du cœur d'avoir fait sî peu de pTOgi!ès dans mon estime et dan^ ma con« fiance.

A l'égard de ma réputation, il me devoit de la sincérité; elleite pouyôit être aussi blessée, de la moitié, par la dém<li^be qui me causoit tant de regret, que par mon emprisonnement, et par l'in-^ juste et folle persécutioD que j'avois essuyée de la part de mes proches, C'étoit le sujet public des en* tretiens. Le Uame tomboit p^ticulièrement $ur mon frère et md sœur, et l'on ne parloit de ma patience qu'avec admiration. U devoit n^e répéter

ce <}u'il croyoit m'avoir écrit plusieurs fois; que mes amis s'attendoient eux-mêmes à me voir saisir - quelque occasion de me délivrer de leurs violences; sans quoi, auroient-ilsjamais pensé à me renfermer? Mais il n'étoit pas moins persuadé que l'opinion éta-* blie de mon caractère l'emporteroit sur leur malice, dans l'esprit de ceux qui me connoissoient^ qui con*- Doissôient les motiis de mon frère et de ma soeur, çt qui connoissbient le miséraUe auquel ils y ouloient me donner malgré moi.

Si je manquois d'habits, qui s'attendoit que, dans les circonstances, j'en pusse avoir d'autres que deux dont j'étois couverte au moment de mon départ? Toutes les dames de sa famille f^roient gloire de fournir à mes besoins présents; et pour l'avenir, les plus riches étoffes, non -seulement d'Angleterre, mais du monde entier, seroient à ma disposition.

Si je manquois d'ai^ent, eomme on devoit se l'imaginer aussi, n'étoit-il pas en état de m'en offrir? Plût au cid que je hii pereoisse d'espérer que nos intérêts de fortune seront bi^itot unis! Il teooit un billet de banque, que je n^avois pas remarqué dans ses mains , et qu'il eut l'adresse alors de glisser dàn& ks miennes : mais jugez avec quelle dialeur je le refusai.

Sa douleur, me dit-il , étoit inexprimable comme sa surprise, de s'entendre accuser d'artifice. Il étoit venu à la porte du jardin, suivant mes ordres con-

B£ CLAKIS513. s5

firmes (le misérable! me faire ce reproche ! )^ pour me défivrer de mes persécuteurs ; fort éloigné de croire que f eusse pu changer de sentiment, et qu'il eût besoin de tant d'^orts pour vaincre mes difficukés. Je m'imaginois peut-^tre que le dessein qu'U a voit marqué d'entrer au jardin avec moi, et de se présenter à ma &miUe, n'avoit été qu'une comédie; mais je lui faisois une injustice si j'en avob cette opinion. Actuellement même, à la vue de mon excessive tristesse, il regrettoit que je ne lui eusse pas permis de m'accompagner au jardin. Sa maxime âvoit toujours été de braver les dangers dont on le menaçoit. Ceux qui s'épuisent en menaces ne sont pas les plus redoutables dans l'occasion. Mais eût-il dû s'attendre à périr par l'assassinat, ou à recevoir autant de coups mortels qu'il auroit trouvé d'ennemis dans ma famille, lé désespoir où je l'aurois jeté par mon retour, l'auroit porté à me suivre jusqu'au château.

Ainsi, ma chère, tout ce qui me reste est de gémir sur mon imprudence , et de me reconnoitre inexcusable d'avoir accordé cette malheureuse entrevue à- un esprit si audacieux et si déterminé. Je doute peu, à -présent, qu'il n'eût trouvé quelque moyen de m'enlever, si j'avois consenti à lui parler le soir, comme je me reproche d'en avoir eu deux fois la pensée; Mon malheur auroit encore été plusr terrible.

i6 1ÉISTOÎB.B -

Il ajouta néanmoins, en finissant ce discotirs', qiié Â' je l'avois nais dans la nécessité de me suivre au château, il se flattoit que la conduite qu'il auroit tenue auroit satisfait tout le monde, et lui auroit procuré la-permission de renouveler ses visites.

U prcnoit la liberté de m'avouer, continua-t-il , que si je ne m'étois pas trouvée au rendez-vous, il a voit déjà pris la résolution de rendre à ma famille une visite de celte nature, accompagné, à-la-vérité, de quelques fidèles amis; et qu'dle u^auroit pas été remise plus loin que le même jour ; parce qu'il n'auroit pu voir arriver paisiblement le mercredi, sans avoir fait tous ses efforts pour apporter quelque changement à ma situation. Quel parti avois-je à prendre, ma chère amie, avec un homme de ce caractère !

Ce discours me réduisit au silence. Mosi reproches se tournoient sur moi-même. Tantôt je me sentois effrayée de son audace; tantôt, portant les yew sur. l'avenir, je ne voyois que des sujets de dés^oir et de consternation dans les plus favorable pers|>eC'tîves. L'abattement où me jetèrent ces idéo^ , lui donna le temps dû continuer d'un air Qç^Qr^ plo^ sérieux.

A l'égard du*re9te, il étroit qu^ j'wpoiç k bonté de lui pardonner, mais il ne pouvoit me diy^icnpl^r qu'il étoit aflBigé , infiniment affligé > répéta-4;-41 en élevant la voix et changeant même de couleur, de

DE CliABISBE. ^^

se voir dans la nécessité d'observer que je regrettois de n'avoir pas couru le ris€[ue d'être la femme de Solmes, plutôt que de me voir en état de récompenser un homme qui , si je lui permettois de le ^re, avoit souffert autant d'outrages pour moi que j/'en avois essuyé pour lui , qui avoit attendu mes ordres, et les mouvements^ iforiables de ma plume (pardonnez, ma Clarisse!) à toutes les heures du jour et de la nuit, pendant toutes sortes de temps, avec une satisfaction , une ardeur, qui ne peut être inspirée que par la plus fidelle et la plus respectueuse

passion (Ce langage, chère miss Howe, avoit

commencé à réveiller beaucoup mon attention ) ; ei tout cela , dière Miss , dans quelle vue ? (Que moi^ impatience redoubla ici ! ) dans la seule vue de vous délivrer d'une indigne oppression ....

Monâeur ! Monsieur ! interrompis-je d'un air indigné. ... 11 me coupa la parole : Souffrez que j'achève, très-chère Clarisse! J'ai le coeur si plein, qu'il demande à se soulager.... Et pour fruit de mes adorations^ j'ose dire de mes services, il iaut entendre de votre bouche , car vos termes retepitissent encore à mes orêiUes, et font bien plus de bruit dans mon cœur, que vous donneriez le monâe entier, et toutes ifos espéranoes dans cette vie', pour être encore dans la maison d'un péris crifi^i^ • • •

a8 HISTOIRE

Pas un mot contre mon père ! je ne le souffrirai jamaiis...;6

A quelque traitement que vous y fussiez réservéel Allez, Mademoiselle, vous poussez la crédulité au-delà de toute vraisemblance, si vous vous imaginez que vous auriez évité d'être la femme de .Solmes. Et puis, je vous ai poussée au sacrifice de votre devoir et de votre conscience! Quoi! vous ne voyez pas dans quelle contradiction votre vivacité vous jette! La résistance que vous avez opposée jusrqu'au dernier moment à vos persécuteurs, ne metelle pas votre conscience à couvert de tous les reproches de cette nature?

