LOVELACE
LETTRE XCVIL
Jlfiss HofTE à miss Clarisse Haejjove.
Mercredi an wkt^ i^ avril.
V OTRE récit, ma chère, ne me laisse rien à désirer. Vous êtes toujours cette ame noble, qui ne mérite que de l'admiration ; supérieure au déguisement, à Part, au désir même de diminuer ou d'excuser ses fautes. Votre famille est la seule au monde, qui èoit capable d'avoir poussé une fille telle que vous à de telles extrémités.
Mais je trouve de l'excès dans votre bonté pour ces indignes parents. Vous faites tomber sur vous le blâme, avec tant de franchise et si peu de ménagement , que vos ennemis les plus envenimés n'y pourroient rien ajouter. A-présent que je suis informée, du détail, je ne suis pas surprise qu'un homme si hardi, si entreprenant.. . On vient m'interrompre.
Vous avez résisté avec plus de force et plus longtemps. . . J'entends encore une mère jalouse ^ qui veut savoir de quoi je suis occupée.
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Votre ressentiment va trop loin contre vousmême. N^ête»-vons pas sans reproche dans l'origine? AEégard de votre première faute, qui est d'avoir répondu àses lettres, vous étiez la seule qui pussiez veiller à la surjeté d'une famille tdle que la vôtre ^ lorsque son héros s'étoit engagé si follement dans une quereUe qui le mettoit lui-même en danger. Excepté votre mère, qu'on tient à' la chaîne, en nommeriez-vous un seul qui ait le sens commun ? Pardon encore une fois, ma chère.... j'entends arriver ce stupide mortel , votre onde Antonin ; un petit esprit, le plus entêté, et le plus décisif. ...
Il vint hier, d'un air bouffi, soufflant, s'agitant ; et jusqu'à l'arrivée de ma mère, il fut un quartd'heure à frapper du pied dans la salle. Elle éloît à sa toilette. Ces veuves sont aussi empesées que les vieux garçons. Pour tout au monde, elle ne voudroit pas le voir en déshabillé. Que peut signifier cette affectation?
Le motif qui amenoit M. Antonin Harlove étoit de l'exciter contre vous, etde vomir devant elle uiie partie de la rage où les jette votre fuite. Vous en jugerez par l'événement. Le bizarre cerveau votdut entretenir ma mère à part. Je ne suis point accou- * tumée a ces exceptions, dans toutes les visites qu'elle l'ecoit. "
Ils s'enfermèrent soigneusement, la clef tournée sur eux^ fort près l'un de l'autre j car^ en prêtant
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Toreille, je ne pus les entendre (fisllnclement , quoiqu'ils parussent tous deux pleins de leur sujet.
La pensée me vînt fJus d'une- fois de leur faire ouvrir la porte. Si fa vois pu compter sur ma modération, j'aurois demandé pourquoi -il ne m'étoit pas permis d'entrer. Mais je craignis qu'après en avoir obtenu la permission, je ne fusse ca}>able d'oublier que la maison étoit à ma mère. J'aurois proposé sans doute de chasser ce vieux démon par les épaules. Venir dans la maison d'autrui , pour se livrera son emportement! pour accabler d'injures ma chère, mon innocente amie! et ma mère y prêter ime longue attention! Tous deux' apparemment pour se justifier ; l'un d'avoir (îontribué au malheur de ma chère amiej l'autre dé lui avoir refusé un asile passager*, qui auroit pu produire une réconciliation que son cœur vertueux.lui faisoit désirer, et pour laquelle ma mère, avec l'amitié qu'dle a toujours eue pour vous, devoit se faire un hon-i neur d'employer sa médiation ! Comment aiiroisrje conservé de la patience? *"
L'événement, comme j'ai dit, m'apprit encore, mieux quel avoit été le motif de cette visite. Aussitôt que le vieux masque fut sorti (vous devez me permettre toutj ma chère), les premières apparences, du côté de ma mère, furent un air de réserve, dan^ ïe goût des Harloves,.qui, siir quelques petits traits de mon ressentiment, fut suivi d'une rigoureuse dé-
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fense d'entretenir le moindre commerce avec vous. Ce prélude amena des explications qui ne furent pas des plus agréables. Je demandai à ma mère, s'il m'étoit défendu de m'ocçuper de vous dans mes songes; car, la nuit et le jour, ma chère, vous m'êtes également présente.
