‹ Œuvres choisies de Prévost avec figures (volume 2)Chapitre 56 sur 60 · LETTRE CLXII · texte numérisé non relu

LETTRE CLXII

M. LorBLACM à M. Bmlforj).

Mardi a mai.

JVI £RC u R E, suiv^§it nos fabulistes, ayant la curio« site de savoir dans quel degré d'estime il éloit pâfrmi les mortels, descendit sous quelque déguisement, et marchanda, dans la boutique d'un statuaire, un Jupiter^ une Junon , ensuite quelques autres des dieux majeurs : et venant à sa propre statue, U demanda aussi de quel- prix elle étoit. Oh ! lui dit l'artiste, achetez une des autres, ^ je vous.donnerai celle-là par-dessus le marché. Le dieu des voleurs dut avoir l'air assez sot, en recevant cette lAortification pour sa vanité.

Tu lui ressembles, Belfbrd. Mille guinées ne te coûteroient rien pour obtenir l'estime de cette beUe personne. Tu te croirois heureux qu'elle te trouvât seulement supportable, et pas tout-^àriait indigne de sa compagnie. En partant hier au soir, ou plutôt ce matin, tu m'as fait promettre de t'écriredeux mots a Edgvrare , pour t'apprendre ce qu'elle pense de toi et de tes camarades subalternes.

Tes mille guinées sont à toi, mon pauvre Bel-<'

ford; car vous lui déplaisez tous parfaitement; et toi comme les autres.

J'en suis assez fachë pour ta part; et cela par denux raisoiis; l'une, que le motif de ta curiosité de voit être crainte et mauvaise opinion de toi-même; aulieu que celle du dieu des voleurs ne venant que d'une insupportable vanité, il méritoit d'être renvoyé au ciel, en rouissant d'une aventure dont il y a beaucoup d'apparence q^ n'osa se vanter : Fautre, que si l'on a du dégoût pour toi, je crains de n'être pas mieux dans l'esprit de la belle; car ne sommes-nous pas des oiseaux du même plumage?

Je ne dois jamais parler de réformation, m'at--elle dit , avec des compagnons de cette espèce, et prenant autant de plaisir que j'en prends à vivre avec eux. •

' Il ne m'est pas tombé dans l'esprit plus qu'à vous, qu'elle pût vous trouver k son gré ; mais vous connoissant pour mes amis, j'avois cru qu'une pei^onne si bien élevée garderoit plus de ménagement dans ses censures.

Je ne sais comment va le monde, Belford; mais les femm^ se croyent en droit de prendre toutes sortes de libertés avec nous, tandis que nous sommes impolis, et peut-être beaucoup pires, si nous ne débitons pas un tas de menteries maudites, et si nous ne faisons pas le blanc du noir en leur faveur. Elks nous forcent ainsi à l'hypocrisie ; et ,

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danis d'autres temps, elles nous reprochent de n'être que des irompeurs.

, Je vous ai défendus tous, le mieux que )'ai pu.: mais, contre des principes tels que les siens, vous savez qu'on ne peut se défendre qu'en retraite. Voici quelques traits de votre apologie :

ce A deux yeux purs, les moindres écarts pa- » roisseut une offense. Cependant, je n'avois pas )> remarqué, pendant toute la soirée, que, dans » vos discours ou dans vos manières, il y eût quel- Oi> que chose à vous reprocher. Bien des gens n'é- 30 toient capables de parler que sur un 6u deux su- » jets : elle ne leur ressembloit pas^ elle qui les » possédoit tous : mais il n'étoit pas surprenant que )) vous eussiez parlé de ce que vous saviez le mieux , » et que votre conversation se fut bornée aux sim- » pies objets des sens. Si elle nous avost un peu plus y> honoré^ de la sienne, elle auroit eu moins de dé" )) goût pour la nôtre ; car elle avoit vu avec quelle y> attention tout le monde se préparoit à l'admirer, y> lorsqu'elle ouvroit les lèvres. Belford , en partir » culier , m'avoit dit , aussitôt qu'elle s'étoit retirée , » que la vertu même parloit par sa bouche ; mais )) qu'elle lui avoit imposé tant de respect^ qu'il crain- » droit toujours , devant elle , de ne pas s'observei* )> autant qu'il s'y croyoit obligé ». . . A parler naturellement, m'a-t-dle dit, dtte uaimoit ni mes compagnoi^, ni la maison. où elle étoit.