Il me semble , Monsieur, que votre délicatesse est extrême sur les mots. C'est une colère fort modérée que celle qui s'arrête aux expressions.

£n effet, ma cfaère, j'ai pensé depuis, que ce que

-j'avois pris d'abord pour une véritable colère , ne

venoit point de cette chaleur soudaine qu'il n'est pas

.toujours aisé de réprimer; mais que c'étoit plutôt

une colère de commande , à laquelle il ne lâchoit la

bride que pour m'intimider.

.. Il reprit : Pardon , Mademoiselle ; j'achève en

deux mots : IVêtes-vous pas persuadée que j'ai ha-

»rdé ma vie pour vous délivrer de l'oppression?

Cependant ma récompense , après tout , n'est-élle

pas incertaine et précaire? N'avez-vous pas exigé

BS CI<ARIS8E. ag

(loi dure! maïs sacrée pour moi) que le terme de mes espérances soit reculé? Ne vous étes-vous pas réservé le pouvoir d'accepter mes soins, ou de les rejeter entièrement s'ils vous déplaisent?

Voyez,* ma chère! de tous côtés, ma condition n'a fait qu'empirer. Croyez-vous qu'à-présent il dépende de moi de suivre votre conseil . quand ]& croirois, comme vous, que mon intérêt m'oblige de ne pas différer la :cérémonie ?

Et ne m'avez-vous pas même déclaré, continuat-il, que vous renonceriez à moi pour jamais, si vos amis faisoient dépendre votre réconâliation de cette condition cruelle? Malgré de si rigoureuses loix , far le mérite de vow avoir sauvée d'une odieuse vio-t lence. Je l'ai , Mademoiselle , et j'en fais ma gloire y quand je devrois être assez malheureux pour voua perdre. . . . comme je n'observe que trop que j'ea suis menacé, et parle chagrin où je vous \ois, et sur-tout par la condition sur laqudle vos parent» peuvent insister» Mais je répète ,que4z^ gloire est de vous avoir rendue maîtresse de vous-même. C'est dans cette qualité que j'implore humblement votre feveur, aux seules conditions sous Jesqùelles j'^i ai formé l'espérance; et je vou$ demande pardon, aveo la même humilité , de vous avoir fatiguée par des explications qu'un cceur , d'aussi bonne foi que le mien n'auroit pu renfermer saQS une extrême vio-v lence. ^ .

Le fier personnage avoit mis un genou à terre , en prononçant la fin de son discours. Ah ! levez-vous , Monsieur, me faâtai-je de lui dire. Si Fun des deux doit fléchir le genou, que ce soit celle qui vous a tant d'obligation. Cependapt, je vous demande en grâce de ne pas continuer sur le même ton. Vous «ivez pris sans doute beaucoup de pedne en ma fa^ veur; mais si vous m'aviez fait plus tôt Connoître que vous vous proposiez des récompenses aux dépens de mon devoir, je me serôls efforcée de vous l'épargner. Quoique je ne pense à rien rôtoins qu'à diminuer lé mérite extraordinaire de vos services , vous me permettrez de vous dire que si vous ne m'aviez pas engagée malgré moi dans une correspondance où je me suis toujours flattée que chaque lettre scroit la dernière, et que je n'aurois pas continuée si je n'a vois cru que vous aviez reçu de mei amisquelqUes sujet» de plainte, il n'aut-oit jamais été question pour me» tti d'emprisonnement ni d'autres violences , et mqn frère rfauroit pas eu de fpnde-« znent sur lequel sà mauvaise volonté pût s'exercer.

Je Auis fort ék>^fiiée de croire que si j'étôis demeurée che^ mon père, ma situation fdi aussi désespérée que tous voiis Timaginez. Mon père m'aime au fond di» eo^r . Il ne me manquoit que la liberté de le voit" 9 ^ délie dé ttlë &ire entendre. Un Aélsi étoit la môind^e grâce que je me promettois de l'épreuve dont j'étois menacée.

DX CLARISSE. 3l

Vous vantez votre mérite , Monsiear. Oiri , que le mérite fasse votre ambition. Si je me laissois toucher par d'autre» moûfs, au désavantage de Solmes ou en votre faveur, je n'aurois que du mépris pour moi-même : et si c'étôit par d'autres vues que vous vous crussiez préférable au pauvre Sôlmes^ je n'aurois que du mépris pour vous.

Vous pouvez vous glorifier d'un mérite imagi-^ naire, pour m'avoir fait quitter la maison de mou père ; mais, je vous le dis nettement , la cause de votre gloire fait ma honte. Faites-vous à mes yeux d'autres titres que je puisse approuver ; sans quoi vous n'aurez jamais pour moi le mérite que vous avez à vos propres yeut.

Mais, semblables id à nos premiers pères, moi du-moins qui suis msJQbêureusement chassée de mon paradis, notts avons recôui^saux récriminations. Ne me parlez pltft de oe que vous av^ souffert et de ce que YOïMs avez mérité; de ioutes voa heures, de toutes iH)s sortss de temps ^ Comptez qu'aussi k^og-r temps que je vivrai, ces gratids services seront présents à ma méxnoire; et que. s'il m'est impossible de les récompÊflOser, je serai tçujours prête à reconnoixte l'obligatian^ Aujourd'hui, ce que je désire imiquetnent de vous, c'est de me laiseei* le soin de chercher quelque retraite qui me convienne. Prene^i le carrosse pour vous rendre à Londres, ou dans tout autre lieu. Si je retombe dans le besoin de votr^

3d HisToias

assistance ou de votre protection , je vous le ferai savoir, et je vous devrai de nouveaux remercîments.

