‹ Œuvres choisies de Prévost avec figures (volume 2)Chapitre 50 sur 60 · LETTRE CLIV · texte numérisé non relu

LETTRE CLIV

M, LovBLjcB à M.' Belpord,

if/. LorELACE fait à son ami, à-fp&i^prèa le même détail qu'on vient de lire dans ta lettre précédente. Il V inimité à sa collation pour le lundi suivant.

Mowbray, Tourville et Beltony dît-4I^ brâlant de voir ma déesse, et s^ont delà -partie. ËUe m'a refuêé; mais }e t'assure qu'elle ne laissera pas d'en être. Tu auras ie plaisir devoir l'orgueil et la {^oire des Harloves, n>es ennemis implacables ; et ta ap* plaudiras k mon triomphe.

Si je puis vous procurer cet honneur, vous rirez tous quatre, comme j'ai souvent peine à m'en empêcher, 4^ V^ir puritain que vous verrez prendre à la Sinclair. H ne sortira pas de ses lèvres une ordure ni un mot équivoque. Elle se compose devant ma beUe. Tous ses traits se ressèrent, et son gros visage devient un vrai théâtre de minauderies, Sâ| voix, qui est un tonnerre quand il lui plait, se fond en un petit murmure doucereux. Ses jarrets^ d'une raideur qui ne leur a pas permis depuis dix ans de se plier à la civilité , deviennent souples pour faire une révérence à chaque parole. Elle tient ses gros bras croisés devant elle; et ce n'est pas sans peine qu'on parvient à la faire asseoir en présencç de la déesse.

Je m'occupe à vous dresser k tous des instructions pour lundi. Toi, qui te piques d'entendre un peu le cérémonial, et qui as des prétentions à la prqdence, je t'abandonne le soin de contenir les trois autres.

Samedi an soir.

Nous venons d'avoir une alarme épouvantable. Au secours, Monsieur, s'est écriée Dorcas en descendant de chez sa maîtresse : Madame. est résplue d'aller demain k l'église. J'étois à jouer en bas ayec les femmes. A l'église ! ai-je dit j et j'ai posé mes cartes sur la table. A l'église! ont répélé mes compagnes, en jetant un regard l'une sur l'autrq. Notre

D£ GliAlilSSE. 429

partie est demeurée là pour ce soir. Qui se seroit attendu à ce caprice? Sans avis! sans la moindre question! Avant l'arrivée de ses habits! sans avoir demandé ma permission.. . Il est impossible qu'elle pense à devenir ma femme! Quoi? Celte belle personne ne considère donc pas qu'aller à Péglise, c^est me mettre dans la nécessité d'y aller aussi? Cependant, ne pas demander que je sorte avec elle, lorsqu'elle est persuadée que Singleton et son frère sont aux aguets pour l'enlever ! facile à reconnoitre par ses habits , par sa taille , par ses traits, qui n^ont rien d'égal dans toute l'Angleterre I A l'église encore, plutôt que dans tout autre lieu! Cette fille a-t-elle le diable au corps? C'est le blasphème qui m'est échappé après toutes ces réflexions.

Mais remettons cette affaire à demain.. Je veux %e donner aujourd'hui les instructions que j'ai méditées pour ta conduite et celle de tes camarades,, dans l'assemblée de lundi.

Instructions pour Jean Belford^ Richard Mowbray, Thomas Belton et Jacques Tourville , écuyers du corps de leurgèr néral Robert Ltovelace , lejdùrquHls seront admis à la présence de sa déesse.

. Il leur donne plaisarninent divers jordres , entre lesquels il Uur commande en particulier

456 filSTOIRfi

d'éviter toutes sortes (f expressions libres, etjm' ^u*aux termes équivoques,

<c Vous savez , leur dit-il, que je ne vous al jamais y> permis d'obscénité dans le langage. Il en sera y> temps, lorsque nous deviendrons vieux, et que y> nous ne serons capables que de parler. Quoi? 1$ vous ai-je répété souvent, ne pouvez-vous lou- » cher le cœur d'une femme sans blesser ses oreilles?

y> Il est inutile de vous avertir que votre respect » pour moi doit être extrême. Le serment de fiy> délité vous y oblige. Et qui peut me voir sans me )) respecter?