* Quand vos motifs n'auroient pas été tels que je les connois, l'effet que cette défense a produit sur moi me disposeroit à voua passer votre corresponr dance avec Lovelace. Mon amiûé en est augmentée, s'il est possible j et. je me sens plus d'ardeur que jamais pour l'entretien de notre commerce. Mais je trouve dans mon cœur un motif encore plus louable. Je me croirois digne du deraier mépris, si jMtois capable d'abandonner, dans sa disgrâce , une amie telle que vous. Je mourrois plutôt.... Aussi l'ai-je déclaré à ma mère. Jel'ai priée de ne pas m'observer dansâmes heures de retraite, et de ne pas exiger que je partageasse son lit tous les jours, comme elle s'est accoutumée depuis quelque temp^ à le désirer. Il vaudroit mieux , lui ai-je dit , emprunter la Betty- Harlove , pour la faire veUler sur toutes mes actions. M. Hickman, qui. vous honore de toutes ses forces, s'est entremis si ardeqament en votre faveur, et sans ma participation, qu'il ne s'est pas acquis peu de droits sur ma reconnoissance.
' n m'est impossible devons répondre aftjourd'lini^ sur tous les ipoints^ si je ne veux me lilettre en guerre
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ouverte avec ma mère. Ce sont des agaceries conti"^ nuelles, des répétitions qui ne cessent point , quoique j'y aye répondu vingt fois : Bon Dieu ! quelle doit avoir été la vie de mton pèrel Mats je ne dois pas oublier à qui j'écris.
Si ce singe, toujours actif et malfaisant, ce Love*lace, a pu pousser l'artifice.... Mais voici ma mère qui m'appelle. Oui, maman, otii; maisj de grâce, un instant , s'il vous plait. Yous n'avez que des soup* çons; vous ne pouvez me gronder que de vousavoir fait attendre. Oh! pour grondée, je suis bien sûre de l'être. C'est un ton tjue M. Antonin Harlove vous a fort bien appris — Dieu ! . quelle impatience ! . . . . Il faut absolument, ma chère, que je quitte le plaisir de vous 'entretenir.
Le charmant dialo^e que je viens d'avoir aveo tna mère! Il s'est ressenti, je vous assure, de l'ordre impérieux que j'avois reçu de descendre. Mais voua aurez une lettre qui se ressentira aussi de tant de fâcheuses interruptions. Vous l'aurez-; c'est-à-dire , lorsque j'aurai moi-même l'occasion de vous l'envoyer. A-présent que vous m'avez donné votre adresse , M* Hickman me trouvera des messagers. Cependant, s'il est malheureusement découvert, il^ doit s'atteadre à être traité à la Harlove, comme sa trop patiente maîtresse.
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Jeudi i3 aTril.
II m'arrive deux bonheurs à-la«-foîs; celui de recevoir à ce moment la continuation de votre rëcit^ «t celui de me trouver un peu moins observée par mon Argus de mère.
Chère amie! que je me représente vivement votre embarras I une personne de votre délicatesse ! avec un homme de Tespèce du vôtre !
Votre homme est un fou , ma chère , avec tout son oi^eil y toutes ses complaisances , et tous ses ^ards affectés pour vos ordres. Cependant son esprit fécond en in\jpntions me le fait redouter. Quelquefois je vous conseillerois volontiers de vous rendre chez mUady Lawrance. Mais je ne sais quel conseil vous donner. Je hazarderois mes idées, si votre principal dessein n'étoit pas de vous réconci'lier avec vos proches. Cependant ils sont implacables, et je ne vois pour vous aucune espérance de leur côté. La visite de votre oncle à ma mère doit vous en convaincre. Si votre sœur vous fait réponse, j'ose dire qu'elle vous en donnera de tristes ponfirma^tions.
Quel besoin aviea&-vous de me demander si votre jjécit rendoit votre conduite excusable à mes yeux? Je vous^ déjà dit le jugement que fea porte ; et je répète qne, tous vos chagrins et toutes les persécu-* lions considérées , je vous crois exempte d6 blâme ;
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plus exempte, du-moins, qu^aucune jeune personne qui ait jamais fait la mène démarche.
Mais faites réflexion , chère amie , qu'il y auroit de Finhumanité à vous en accuser. Cette démarche n'est pas de vous. Poussée d'un côté, peut-être trompée de l'autre. . . . Qu'on me nomme sur la terre Une personne de votre âge, qui, dans les circonstances, où je vous ai vue, ait résisté si long-temps, d'un côté contre la violence, et de l'autre contre la séduction : je lui pardonne tout le reste.