Il m'avoit écoutée avec une attention qui le rendoit immobile. Tous vous échauffez, ma chère vie! me dit-il enfin. Mais, en vérité, c'est sans sujet. Si j'avois des vues indignes de mon amour, je n'aurois pas mis tant d'honnêteté dans mes déclarations : et recommençant k prendre le ciel à témoin, il alloit s'étendre sur la sincérité de ses sentiments. Mais je Farrétai tout court : Je vous crois sincère , Monàeur. Il seroit bien étrange que toutes ces protestations me fussent nécessaires pour prendre cette idée de vous. ( Ce langage parut le faire un peu rentrer en lui-même, et le rendre plus circonspect. ) Si je croyois qu'elles le fussent, je ne serois pas, je vous assure, assise ici près de vous, ddxis une hôteUeriis publique; quoique trompée, autant que j'en puU juger, par les méthodes qui m'y ont conduite^ c'està-dire. Monsieur, par des artifices dont le seul soupçon m'irrite contre vous et contre moi-même. Mais c'est ce qu'il n'est pas temps d'approfondir. Apprer nez-moi seulement , Monsieur ( en lui faisant une profonde révérence , car j'étois de fort mauvaise humeur), â^ votre dessein est de me quitter, ou si je ne suis sortie d'une prison que pour entrer daus une autre? >

Trompée, autant que vous en pouvez juger , par les méthodes qui vous ont conduite ici! Que je

VoUè ttppriênney Màd^emoîselle, si i>ous^ frètes sùn^

iie d^une prison que pour entrer dans uneautreJ

Ëû vëmé, je ne deviens '|>às de mon ëtonnemtent.

( n ay oit en effet Pair extrêmement mortifie , mais

tpelque chose de charmant dans les marques de

cette surprise vr^e ou Contrefaite.) Est- il donc

nécessaire que je réponde à des questions si cruelles}?

Tous êtes maîtresse absolue de vous-même. £h! qui

TOUS empécheroit de l'être? Au moment qile voos

serez dans un lied de sàretë , je m'éloigne de vou$*

' Je n'y mets qu'une condiyon ; pérmettea; que je vous

supplie d^y Consentir t c^est qu'il vous plaise, à-pn^

sent que vous ne dépendez que de vous-même, de

renouveler une promesse que vous avez, déjà faite

volontairement ii>ôtùntairement ^ sans quoi je n'aôr

rois pas la présonaption de vous la demander ; maÈi^,

quoique je ne sois pas capable d'abuser de vbtr^

bonté , îe ne dois pas perdre noa phis les avantagei»

qu'il vous a plu de m'accorder. > Cdîte protnes^

Mademoiselle, c'est que, dans c^elque ; traité que

vous puissiez entrer avec votre famille, vousne serez

jamais la femme d'un autre homme, tandis -que je

serai au monde et que je ne prendrai pas d'autf^

engagenftint;à''moinsque je ne sois assez mécbajil^

pour votis donner quelque vériiabie.^ujèjt de df^

plaisir. ., 'i' r

Je n'hésite pas, Mondeur, k vous lé confîrmeri^

et dans les termes que vous m'allez dicter vous-

Prcvost. Tome XXL . 3

-même. De quefle naiapièm soufaaiteB-vous que j« «'explique?

. ' Je ne désire^ MademoiseUe^ que votre parole. ; ; £h bien , Monaieiiur ^ |e you^Ji^ âanne. > '.. Là-dessiis> il eni la fafirdie^ ( j^étois en son pour .'▼oir, ma dière,) de me dérober iin baiser, qu'il atomma le aceau de ma promesse. Son mouvement iiut si prompt , que je ne pus l?éviler. Il y auroit eu ttde Faâeptaiion à mai^dér beaucoup <le colère. Cependant je ne pouvois être sans ^lagrio , en Qonsi-idërant à quoi «ette Uberlë pouvoit conduire un ti^rit si audacieux et ai entreprenant. Il dut s'aper-- '4:evoir que fétois })eu satisfaiie. Mais passant, d'un air qui lui est propre , sur tout ce qui étoit capable lie le mortifier : C'est assez, c'est assez, très-^hère Clarisse 1 Je vous conjure seulement de bannir ceue trieuse inquiétude , qui est un tourment cruel |MHir ^n amour aussi tendre quele mien. Toute l'occupa- 4âfôn dénia vie «em de méricer votre cceur, et de ^cms r«idre la phis keureuee' femme du monde , «oomiM )e serai le plus JaMmrenx ds. tous les bommi». - Je le quittai^ pour vous écciî^e jna totre préoé- ^ûte. Mais je re&tsai^ conaaiD )ft. vous l'ai m^pqué , ^ l'envoyer par un dis ms ^goas^ Ia m^Atresse de DiÀtdlerie tsk procuim tm measagcar, qui devoit porter ce qtt^ recevroit de vous, à madame Gf eîQQe, <K>ncierge de mylord M...., dans son cbâteait de fienfoitisiiire.: La. erdote >d'«éti<e pwirsilivis i^ojus

t>Uigeax»t de partir le bodemaîo à la pointe dttjour^ e'éioît une route qu'il vouloU prendre, dans le de»* a^ de chao^ le carrosse d^ son onde, pour une cbaise à deux chevaux , qu'il avoit laissée dans ce Ueu, et qui éioit moins propre à &ire décoUTnr noire marche.

Je jetai les yeux sur le fond de mes richesses , et )a ne trouvai dans ma bourse que sept guinëe^ et quel(|ue monnoie. Le reste de mon trésor consisté en cinquante guinées, qui font einq de phis que je ne croyois posséder, lorsque .ma sœur m'a reproché l'usage que je faisois de mon aident. Je les ai le(ifr« sées dans mon tiroir, prévoyant peu que mon départ £ut si proche.

Au fond, la situation où je suis ne me présent» que des circonstances choquantes pour ma délica** tesse. Ëntr'autres, n'ayant point d'autres habitaque ceux qui sosusor moi , et ne pouvant kd i^aoher que je voua faisais demander ceux que j'avais entre vo^ mains, je ne pus me dispenser de lui apprendre comment t:e dép6t se trouve cbee vous , de peur qu'il ne s'imafpnât que je pensois de Jongne-maiii à partir avec lui, et que j'avois déjà fait une partip de mes préparatifs. Il aurok aoiihatté ardemment, nferépondît-îl, pour Fintérét de ma tranquiUîté , que YOire mère m'eût accordé su protection ; et je crus r^oarquer, dansée qu'il me dit U^Kiessus, qu'il parlait de bonne foi* . . ..

Comptez, chère miss Howe, tfù^ y a qnantîté de petites bienséances atutquelles une ^emie per^ domie est forcée de- renoncer, lorsqu'elle est réduite i soufirir un homme dans cette familiarité intime auprès d'dle. U me^semble que je pourrois donner à-présent vingt raisons, plus fortes que je ne voua en .ai jamais apporté, pour prouver qu'une femme tm peu délicate ne doit regarder qu'avec horreur tout ce qui est capable de la conduire au précipice dans lequel on m'a fait tomber, et que l'homme qui Fy pousse doit passer à ses yeux pour le plus vil et Je plus intéressé des séducteurs.

