‹ Œuvres choisies de Prévost avec figures (volume 2)Chapitre 51 sur 60 · LETTRE CLV · texte numérisé non relu

LETTRE CLV

M. LorELjcE à M. Belford.

Dimanche >3o arrU.

J ' A I été à l'église , Belford. Apprends même que je m'y suis admirablement conduit. Ma déesse est contente de moi. J'ai donné une attention parfaite au sermon, et j'ai chanté de toutes mes forces avec le clergé et les paroissiens. Mes yeux ne se sont pas trop égarés. Comment aurois-je eu peine à les gouverner, lorsqu'ik avoient devant eux le plus charmant et le plus aimable objet de l'univers?

Chère créature! que de ferveur! que de charmes dans sa piété ! Je lui ai fait avouer qu'elle avoit prié pour moi. En vérité, j'espère que les prières d'une si belle ame ne seront pas sans effet.

Au fond , Belford, il y a quelque chose dlmposant dans le culte de la religion. Le dimanche est «ne institution charmante , pour soutenir la vertu dans les coeurs vertueux. Un jour sur sept j que cette loi est raisonnable! Je crois qu'à-la-6n je serai capable d'aller une fois le jour à l'église. Ma réformation en ira plus vite. Voir une multitude d'honnêtes gens qui se réunissent dans le même acte d'adoration ^

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c'est Texercice d'un être qui pense et qui sent. Ce* pendant cette idée ajSute quelques pointes à mes remords, lorsque je veux m'occuper de mes projets. De bonne foi, je crois que si j'allois constamment à l'église, je pourrois les abandonner*

Il m'est venu de nouvelles inventions à la tête pendant le service divin : mais j'y renonce, parce qu'elles sont nées dans un si bon lieu. Excellente Clarisse! combien de ruines n'a^t'^Ile pas prévenues en m'attachant à elle, en remplissant toute mou attention!

Mais je veux te raconter ce qui s'est passé entré nous dans ma première visite du matin ; et Je te ferai ensuite une peinture plus exacte de ma bonne conduite à l'église.

La permission de la voir ne m'a point été accor^^ dée avant huit heures. Elle étoit préparée pour sortir. JPai feint d'ignorer son intention ; et j'avois recommandé à Dorcas de ne pas lui dire qu'elle m'en eût informé.

Vous allez sortir, Mademoiselle? luiai-je dit d'un air indifférent.

Oui, Monsieur; j'ai dessein d'aller à l'église.

J'espère, Mademoiselle, que votBs m'accordere:^ l'honneur de vous y accompagner.

Non. Elle aUoit prendre une chaise à porteur, et se rendre à l'église voisine.

Ce discours m'a fait tressaillir, Uçie chaise pour

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aller à l'église voisine de chez madame Sinclair, donf le vrai nom n'est pas Sinclair ! et pour la ramener à la vue de tout le peuple,- qui ne doit pas avoir une trop bonne idée de la maison ! Il n'y avoit pas moyen d'y consentir. Cependant, j'avois à soutenir mon rôle d'indifférence. Je lui ai dit que je regarderois comme une faveur qu'elle voulût me permettre de prendre xm carrosse et de l'accompagner à Saint- Paul.

Elle m'a objecté la gaieté de mon habillement : elle m'a dit que, pour aller à Saint-Paul, elle poutoit prendre un carrosse et partir sans moi.

Je lui ai représenté ce qu'elle avoit à craindre de Singleton et de son frère , et j e lui ai offert de prendre le plus simple de mes habits. Ne me refiisez pas, lui ai-je dit , la faveur de vous accompagner. Il y a trèslong-temps que je n'ai été à l'église» Nous nous placerons dans différents bancs : et la première fois que j?y retournerai, ce sera, j'espère, pour acquérir des droits au plus grand bonheur que je puisse recevoir. EUe m'a fait quelques autres objections : mais enfin , elle m'a permis de partir avec elle.

Je me suis placé à sa vue, pour trouver le temps moins ennuyeul; car nous sommes arrivés de bonne heure ; et je me suis si biei> conduit , que je lui ai donné fort bonne opinion de moi.

Le sujet du sermon étoit assez particidier : c'étoit l'histoire d'un prophète, ou la parabole d'une jeune

brebis enlevée par un homme rirche à un pauyre qui Faimoit chèrement, et qui n'avoit pas d'autre plaisir au monde. Le prophète avoit en vue d'inspirer du remords à David, sur son adultère avec Bethsabée ^ .femme d'Urie , et sur le meurtre du mari. Ces femmes, Belford , put été de touâ temps l'occasion d'une infinité d^ désordres. Enfin, lorsque le roi David eut juré dans son indignation ( tu vois , mon. ami , que le roi Delvid juroit : mais eomment san^ rois^tu qui étoit le roi David? l'histoire est de la Bible); aussitôt, dis- je, qu'il eut juré de punir l'homme riche, le prophète , qui se nommoit Na^ tban^ honnête personnage et de fott bon esprit, s'écria dans ces termes, qui étoient ceux du texte : Cethomme^ c^ejst toi. Par ma foi, j'ai cru que le prédicateur jetoit directement les yeux sur moi ; et les miens se sont tournés au ^léme moment sur ma jeune brebis. Mab je dois dire au^si'qùe je me suis souvenu en méme-t^mps de mon Bouton de rose : après tout, sur ce point , me suis-je dit à moi-même, je vaux mieux que le roi David»

A notre retour, nous nous sommes entref/énus du sermon. J'ai prouvé à ma charmante que j'avois été fort attentif , en lui rappelant les endroits où le prén dicateur avoit tiré le phis de parti de son sujet , et ceux qu'il auroit pu toucher avec plus d'avantage; car l'histoire est réellement fort touchante, et je n'ai ^ien vu de mieux^ imaginé. J!ai fai^ces réfle^^ions

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d'an air si grave, que la satisfaction- de la belle m'a paru croître de plus en plus : et je ne doute point qu'elle ne m'accorde demain au soir l'honneur de sa prés^ice^ à ma collation. "

Dimanciie aa ftoif .