Vous jugez, avec raison, que toutes vos connoissances nfi s'entretiennent que de vous. Quelques^ unes allèguent à-Ia-vérité, centre vous, les admirables distinctions de votre caractère; mais personne n'excuse et ne peut excuser votre père et vos oncles. Tout le monde parolt informé des motifs de. votre frère et de votre sœur* On ne doute pas que Je but de leurs cruelles attaques n'ait été de vous engager dans quelque résolution extrême , quoiqu'avec peu d'espérance de succès. Ik savoient.que, si vous rentriez en grâce , l'affection suspendue* en reprendroit plus de force, et que vos aimables qualités, vos talents extraordinaires, vous feroient triompher de toutes leurs ruses. Aujourd'hui, j'apprends qu'ils jouissent de leur malignité. ^^
Votre père est furieux, et ne parle quef de vi^^ lence. C'est contre lui-même assurément qu'il devroit tourner sa rage. Toujte votre Emilie vous
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aècuse de Favoir jouée wéc un profond artifice , et parott supposer que vous n'êtes occupée à-présent qu'à vous applaudir du succès. -
Us affectent de publier tous , que l'épreuve du mercredi devoit être la dernière. «
Votre mère avoue qu'on auroit pris avantage de votre soumission, si vous vous étiez rendue; mais die prétend que si vous étiez demeurée inflexible, on auroit abandonné le plan, et reçul'ofire que vous faisiez de renoncer à Lovelace. S'y fie qui voudra. Ds ne laissent pas de convenir que le ministre devoit être présent; que M. Solmes se seroit tenu à deux pas , prêt à recueillir le fruit de ses sexvices ; et que votre père auroit commencé par l'essai de son autorité, pour vous faire signer les articles : autant d'inventions romanesques qui me paroissent sorties de la tête insensée de votre frère. Il y a beaucoup d'apparence que s'il eût été capaMe , lui et Bella, de se prêter à votre réconciliation, «'pût été par toute autre voie que celle dont ils avoient fait si long-temps leur étude.
A l'égard de leurs premiers mouvements , lorsqu'ils eurent reçu la nouvelle de votre fuite , vous vous les imaginerez mieux que je ne puis vous les représenter. Il paroit que votre tante Hervey fut la première qui se reiylit au cabinet de verdure, pour vous apprendre que la visite de votre chambre étoit finie. Betty la suivit immédiatement; etne vousi y
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trouvant point , elles prireot vers la cascade , o&' vous aviez fait entendi^e^e toos avies deweÎD d'aller. En retournant ducoté delà porte, dka rencontrèrent un domestîq[ue ( ôq ne le nomme point , quoiqu'il y ait beaueoop d'apparence que c'ëtoit Joseph Léman) qui reranoit eat courant vers le château , armé d'un grand pieu , et comme hors d'haleine. U leur dit qu'il avoit poursuivi longtemps M. Lovetaoe, et qu'il vous avoit vue partir avec lui.
Si ce domestique n'étoit autre que Léman , et s^ avoit été cbai^ du double emploi de les tromper et de vous tromper vous-même, quelle idée faudroit-il prendre du misérable avec qui vous êtes ! Fuyea , ma chère , si ce soupçon est confirmé par vous ; hàtes-vous de fuir, n'importe ob , n'importe avec qui : ou , si vous ne pouvez fiiir, mariezHvous.
n est dair que lorsque votre tante et tous vos amis reçurent l'alarme , vous étiez déjà fort éloignée. -Cependant ils s'assemblèrent tous, ils coururent vers la porte du jardin; et qudqoesHins, sans s'arrêter, -jusqu'aux traces du carrosse. Ils se firent raconter, dans le heu même, toutes les circonstances de votre •départ. Alors il s'éleva une lamentation géoérale , accompagnée de reproches mutuels, et de toutes les expressions de la douleur et d%la rage, suivant les caractères et le fond des sentim^ts. Enfin , ils re- :yînrent comme deS'fou5,*ainsi qu'ils étoient partis.