Le lendemain , mardi , avant cinq heures du matin, une fille del'hdtellerievint me dire que mon irère m'attendoit dans la salle d'en-bas, et que le déjeuner étoit prêt. Je descendis, le cœur aussi chaîné que les yeux. Il me fit, devant l'hôtesse, quantité de remércîments et de félicitations sur ma diligence, qui marquoit, me dit-il, moins de répugnance à continuer notre voyage. Il avoit eu l'attention, que je n'avôis pas eue moi-même, (car à quoi pouvoit-il me servir d'en avoir alors, après en avoir manqué lorsqu'elle m'étoit nécessaire?) de m'acbeter un chapeau de velours et un mantelet fort riche, sans m'en avoir avertie. Il étoit en droit ^ me dit-il devant l'hôtesse et ses filles, de se récotn-^ penser de ses soios, et d'embrasser son aimable

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BB CliARISSE. 57

sœar, quoiqu'un peu chagrine. Le ruse personnage prit sa récompense, et se vauta de m'avoir enlevé une larme; en m'assurant, du même ton, que je n'avoîs rien à redouter de mes parents, qui m'ai-* moîttit avec une tendresse extrême. Quel* moyeu d'être complaisante, ma chère, pour un homme de cette espèce? ♦

Aussitôt que nous fûmes en. marche , il me demanda si j'avois qudque répugnance pour le chà^ teau de mylord M. . . ., dâns*Hertlbrdshire?]MfyIord9 me dit-il , étoit dans sa terre de fierk. Je lui répétai que mon prachant ne me portoit point à parollre si tôt dans sa famille; que césèroit marquer une défiance ouverte de la mienne: ique j'étois déterminée à prendre «n logement particulier, et que jele priob de se tenir dans l'éloignement, du-moins pour at-* tendre ce que mes amis auroient pensé de ina fiiite. X)ans ces circonstances, ajoutai-je^ je me flattoispeu d'une prompte réconciliation ; mais s'ils apprenoient que je mefusse jetée sous sa protection, ou , ce qu'ils regarderoient du même œil , sous cellç de sa fa* mille, il falloit renoncer à toute espérance. i

. n me jura qu'il se gouverneroit entièrement par mes inclinations^ Cependant^ Londres lui paroissant toujours l'asile qui me convehoit le mieux, il me représenta que si j'y étois une fois tranquiUe,.dansun logement de mon geùt, il pourroit se retirer au char teau dfi !M(.... Mais lorsque j'eusi dédaré que je n'avoir

aucun penchant pour Londres, il cessa demepresser^ fl me proposa , et j^ consentis y de descsendre ifeinaune hôtellerie voisine du Médian; c'est le nom du ciiât«iu de son oncle dans Hertfordsfaire. JPob* tins la liberté d'y être deux h^ires à moi-même , et jéles empk>yai à youséerire, pour continuer le récit que j'avois commencé à Saint- Altens. J'écrivis aussi à tna soeur, dans la double vue d'informer ma famille cfuej'étois en bon'ne santé, soit qu'^e^y preime intérêt ou non, et de' lui demander mes habits^ quelques livres que je lui nomme, et lès cinquante gainées que j'ai laissées dans mon tiroir« M^ Jjove-^ lace, à qui je ne déguisai pas le sujet de ma seconde lettre, me demanda si j'avois pensé à marquer une adresse à ma sœur^ Non assurément, luinépondis-je; j'ignore encore. • . . Je l'ignore do même , intérrompit4l , et c^est le haa&ard qui m'y a £iit penser. ( Là bonne àme, si je l'en voulois' croire!) Maïs, Mademoiselle, je vous dirai comment on p^ut s'y prendre. Si vous êtes absolument déterminée contre le séjour de Londres, il ne laisse pas d^êtreà^propos que votre famille vous y cmye, par^ qu'alors die perdra l'espél-anoe de voustrouver* Marques à votre sceur qu'on peut adresser ce qui sera destiné pour vous, il M. Os(^od , place de Sofao»^ C'est un homme de bonne réputation , à qui vos amis ne feront pas difBctdté dé eonâef V6s t&ei»i éi cette voie est u*ès* propre à les amuser.

Les amuser, ma chère! Amuser ^si7 Mon pere^ mes oncles! Mais c'est un mal iiéc;essaire« Voua voyez qu'il a des expédients tout rprels. N'ayantr point d'objection à faire contre eetui^oi, j^ n'ai pas balancé à m'y prêter. Mon inquiétude est desayoif^ quelle réponse je recevrai; ott ^.Vcok daignera ma £âreune répons* £n attendant, c'est une consola^ tion de penser que, de quelques, duretés qu'elle^ puisse être remplie y et fiit-dle de la omin de moa frère y die ne saurait être plus. rigoureuse que lei^ derniers traitements que j'ai re^xs de lui et de mi^ sœur«

. M. Lovelace s'absenta re^|)ace d'environ deux heures; et rentrant dans l'hôlellerie, son impatiencer lui fit envoyer trois ou quatre fois pour demander, à me voir. Je lui fis r^ondre, autapt de fois^ que î'étois occupée; et, pour la dernière, que je ne ces-: serois pas de l'être jusqu'à l'heure du dhier. Quel( parti prit-il? celui de le faire avancer. Je l'entendis, par intervalles j qui juroit de bonne grâce contre k^ cuisinier et le^ domestiques.

C'est une autre de ses perfections. Je bazardai, en le rejoignant, de lui faire honte de celte liberté de langage. Je l'ayois ent^idu jurer, au même moment ^ contre son valet^erchambre, dont il étoit content d'ailleurs. C'est tme triste profession^ lui di&-je en f abordant , que celle de tenir une hôtellerie. Pas si triste ,^ je m'imagine. Quoi ! Mademoiselle,

4o HISTOIRE

€roy»*yous qû^une profession où l^dn Wânge et bu Pdn boit auit dépans d'autnii, je parle des hôteUeriea un peu distinguées, soit un état fort k plaindre?

Ce qui me le fait eroire y c'est, la néoessiié où Fou s^p trouve de loger continuellement des gens de guerre, dont je me ^ure que la plupart sont des scélérats abandonnés. Bon Dieu ! continuai-je, qu^s termes' j'entendois à l'instant^ d'un de ces brave» défenseurs de la patrie, qui s^adressoit, autant que fen ai pu juger par la réponse, k vai homme fort doux et fort modeste? Le proverbe me parott juste^ Jurer comme un soldat.

Il se moixlit les lèvres ; il fit un loiir sur ses ta-^ 16ns ; et s'âppiHDohant du miroir, je crus lire sur son visage les marques de son embarras. Oui , MademoiseUe, me dit-il ,' c'est une habitude militaire^ Les soldats sont des jureurs effrénés^ Je crois que leurs officiers devroient les en punir.

Ds méritent un sévère châtiment, répliquai - je ^ car ce vice esV indigne de l'humatiité. Celui des imprécations ne me paroît pas moins odieux i iP marque tout-à-la-fois de la méchanceté et de l'impuissance : celui qui s'y livre seroit une furie , s'iî avoit le pouvoir de rempKr ses désîrs.