// ks instruit de leur rôle, d Végard de miss Partingtan ,etdu caractère emprunté qu'elle doU soutenir.

y> Vous la connoîssez , dit-il. Avec des yeux inno- » cents, personne n*a plus de finesse et de manège. î) N'oubliez pas, sur-tout, que ma beDe ne porte ^ pas d'autre nom que le mien , et que la tante se y> nomme Sinclair, veuve d'un lieutenant-colonel

// leur donne quantité d'autres apis bizarres y auxquels il ajoute pour conclusion :

» Cette chère personne est p rodigieusement éclai-

» rée dans tout ce qui appartient à la théorie : mais

k >> vous comprenez qu'à son âge c'est une véritable

» novice pour les choses de pratique. Malgrétouiei

D£ CIiAB.I8S£. 45l

^ ses lectures, j'ose dire que, jusqu'au moment )) qu'elle m'a eonnu , elle ne s'étoit pas imaginé }> qu'il y eût. au monde des gens de notre espèce. y> Quel plaisir n'aurai-je pas d'observer $on étonne- » ment, lorsqu'elle se verra dans une compagnie y> si nouvelle , et qu'elle me trouvera le plus poli )) des cinq convives d ï

Ces instructions suffisent. Il me semble, à-présent, que tu es curieux de savoir quelles peuvent être mes vues, en risquant de déplaire à ma belle et de lui inspirer des craintes après trois ou quatre jours de paix et de confiance. Il faut satisfaire ta curiosité. . J'aurai soin de ménager aux deux nièces la visite imprévue de quelques: femmes de province , qui iempliront la maison. Les lits seront rares. Miss Partington, qui se sera fait connoitre pour une fille douce et modeste, et qui aura marqué un goût prodigieux pour ma charmante, témoignera beaucoup d'envie de commencer avec elle une liaison d'amitié. On sera long^temps à table. Elle lui demandera 1^ moitié de son lit , pour une nuit seulement. Qui sait si cette nuit même je ne serai pas ass^ heureux pour me i^endce coupable d'uàe mortelle offense? Les oiseaux les. plus sauvages se laissent prendre en dorinsint..Si ma charmante s'offense assez pour vou« loir me fuir, ne pui»-je pas l'arrêter malgré elle? Si ma charmante m'écliappe en effet, ne serai- je pas le maîUTA de la ramener par autorité cwii£ pvL inçi-

452 HisToiim

vile, lorsque j'aurai preuves sur preuves qu'elle k reconnu, quoique tacitement, notre mariage? Et, 8oit que je réussisse ou non, si j'obtiens du-moiiis qu'elle me pardonne , si sa fureur se borne aux plain** tes, et si je m'aperçois seulement qu'elle puisse sou* tenir ma vue, ne suis-je pas sûr qu'elle est tout-à" fait à moi? Ma charmante est la délicatesse même* Je suis impa^tient de voir comment tine personne si délicate se conduira dans l'une ou l'autre de ces suppositions : et tu conviendras que, dans la situation où je me trouve, il est juste que je me précautionne contre toutes sortes d'accidents. Je connois Vanguille que j'ai à retenir, et combien il est à craindre qu'elle n'échappe entre mes doigts. De quel air niais ou vrirois-je la bouche et les yeux , si je la vpyois sauter de mes mains dans sa rivière bourbeuse ; je veux dire dans sa famille, d'où j'ai eu tant de peine à la tirer!

Voyons : laisse^moi compter combien j'aurai de personnes, après la nuit du limdi, qui seront en état de jurer qu'elle a porté mon nom , qu'elle a répondu à mon nom , et qu'elle n'a point eu d'autre vue, en quittant ses amis, que de prendre sérieusement mon nom , sans que sa propre famille puisse le désavouer. Premièrement, je puis faire fond sur tous mes g^is , sur sa servante Dorcas , sur madame Sinclair , ses deux nièces et miss Partington.

Mais^ comme tous ces témoins pourroient être

.— ■■••Il III 1^"" • ■ w— — »

DE CLARISSE. v435

suspects, voici le point ca|>ital : (C Quatre dignes y> officiers, nobles de personne et d'origine, invités y> tel jour à une collation par Robert Lo\ elace de y> Sandon^haU , ëcuyer, en compagnie de Madeleine » de Sinclair, veuve; dePriscille Partington, fille » nubile, et de la dame complaignante, déposent » que ledit Robert Lovçlace s'est adressé plusieurs » fois à ladite dame comme à sa femme ; qu'ils se xf sont adressés à elle, eux et d'autres, en qualité » de madame Lovelace , chacun lui faisant des corn- » pHm^its et des félicitations sur son mariage; que )) ces compliments et ces félicitations, elle les a reçus » sans autres marques de déplaisir et de répugnance, » que celles qui sont ordinaires aux jeunes mariées, y> c'est-à-dire avec un peu de rougeur et d'agréable » confusion , qu'on pouvoit attrD^uer à l'embarras y> naturel dans ces circonstances »• Point d'emportement, Belford ; point de révolte contre ton chef. T'imagines-tu que j'aye amené ici cette chère personne pour n'en tirer aucun fruit?

Voilà une foH?le esquisse de mon plan. Applaudissez-moi, esprits subalternes! et reconnoissez Lovekce pour votre maître 1

LoVEIiAGEi

Prévost. Tome XXL a8

Page 1