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' Yotre frère demaoda d'abord des cKevàux et dés gens armés pour vous poursuivre. Sol mes et TOtrè oncle Antonîn dévoient être de le partie. Mats vot^ê mère ^ madame Hervey oonibattirent loe desseiiiv dans la erainte d'ajouter mal sur mal, et persuadées que XiOyelaoe n'auroit pas manqué de prendre des mesura pour le soutien de son entreprise ; surntout lorsque le domestique eut déclaré qu'U vous avoit vue fuir avec lui de toutes vos forces, et qu'à peu df distance le^cari^osseétoit environaéde eavatisrsjbUflL armés*
J'ai eu l'obligation de l^fasesDie de foa mère à ses soupçons. EBe s'est défiée que Jes Knottes prêr toient la main  notre correaf^ondan^è ; et sur:^le" £hamp icUe s'est déterminée à leur rendre une vi^ site. Yous voyez qu'elle entreprend fcâen des choses à-la-fois. Ils lui ont promis de ne plus recevoir de lettres de nous sans sa participation;
Mais Hickman a mis dans iios intérêts un labour reur nommé Filmer, assez voisin de notre maison, qui nous r^idra plus fidèlement le même service. C'est là que vous adressm^es désormais vos lettres., ^soua enveloppe, à.M. Jean âoberton ; Hidimaii se diargera lui-même de les prendre et d'y :poner les miennes. Je lui fournis des armes contre moi , en 4ui donnant l'obcasion de me rendre un si grand service. D en paroit déjà fier» Quisidt s'il n'en pten-
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•dra pas droit de se donner bientôt d'autres airs? Il feroit mieux de considérer qu'une faveur à laquette il aspiroit depuis long-temps, le met danfi une situa- Mon fort délicate. Qu'il y prenne garde ' celui qui « le pouvoir d'obliger, peut désoblige aussi. Mais il «st heureux ,. pour certaine& gens , de n'avoir pas •inéme le pouvoir d'offenser.
Je prendrai patience quelque temps, si ]é le puis ^ |>oar voir si- tous ces mouvements de ma mère s'a^ paiseront d'eux-^mémes j mais je vous jure que je ne souffirirai pas toujours la manière dont je suis traitée. Je suis quelquefois tentée de croire que son dessein «st de me chagriner volontairement , pour mê faire souhaiter plus tôt mi mari. Si j'en étois sûre, et si je venois à découvrir qu'Hickman fût dans le corn*- •plot, pour s'en faire un mérite auprès de moi, je ne le verrois de ma vie.
' De qudque ruse que je soupçonne le vôtre, plût au ciel que vous fiissiez mariée! c'est-4-dir6 en état •de les braver tous , et de ne pas vous voir réduite à ,vous cacher ou à changer continuellement de re^ traite. Je vous conjure de ne pas manquer la première occasion qui pourra s'offrir honnêtement.
Yoici les importunités de ma mère qui recom^ T mencent.
; Nous nous sommes vues d'un iûr a$se% froid , j.# • vous assure. J^ Ivi conseille de ne pas prendrie long-
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tetxips avec moi cet air^Harlove .-: je ne le souf*t frirai pas. • • »
'Que j'ai de choses à vous écrire! A-peme^saiSr-je par où oommeocer. «Tai la tête si pleine , :que mcm esprit semble rouler sur tant de sujets. Cependatxl )'ai pris le parti y pour être libre , de me retirer dans un cdin du jardin. Que le ciel ait |Htié de ces mèresil Slmagiuent-elles que c'est par leurs soupçons , par leur vigilance et leiu* mam^i^e humeur ^ qu'eBèe empêcheront une fille d'écrijre ,, ou. de faire ce.qu^^He s'est mis dans la tête? Elles réussirotent bien mieux par la confiance : une amè génëreuse seroit inca-^ pable d'en abuser. ' ■ »
Le rôle que yoias ave» à sout^r avec votpeLovelaee, me paroît extrêmement délicat. Il n'a sans doute qu'un chemin ouvert devant lui. Mais je veu$ plains! Vous pouvez tirer parti de l'état où vous êtes : cependant j'en conçois toutes les difficultés. Si vous ne vous êtes point aperçue qu'il sQit capable'd'abuser d^ votre confiance , je suis d'avis que VOUS' devez feindre du-moî&s de lui en accorder un peu.
Si vous n'êtes pas disposée à prendresi tôt le parti du mariage, j'approuve la résolution de^vous fixçr dans quelque lieu qui soit hors de leurs atteintes. Tant aoiieux encore, s'il peut ignorer où vous êtes. Cependant je suis persuadée que , sans la craint^ que vost parents ont de lui , ils n'auroient pas plus
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