Charmante observation, Mademoiselle! Je m'en-* gage à dire au premier soldat, que j'entendrai jurer, qu'il n'est qu'un misérable.

Madame Greme vint me rendre ses devoirs^

DE CLAAIS9E. 4l

comme il plat à M. Lovdace de nommer ses ci^i- Etés. Elle me pressa beaucoup d'aller au château ^^ eu s'étendant sur ce qu'eUie avoit entendu dire de moi, ntm-seuiement à mylord M...., mais à ses deux nièces et à toute la'famïlle, et sur Pespérance' dont ils se flattoient depuis long-temps de recevoir un faonileur qu'elle ne croyoit plus éloigné. Ses discours me causèrent quelque satisfaction , parce qu'il» Yenoient de la bouche d'une fort bonne femme, qui me confirmoit tout ce que M. Lovdace m'avoit dit.

A l'occasion d'un logement , sur lequel je jugeai à-propos d^a consulter, eDe me recommanda sas belle-^ceur, qui demeuroit à sept ou huit milles de )à , et chez laquelle je suis actueDement. Ce qui me fit le plus de plaisir, ce fîit d'entendre M. Lovelacfs, qui, de son propre mouvement, lui donna ordre de me tenir compagnie dans la chaise , tandis que, montant à cheval avec deux hommes à lui, et un ëcuyer de mylord M..,., il nous servit d'escorte jusqu'au terme de notre route , où nous arrivâmes è quatre heures du soir.

Mais je crois vous avoir dit , dans ma lettre précédente, que.les logements n^ sont pas commodes. M. Lovelace, peu satisfait, ne dissimula point à madame Greme qu'il les trouvoit au-dessous de la peinture même qu'elle nous en avoit tracée ; que la maison étant éloignée d'un mille an boui^ voisin ^ il ne convenoit pas qu'il s'écartât si tôt à cette di-

8taû;oeH4e iBoî^daiis la craiote de quelques accidema^ ^.QP^e lefqu^els lîous n'étions point encore rassura; ^t quç fes cha mbres néaninoins se toucboient de trop près pour lui permetti-e. de«'y loger avec «ot. Vous TOUS persuadei*e2 fadileoieat que ce lai^jage me parut fort agréable dans sa bou(^e.

Pendant cette marche, j'eus, dans la chaise, une longue conversation avec madame Greme. Ses ré- , pODses, à toutes mes questions, furent libres et naturelles. Je lui trouvai un tour d'esprit sérieux^ qui me plut beaucoup. Par degrés, je la conduisis à quantité d'explications, dont une partie s'accorde avec le témoignage de l'intendant congédié, auquel mon frère s'étoit adressé ; et j'en conclus que tous les domestiques ont à-p«i-près la même opinion de M. Lovelace.

Elle me dit a qu'au fond c'étoit un homm^e géné- » reux; qu'il n'étoit pas aisé de décider s'il étoit y> plus redouté que chéri de toute la maison dé 2) mylord M. . .; que ce seigneur avoit une extrême » affection pour lui ; que ses deux tantes n'eo avoient }) pas moins; que ses cousines Montaigu* étoient » deux jeunes personnes du meilleur naturel du ]p monde. Son oncle et ses tantes lui avoient prcH :d posé di^érenu partis, avant qu'il m'eut rendu deS; » spins , et même depuis , parce qu'ils désespéraient )) de mon consentement et de celui de ma« famille.. » Mais elle l'avoit entendu répéter fort souvent qu'U

dît eLAKISSE. 45

3) ne pensoit point à se marier, Â ùè n'ëtôît avec 2> mof. Tous ses proches avoient été fort cboqnës » des mauvais traiteii»eau qtfii avoît reçus désr 3> nùeaas : cepeitdacat Ib avmem toujotkr» admîrë n mon caractère; et, loiis de se refroidir pour notre y> alliance, ils m'aor oient préférée, ^ni^ un son, k j> tontes les femmes du monde, dans l'opinion que y> jamais personne n'auroit tâa^td'aK^ndant sur ses 7> inclination» et tant dHnflu^ice snr son espnt. On 3) ne pouvoit disconvenir que M. Lovdace nefût un y> homme fort dissipé ^ mais c'étoit une maladie qui » se guërirolt d'elle-même. Mylôrd laisoit ses déy> lices de la compagnie de Myn Déveu , lorsqu'il pou- 7) voit se la procurear, ce qui n'empêchoit pas qu'ils }9 ne se quq*ella8|ent souvent : et c'ëtoit toujours y> l'onde qui se voyoit forcé de prendre le parti de j> la soumisdon. Il avoit comme peur de hii : aussi y> se conformoit-il à toutes ses volontés »• Cette bomie femme re^ettoit beauboup que son jeune mattre, c'est ainsi qu'eUe le nommoit, ne fît pas un meilleur usage de ses talents. Cependant, me dit* die, ce avec de si belles qualités ^ il ne falloit pas dé* n sespérer de sa r^ormation. Un heureux avenir 1» ferait oublier le passé ; et tous ses proches en » ëtoient si convaincus, qu'ils ne souhaitoient rien 3> avec tant d'ardeur que de le voir marié ».

Ce portrait i quoique médiocrement favorable, vaut xnieux que tout ce que mon frère dit de lui.

44 HisToias

Les personnes qui occupent cette maison pa*^ roissent des gens d'honneur. La ferme: est en bon état et ne manque de rien. Madame Sorlings, belle* sœur de madame Greme^.est une veuve ^ qui a deux fils, sages et laborieux, entre lesquels je vois une sorte d'émulation pour le bien commui^; et deux, jeunes filles, fort modestes, qui sont traitées plus respectueusement par leurs frères que je ne l'ai été par le mien. Il me semble que je pourrai m'arréter ici plus long-temps que je ne l'avoir espéré à la première vue.

J'aurois dû vous dire plus tôt que j'ai reçu votre obligeante lettre avant que d'arriver ici. Tout est charmant d'une amie si chère. Je conviens que mon départ a du vous causer beaucq}ip d'^tonnement, après la résolution à laquelle je m'étois si fortement attachée. Vous avez vu jusqu'ici combien j'en suis étonnée moi-même.

