‹ Œuvres choisies de Prévost avec figures (volume 2)Chapitre 54 sur 60 · LETTRE CLIX · texte numérisé non relu

LETTRE CLIX

. Misa HowB à miss Ciurisse HARLors.

Mercredi 3 mai.

J li me paroît bian étonnant que ma mère ait été eajmUe d'une si étrange démarche, uniquement pour exercer mal-à-propos son autorité , et pour obliger des cœurs durs et sans remords. Si je croîs pouvoir vous être utile par rues conseils ou pai* mes

DE CliARISSE. ÀBq

informations, vous imaginez- vous que je balance jamais à vous les donner.

M. Hickman^ qui croit entendre un peu les cas de cette nature, est d'avis que je ne dois pas aban-donner une correspondance telle que la nôtre. Il est fort heureux de penser si bien ; car ma mère ayant excité ma bile , j'ai besoin de quelqu'un que je puisse quereller.

Voici ma résolution, puisqu'il faut veus satisfaire. Je me priverai de vous écrire pendant quelques jours, s'il n'arrive rien d'extraordinaire, et jusqu'à ce que l'orage soit un peu apaisé. Mais soyez sûre que je ne vous dispenserai pas de m'écrire. Mon cœur, ma conscience, paon honneur s'y opposent.

Mais comment ferai-je ici? Comment? Rien ne m'embarrasse moins; car je vous assure que je n'ai pas besoin d'être poussée beaucoup , pour prendre secrettement la route de Londres; et si je m'y dé-, termine, je ne vous quitterai qu'après vous avoir vue mariée , ou tout-à-fait délivrée dfe votre fléau ; et, dans ce dernier cas, je vous emmène avec moi, en dépit de tout l'univers; ou> si vous refusez de venir, je demeure avec vous, et je vous suis comme votre ombre.

- Que celte déclaration ne vous effraye point.. II n'y a qu'une x^ojisidération et une seule espérance qui m'arrêtent, vdllée comme je suis dans tous les

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moments de ma vie, obligée de lire sans voix, de travailler sans goût, et de coucher chaque nuit avec ma mère. La considération , c'est que vous pourriez ci%indre qu'une démarche de cette nature ne parût doubler votre faute, aux yeux de ceux qui donnent le nom de faute à votre départ : l'espérance consiste à m'imaginer encore que votre aventure peut finir heureusement, et que certaines gens rougiront un jour de l'infâme rôle qu'ils ont joué. Cependant, i/ m'arrive souvent de balancer. Mais la résolution où vous paroissez être de rompre tout commerce avec moi dans cette crise, emportera nécessairement Ja balance. Ecrivez- moi donc, ou chargez -vous de toutes les conséquences.

Quelques mots sur les principaux articles de vos dernières lettres. J'ignore si le sage projet de votre frère est abandonné , ou s'il ne l'est pas. Un profond silence règne dans votre fartiille. Votre frère s'est absenté pendant trois jours. Il est revenu passer vingt-quatre heures au château d'Harlove. Ensuite il a disparu. 'S'il est avec Singleton ou d'un autre côté j c'est ce que je ne puis découvrir.

Sur le portrait que vous me faites des compagnons de votre personnage , je vois assez que c'est une race infernale, dont il est leBelzébuth. Qu'a-t-il J)u se proposer, comme vous dites, dans l'empressement avec lequel il a souhaité de vous Voir au milieu d'eux, et de vous donner cette occasion clen

. DE CliARlSSE. 4f)l

faire comme autant de miroirs qui réfiéchissoient la lumière l'un sur Fautre- Cet homme est un fou, n'en doutez pas, ma chère; ou du'-moins un parfait étourdi. Je me figure qu'ils se sont parés, devant vous, de ce qu'ils ont de plus brillant. Voilà ce qu'on nomme des gens du bel air! des seigneurs d'un mérite accompli! Cependant, qui sait combien d'amès mépiisables de notre seice , le pire d'eiitre eux a su lier à son char?

Vous vous êtes jetée dans l'embarras, comme vous l'observez , en refusant dé partager votre lit avec miss Partington. J'en ai du regret pour elle. Vigilante comme vous êtes , qu'en pouvoit-il arriver? S'il pensoit à la violence, il n'attendroit pas le temps de la nuit. Vous auriez été libre de ne- vous pas coucher. Madaitie Sinclair vous a trop pressée, et vous avez poussé trop loin le scrupule.

S'il vous survenoit quelque chose qui retardât la célébration, je vous conseiUerôis de prendre un autre logement ; mais si vous vous mariez, je ne vois aucune raison qui vous empêche <ïe demeurer où vous êtes, jusqu'à ce que vous ayez obtenu la possession 4e votre terre. Le nœud une fois formé , sur-tout avec un homme si résolu, il ne faut pas douter que vos parents ne vous restituent bientôt ce qu'ils ne peuvent retenir légitimement. Quand il y auroit matière à quelque procès, vous n'auriez pas le pouvoir, et vous ne devriez pas avoir la volonlé de voUvS

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y opposer. Il sera maître alors de votre bien *, et vous ne pourriez former d'autres vues sans injustice., •

Un point, que je vous conseille de ne pas oublier, c'est celui d'un contrat dans les formes. Pour l'honneur de votre prudence et de sa justice, votre mariage doit être précédé d'un contrat. Tout méchant qu'il est, il ne passe pas pour une ame sordide ; et je m'étonne qu'il soit encore à vous faire cette proposition.

Je ne suis pas mécontente de ses $oins pour trouver une maison toute meublée. Il me semble que celle qu'il a en vue vous conviendra beaucoup. Mais, s'il faut attendre trois semaines, vous ne devez pas remettre la cérémonie si loin. D'ailleurs, il peut donner d'avance des ordres pour vos équipages. C'est un de mes étonnements, qu'il paroisse si soumis*

Ma chère , je le répète , continuez de m'écrire. J'insiste absolument sur cette preuve d'amitié. Ecrivez-moi, et dans le plus grand détail; ou prenez sur vous toutes les suites. Il n'y a point de démarches qui m'effrayent, lorsque je croirai les devoir à la sûreté de votre honneur et de votre repos.

Anne Howk.

* Suivant le& lois d'Angleterre.

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