Nous avons dîné tous ensemble, dans la salle à manger de madame Sindair. Tout est dans la meilleure situation^ Les deux nièces ont fort bien Joué leur rôle, et'tnadatne iSiiiblair le sien. Je n'ai pas encore vu ma charmante si tranquille, ce D'abord, 1) m'a-t-elle dit, elle n'avoit pas eu trop bonne idée v de ces gens*-là. Madame Sinclair lui avoit semblé 0) rebutante^ Ses âièces étoient d^ jeunes personnes » avec lesquelles^ elle n'auroit pas souhaité de liai- » son. Mais, réellement, il ne falloit pas être trop r> précipité dans les censures. Bien des g€»is ^gnent » à se fair6 connoître. La veuvfe lui parbtssoit sup- J> portable (c'est toute la faveur qu'elle lui fait). y> Miss Martin et miss Horton sont deux jeunes » filles de fort bon sens , et qui orit beaucoup de » lecture. Ce que miss Martin , paKiculièrement , a » dit du mariage et de l'homme qui la recberdie, » étoit très*soKde. Avec de tels principes , eDe ne 39 sauroit faire une mauvaise femme ». Remarque, en passant, que lè très- humble serviteur de SaBy est un marchand de grande réputation , et qu'elle doit être bientôt mariée.

J'ai fait à la bell^ une esquisse de ton caractère

et de celui de mes trois autres écuyers, dans l'espé-^ rance d'exciter sa curiosité à vous voir lundi. Je lui ai dit le mal comme le bien; aulant pour m^exalter moi-même, et pour prévenir toutes les surprises, que pour lui apprendre qudle sorte de personnages elle doit Si'attendreà voir, si elle veut m'oWigen Par ses observations sur chacun de vous, je jugerai de* mesures que j'aurçii à garder pour obtenir ou pour conserver son estime. Je connottrai e^ qui est de son goût et ce qui ne Fest pas. Ainsi , pendant qu'elle pénétrera vos têtes superficielles, j'entrerai dans son cceur, et j'y prendrai langue pour mes espérances.

La maison ne sera prête que dans trois semaines. .Tout sera fini dans cet intervalle, ou je jouerai du plus grand malheur. Qui sait si trois jours ne feront pas l'affaire? N'ai- je pas emporté le grand point, delà faire passer ici pour ma femme? et l'autre, qui n'est pas moindre, de me fixer ici la nuit comme le jour? Jamais une femme m'ésl-ëHe échappée lorsque j^ai pu loger sous le même toit?* Et la maison : n'est-ce rien que la maison ? Ë* les gens : Will * et Dorcas qui sont à moi tous deux. Trois jours, ai-^je dit : bon ! trois heures. ' »...

* Je viens d^emporter mon troisième point, Belford, quoiqu'au grand mécontentement de la belle.

* Soa valet-de- chambre.

44o HISTOIRE

On lui a présenté, pour la première fois, missPartlngton , qui s'est laissé engager pour demain ; mais û condition que ma charmante seroit de la partie. Ouel moyen de reftiser une jeune personne si ai' mable , secondée par mes ardentes prières !

Mon impatience , à-présent , est d'avoir y os opi^ nions svr ma conquête. Si vous aimez des. traits ec des yeux pleins de flamme, quoique le cœur soit de glace, et qu'il n'^it point encore commencé à s^a^ moUir^ si voys ai^ïnèz un sens exquis, et le plus séduisant lapgaj^e, qui coule entre des dents d'ivoire et des lèvres de corail; un regard qui pénètre tout; .un sqA de. voix ^ qui est l'harmonie même; dn air de noblesse, mêlp d'une douceur qui ne peut être décrite; une politesse qui ne sera jamais surpassée, s'il est possible qu'il y en ait d'égale; vous trouverez toutes ces excel}e^ces., et cent iim plus , dans mon Hélène.

Contemplez Qette- majestueuse fabrique ! Qest un temple saeré dans sa naissance^, et bâti par des mains dit^inem: Son an^^est la divinité qui V habite^ et \'éd^fice n'est pas indigne du Dieu *.

Ou, si tu veux une description plus douce, dans le style de Rov^e;

. .Elle offre tojis, les charmes des fleurs now^eh lemènt éclases^ un^. beauté sans tache ^ unefrai^

■^ Quatre veirs de Drulen^

DE. CliARIME. 44l

cheur vive et douce, que rien ne ternit encore : c^est: Viniage de la nature au premier printemps du monde.

Adieu , mes quatre suppôts. Je vous attends demain à six heures du soir.

LOYELAGE.

( Miss Clarisse y dans une lettre datée du- lundi matin, loue la conduite de M. Lovelace à réglise, et se,s remarques sur le sermon. Elle parle des femmes de la maison at^ec plus de goût que la première fois, JE lie observe qu'elles ne voyent chez elles que des personnes de distinction. Sous une autre date, elle déclare qu'on ne lui a pas, faitplaisird' introduire chez elle miss Partington, et moins encore de Vavoir mise dans la nécessité d'assister à. la collation de M. Lovelaçe. Elle prévoit, dit-elle, que c'est une soirée perdue, )

4ia HISTOIRE

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