Tous les compliments de M. Lovelace ne me donnent pas meilleure opinion de lui. Je trouve de l'excès ^ans ses protesiations. Il me dit de trop belles choses. II en dit de trop belles de moi. Il me semble que le respect sincère et la véritable estime ne consistent pas dans le choix des termes.^Ce n'est point par des paroles que les sentiments s'expriment. L'humble silence, les regards timides, de l'emhai^ras m^me dans le ton de la voix , en appjccnn^it plus que tout ce que Shakespear nomme les bruyantes

DE CliARlSSE. 45

êaiUies d^une audacieuse éloquence. Cet homme ne parle que de trampoits et d'extases. Ce sont deux de ses mots faTOi^'Mais je sai^ trop , pour ma con-* fofflon, a quoi je dois Téfiitablement les attribuer : à souuiomphè, ma chère; je le dis eu un mot, qui ne demande pasd^autre explication. En désirer da-* vantage, ce seroit tout-à--la-fois blesser ma vanité et condamner ma foiiev

Nous avons été fort alarmés par quelques éonp^ çons fie poursuite, fondés sur une lettre de Joseph Léman. Que le changement des circonstances noué iàit juger différemment d'une action ! On la con^ damne, on la sanctifie, suivait 1-uiililé qu'oii y trouve. Avec quel soin, par conséquent, ncdevroiton pas se former des principes soMeâ j des distiiic* tions entre le* bien et le mal, qui soient indépen^ dantes de l'intérêt propre? J'ai traité de bassesse k corruption d'tm domestique de irioh pè^e : aujour^ dliui je ne suis pas éloignée de Fapjiirôuver indirectement, par la curiosité qui me fait demander sans cesse À M. Lovelace, ce qu'il a{)predd^ par cette voie ou par d'autres, de la manière dont mes amis ont pris ma'luite.'£]}e doit, sans doute, leur pâ'^ Fottre concertée, téméraire, artificieuse. Quel mal^ heur pour moi! Dans la situation oà je suis, néanmoins, puis-je leur donner de véritables éolaircis* sements!

' Il me dit qu'ils sont vivement pénétra»^ mais, que,

é6 JIISTOIE^

juAqu'à-préieot, il» oot bi% ^^^er moins . de âou^ Içur qu# de, ragç^; i|u'il a p©in» à se modérer, ea appr^l^nt k» ijQJur^» et tes meoaoes (pie mon frèra vomit contres lui* Yow jugez bbn qu'ensuite il md fait, yaloû* fia pati^oe.

. Qu43]je saûsfaçû^» ne me suis^je pas dérobée, ma Itrè^ière amie, pw jD^t« imprudente et m^lheu^reuse fuite! Je suis en état, mais trop tard,. de juger jqu^ (Ji£Rireoce U y a entre ceux quicflenfieniet peux qui ^OA)i oSensésw Que ne donneroîe^e jhB pour me retrouver em droit de d»*e qu'on me jait mjusr tiçe tel que je n'ea fai^ à personne; que las a|itaFéi 9iànquent à h boc;i>ié qu'ils me doivent, et que. je stiis 6dèle à mes loii^ pour ceux à qui je^dois du re»t pectet de Jasoumis^on? ,

„ Jesui^ Hoe mîftér^ble, d> wr pU leie féftwdre à yoir mof} ^f^ucteur! Quelque bonheur quipoîâsa m'arriver à^pré^nt, je me su^prépar^ une $oure9 de remords pqur le r^t© de nia vie. .

JJm autre inquié^^ide, ^i [n«tne tourmente paa xooins], e'e^t que «chaque foib qu'îr&u.ile t^evotr^ jo ^uifi phi» embaira^èée que jamais die oe;que je di» penser de JuÂ. ' J'obaerve sa cb/itenéhce. Je eroê y découvrit* de^ «gijes esxtrémèmént profonds^ U toe «emble que ses regards signifient pl|is qu!ils n'a voâwt «Lccoutumé : cependant as me sont pas ^ua fsérieuxy

ni moins gais. Je ne sais pas véritablement ce qu'ils

^ço^iimU i'y trouve b^iKu^Pi^ plus de confiance

DB CliARJSSE. 4^

qu'auparavant , quoiqu'il n'en ait jamais manqué.

Cependant je croîs avoir pénélré Pénîgme. Je le regarde à-prësent avec 3we sorte de crainte, parce que Je connois le pouvoir que mon indiscrétion lui a donné sur moi. ïl peut se croire en -droit de prendre des airs plus hauts, lorsqu'il me voit dé* pouiUëe de ce -qu'il y a d'imposant dans une personne accoutumée à se .voir respecter, qui^ $ei?tâiit désora^ais son infériorité f se reconnoîi vaincue , ^^t comme soumise à son nouveau protecteur.

Le porteur de cette lettre sera mi porte-balle du canton 9 qui ne peut iàire naitre aucun soupçon^, parce qu^on est accoutumé à le voir tous les jours avec ses marchandises. Il est. chargé djç la reipiettre à M. KnoUes , • suivant i'adrasse que vou^ me donnez. Si vous aviez appris quelque chose qcû regfirde mon père etiQamère, et l'état de leur .santé, ou qui pmsse me faire juger de la disposition de mes amis, vous auriez la bonté d^ m'en ipstruire en d^ux mot^, dii-moins si vous pouvez etfe avertie qa^ le messager attend votrç répouse. .

Jei:imnsnde vous deman4^râ la l^ture dç m^çip

récit tme £uit paroîlf « un peu moins çoup^bl^. k vos

yeux.

Ci-AïtïssjB I1aax<qv£.

48 HtSTOIftfi

'' ■ ' ■■'.■. ^ J. ■ Pi Jn

LETTRE XCVL

M. LorBtACB à M. JSSLFORD.

' Mardi et mercredi » ii et t» avnl.

1 u veux que j^exécuie ma'promesse, et que je ne te dissimule rien de ce qui s'est passé entre ma déesse et moi. II est vrai que jamais un plus beau sujet n'exerça ma plume. D'ailleurs, j'ai du temps de reste. Si j'en croyôis toujours la dame de mes affections y l'accès me seroît aussi difficile auprès d'elle , qu'au phis humble esclave auprès d'tm* mosarque de l'Orient. Il ne me manqueroit donc que l'inclination, si je refusoîs de te satisfaire; mais notre amitié , et la fidèle compagnie que tu m'as tenue au Cerf blanc y me rendroient inexcusable. Je te quittai, toi et nosjsamarades , atvecla ferme résolution, comme tu sais, de vous rejoindre si mou rendez*- vous manquoit encore, pouf nous Tendre ensemble chez le sombre père des HarJoves,' demander audience au tyran , hii portêrmes plaintes de la liberté avec laquelle on attaqiie mon caracîtère,poùr tenter ," eh tin tnot, par des voies honnêtes, de lui ipspirer de meilleures idées, et le porter à traiter sa fille avec moins de barbarie , et moi-^méme avec un peu plus de civilité. Je t'ai dit

ks raisons qui m'avoient empêché de prendre la lettre de ma déesse. Je ne me irompois pas. J'y aurois trouvé un contre-ordre, et le rendez-vous auroit manqué. . A-t-elle pu croire qu'après avoir été une fois trompé, jen'insisterois pas sur sa promesse ; et que je ne trouverois pas le moyen de retenir une femme dans mes filets , après avoir apporté tant de soins à l'y eqgager?

Aussitôt que j'entendis remuer Je verrou du jardin, je me crus sûr d'elle. Ce mouvement me fit tressaillir. Mais lorsqu'il fut suivi de l'apparition de ma charmante, qui m'environna tout-d'un-coup d'un déluge de lumière, je marchai sur l'air, et je me regardai à-peine comme uii mortel. Je te ferai quelque jour la description de ce spectacle, au moment qu'il s'ofifrit à mes yeux, et tel que j'eus ensuite le temps de le mieux oJ>server. Tu sais quel critique je suis, pour tout ce qui regarde l'agrément, la figure et l'a justement des femmes. Cependant il y a, dans celle-ci^ une élégance naturelle qui surpasse tout ce qu'on peut se représent eri Elle orné ce qu'elle porte plus qu'elle n'en est ornée. N'attends donc qu'une foible esquisse et de sa personne et de sa parure.

L'effort qu'elle avoit fait sur elle-même, pour tirer ie verrou, ayant comme épuisé sa hardiesse, un trouble charmant, qui succéda aussitôt, me fit remarquer que le feu naturel de ses yeux se tournoit

PreTOSt. Tome XXI, % 4

5o HISTO.IAB

en langueur. Je la vis trembler. Je jugeois que la £Drce lui jnanquoit, pour soutenir les agitations d'un cœur qu'elle n'avoit jamais trouvé si difficile à gouverner. En effet, elle étoit près de s'évanouir, et je fus obligé de la soutenir dans mes bras. Pré*cieux moment! Que mon cœur, qui battoit si près du sien , partagea délicieusement une si douce émo*tion !

Son habillement m'avoit fait juger, au premier coup-d'œil, qu'elle n'étoit pas disposée à partir, et qu'elle étoit venue dans l'intention de m'écbapper içncore une fois. Je ne balançai point à.me servir de ses mains, que je tenois dans les miennes, pour la tirer doucement laprès moiv Ici commença une dis* pute, la plus vive que j'ayo jamais eue avec une femme. Tu me plaindrois, cher ami, si tu savois combien cette aventure m'a coûté. Je priai, je conjurai. Je priai'et je conjurai à genou. Je ne sais si quelques larmes n'eurent point part à la scène. Heureusement que, sachant fort bien àqui j'avois affaire, mes mesures étoient prises pour toutes- les suppositions. Sans les précautions que je t'ai communiquées, ît est sûr que j'aurois manqué mon entreprise; mais il ne l'est pas moins que, renonçant à ton secours ^t à celui de tes camarades, je serois entré dans le jardin, j'auroi& accompagné la belle jusqu'au château; et qui sait quelles auroient été les suites?

Moh honnâte agent entendit mon signal , quoi-

^^tm peu plus tard que je ne l'eusse souhaite, et )ona fort habilement son rôle. Us viennent! ils Tiennent! Fuyez; vite, vite, ma très- chère ame, m'écriai-)e , en tirant mon épëe d'un air redoutable, comme si j'avois été résolu d'en tuer une centaine; et, reprenant ses mains tremblantes, je la tirai si légèrement après moi, cpi'à-peine étois-je aussi prompt avec les ailes de l'amour, qu'elle avec l'aiguillon de la crainte. Que veux-tu de plus? Je devins son monarque.

Je.te ferai ce détail, la première fois que nous nous verrons. Tu jugeras de mes peines, et de* sa perversité. Tu te réj nuiras avec moi démon triomphe sur une femme si pénétrante et si réservée. Mais que dis-tu de cette fuite, de ce passage d'un amour à l'autre? Fuir des amis, qu'on étoit résolue de ne pas quitter, pour suivre un homme avec lequel on éloit résolue de ne pas partir. Tu ne ris pas , Belford? Dismoi donc, connois-tu rien de si comique? O sexe! sexe! charmante contradiction! Tiens, l'envie de rire me prend. Je suis forcé de quitter ma plume ^ pour me tenir les côtés. Il faut que je me satisfasse y tandb que je suis dans l'accès.

Mai foi, Belford, je suis trompé d mes coquins de valets ne me croyent fou. J'en viens d'ap^cevoif un quia passé la tête à ma porte, pour voir avec qui. je suis, ou quelle manie m'agtte. L'infâitie m'a.

53 uiSTOins

surpris dans un éclat de rire, et s'est retiré en fiant lui-même. Oh! l'aventure ^t trop plaisante. Ttn veux rire encore..-. Si tu poUvoiste la représenter comme moi^ tu serois forcé d'en rire aussi; et je t'as- .sure, mon ami, que, d nous étions ensemble, nous ,^n ririons une heure entière.

Mais , vous^ charmante personne ! n'ayez pas re- ,gret, je vous prie, aux petites ruses par lesquelles . vous, soupçonnez'^que votre vigilance a pu se laisser sui*prendre« Prenez garde d'en exciter d'autres, qui .pourroient être plus dignes de vous. Si votre monarque a résolu vôtre <^ute , vous tomberez. Quelle imagination, ma chère, de vouloir attendre, pour notre mariage, que vous soyez convaincue de ma réfocmation? Ne craignez rien; si tout ce qui peut ^arriver arrive, vous aurez à vous plaindre de votre étoile plus que de vous-même. Mais au pis-aller, je vous ferai des conditions glorieuses. La prudence, la vigilance, qui défendront généreusement la place, sortiront :avec les honneurs de la guerre. Tout votre sexe et tout le mien conviendront, en apprenant mes stratagèmes et votre conduite, que jamais forr teresse n'aura été mieux défendue, ni forcée plus noblement.

Il me s^nble que je t'entends dire : Quqi! vouloir rabaisser une divinité de cet ordre à des termes indignes de ses perfections? Il est^impossible, Love* lace, que tu.ayes jamais eu dessein de fouler aux

SE CLAILISSS. 53'

pieds tant de serments et de protestations solen-nelles. * ^

C'est un dessein que je n'ai pas eu; tu as raison. \ Que îeTaye même aujourd'hui*, mon cœur, le res-pect que j'ai pour die ne me permettent pas de le^ dire. Mais ne connois-tu' pas mon aversion pour» toutes sortes d'entraves? N'est-eHe pas au pouvoir de son monarque?

Et seras4,u capable, Lovelace, d'abuser d'un poa- '• voir que tu dois. ... .

A. quoi? nigaud. Oseras -tu dire, à son consen*» tement? : ■ ' î

Mais ce pouvoir, me diras-tu, je ne Faurois pas, si elle ne m'avoit estimé plus que tous les autres^ hommes. Ajoute, que je n'aurois pas pris tant depeine pour l'obtenir, si je ne Pavois aimée plus quê^ toute autre femme. Jusque-là, BelTord-, nos termes sont égaux. Si tu parles d'honneur, l'honneur ne. doitTit pas elfe mutuel? S'il est mutuel, jie doit-il pas renfermer une^mùtuelle confiance? et.quel degté^ de confiance puia^jernevanter d'avoir obtenu d'elle^ Tu sais tout le progrès de cette guerre ; car je iie puis lui donner un autre nom; et je suis même fort* éloigné de pouvoir la nommer une guerre d'amour. Des doutes, des défiances, des reproches de sa part */

les plus abjecteshuinifiations de la? nitenne; obiigà de pr^mdFe im^aii^ de réformation, que tous, autant: que vous êtes , tous, avez craint dé me voir adopter*

54 ':histoire

sérieusement. Toi-même n'as-tu pas souvent ol>-' serve qu'après m'être approché du jardin de son père à la distance d'un mille, et sans avoir eu Poc-^ casioa de la voir^ je ne retournois pas de bonne grâce à nos plaisirs ordinaires? Ne mérite-t-^e pas d'en porter la peine? ftëduîre un honnête hoïnme a Fhypocrisie, quelle tyrannie insupportable!

D'ailleurs , tu sais fort bien que la friponne m'a )€mé plus d'une fois , et qu'elle n^a pas fait scrupule de manquer à des rendez- vous promis. N'as-tu pas. été témoin de la fureur que j^en ai ressentie? N'ai-je pas juré , dans mes emportements , d'en tirer vengeance? Et parjuré pour parjure , s'il faut que j'en commette un, en répondant à son attente, ou en suivant mes inclinations, nfi suis-je pas en droit de dire comme Cromvrel : a H s'agit de la tête du roi 1» ou de la mienne, elle choix est en mon pou- » voir; puis-je hésiter un moment » ? --

Ajoute jâncore que je crois apercevoir, dans sa^ (àrconspection et dans sa tristesse continuelle , qu^elIe me soupçonne de. quelque mauvais dessein ; et je seroia fîtché qu'une personne que jjestime fut trompée dans son attente.

. Cependant,' dier ami, qui pôurroit penser sans remords à se rendre coupable-de la moindre ofiî^ise contre une créature si noble et si relevée? Qui n'auroit pa&pibé..^. i^fais, d'autre.part, si lente à se fier à moi, quoiqu'à la vdUBe de se voir forcée de pren-

dre un homme , dont la seule concurrence est une disgrâce pour ma fierté! et d'une humeur â cha-* grine, à-présent qu'eDe a franchi le pas! Quel droit a-t-elle donc à ma pitié, sur-tout à une pitié dont son orgueil seroit infailliblement blessé ?

Mais je ne prends pas de résolution. Je veux voir à quoi son inclination sera capable de la porter y et quel mouvement je recevrai aussi de la miennes Il faut que le combat se fasse avec égalité d'avan-* tagès. Malheureusement pour moi^ chaque occa-« sion que j'ai de la voir méfait sentir que son pou-^ voir augmente, et que lé mien s'affoiblit.

C^endan\, quelle folle petite créature de vou-loir attendre, pour m'accorder sa main, que je soi» un homme réformé, et que ses implacables parents, deviennent traitables, c'est-à^^lii^e qu'ils ehang^il^ de nature!

Il est vrai , que lorsqu'elle m'a prescrit toutes ce» Ion , eUe ne pensoit guère qnte , sans aucune condition , mes rases hiferoient sortir hors d^ elle-même. C'est l'expression de cette chère personne, comme ^ te le raconterai dans un autre lieu. Quelle est ma gloire de l'avoir emporté sur sa vigilance et sur toutes ses précautions ! . J'en suis plus grand de la moitié, dans ma propreimagination. Je laisse tom-^* ber mes regards sur les autres hommes, du haut de ma grandeur et d'un air de supériorité sensible; Bdia vanité approche de l'extravagance. En un mot,.

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toutes les facnltés de mon ame sont noyées dans îat joie. Lorsque je me mets au lit, je m'endors en riant. Je ris, je chante à mon réyeil. Cependant je ne saurois dire que j'aye rien en vue de fort proche : et pourquoi? parce qu'on ne me trouve «point encore assez réformé.

Je t'ai dit dans le tenq)s, si tu t'en souviens, combien cette restriction pouvoit tourner au désavantage de la belle, si Je pouvois l'engager une fois à quitter la maison de son .père, et si je me trouvois disposé à la punir' tout ensemble, et des fautes de sa famille, et des peines infinies que je l'accuse elle* même de m'avoir causées. EUe ne s'imagine guère que j'enaye tenu le compte; et que, lorsque je me sentirai trop attendri en sa faveur, je n'ai qu'à jeter les yeux sur mon mémoire , pour m'endurcir autant qu'il sera convenable à mes vues.

O charmante * Clarisse ! rappelle bien ton attenr tion. Retranche te& airs hautains. Si tu n'as que de l'indiSer^ice pour moi, ne crois pas que ta sincérité te puisse tenir lieu d'excuse. Je ne l'admettrai pas. Songe que tu es en mon pouvoir. Si tu m'aimes, ne crois pas non plus que les dégtiisements affectés: de ton sexe te puissent servir beaucoup, avec un cœur aussi fier et aussi jaloux que le mienl Sou^ viensHoi , d'ailleurs , que tous les péchés de ta fa-1 mille sont rassemblés suf ta tête.

Mais , Belford ! lorsque je vais revoir ma déesse^*

BE-CLARISai!. Sj

lorsque je me relrouverai sous les rayons brûlants de ses yeux, que deviendront toutes ces vapeurs, qui se forment de l'incertij^ude de mes idées et de la confusion de mes lyranniques sentiments ! " Quelles que puissent être mes vues , sa pénétration m'oblige d'avancer à la sape. Rien ne doit manquer aux apparences. Elle sera ma femme quand je le voudrai : c'est un pouvoir que je ne saurôis perdre. Les premières études, quoique les mêmes pour tous les jeunes gens qu'on met au collège, font distinguer la différence de leur génie, et découvrir d'avance le jurisconsulte , le théologien , le médecin. Ainsi , la conduite de ma belle me fera décider si c'est en qualité de femme qu'elle doit m'appartenir. Je penserai au mariage , lorsque je serai résolu de me réformer. Il sera temps alors pour l'un , dit la belle; moi, je dis pour l'autre.

Où s'égare mon imagination? C'est le maudit effet d'ujcie situation dans laquelle, eu vérité , je ne' sais à quoi m'arréter.

%Te te communiquerai mes vues, à mesure qu'elles s'éclairciront pour moi-même. Je te dirai de bonne foi le pour et le contre. Mais il me sexnble qu'étanl si loin de mon sujet j il esf« trop tard aujwird'hui pour y revenir. Peut-être t'écrirai-je tous les jours ce que Poccasion pourra m'offrir; et je trouverai, par intervalles, le moyen de t'envoyer mes lettres./ Ne t'attends pas k beaucoiip d'exactitude et de liai-

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son dans mon style. Il le suffit de reconnoître ma volonté suprême, et le sceau de ton chef.

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