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Je lui ai rëpondu que je n'aimois pas la maison plus qu'elle; quoique les gens parussent assez gÎtiIs, et qu'elle eût ayoué qu'ils lui déplaisoient moins qu'à la première rue. Mais n'édon&^nous pas à la yeiik d'en avoir une à nous?

<c Elle n'aimoit pas miss Partington. Quand sa 7> fortune serbil telle qu'on le disoit, elle n'avoit y> pas d'inclination à la choisir pour son amie. B » lui 8en>l3loit étrange que la nuit précédente on se » fiit adressé à elle pour une proposition qui IV )) -voit embarrassée; tandis que les dames de la mai- » son avoient sur le de^nt d'autres locataires, avec » lesquels» elles devoiait être plus libres qii^ave6 » une connoissance de deux jours y>.

J'ai feint d'ignorer tbut-à-fait cette circonstance; et lorsqu'elle s'est expliquée plus ouvertement, j'ai .condamné Itt demande comme une action ioàiscrette. Elle a parlé de sbn refus plus légèvetùeni qu'elle n'en jugeoit ; je l'ai fort bien reiôarquë : car il étoit aisé de voir qu'elle me croyoit assez bien fondé à lui reprocher un excès de délicatesse ou de précaution. Je lui ai offert de marquer mon resseatimeût k madame Sinclair.

« Non ; ce n'étoit pas la peine ; il valoit mieux » passer là-dessus : on pouvoît trouver plus de siny> gularité dans son refus que dans la demande de y> madamef Sinclair et dans la confiance de tniss y> Partington. Mais, comme les gens de la maison

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)) ayoieDt un si grand nombre de c6nncis$a^ces, )> elle craigDoit de n'être pas libre dans son appary> tement , si sa porte étoit ouyerte à tout le mondes ï) Au fond y eUe a voit trouvé ^ dans les manières de » miss Partingion, des airs de légèreté sur lesqu^ y) fille ne pouvoit passer, dunnoins pour souhaitet» y> une liaison plus intime avec elle. Mais si sa for-^ » tune étoit si considérable, elle ne pouvdit s'em- » pêcher de dire que cette jeûne persotme hii pa*y> roissoit plus propre à recevoir mes soins qûé... ))V

Je l'ai interrompue d'un air grave : Je n'avoir pas, lui ai- je dit, plus de goût qu'elle pour miss Fartington. C'étoit une jeune innocente, qui me sembloit justifier assez la vigilance que ses tuteurb apportoient à sa conduite;. C^endant^ pourla nuit passée, je devois avouer que je n'avois rien observé de choquant dans sa conduite; et que je n'y avois vu que l'ouverture d'une jeune fille de bon naturel, qui se croit en sûreté dan3 une compagnie d'honnêtes gens.

C'étoit parler fort avantageusement^ m'a-*t-eUc dit, et de moi et de mes compagnons : mais ai cette jeune fille avoit été si satisfaite de la soirée qu'dle avoit passée avec nous, die me laissoit à jngûr si je n'étois pas trop bon de lui supposer tant d'inno^ cence. Pour elle, qui ne coonoissoit point. encon^ Jx)ndre8, elle m'avouoit naturellement que de sa vie eUe ne s'étoit trouvée en $i mauvaise oompa^

gnîe, et qn'eUe sonbaitoit de ne s^ retroaver jamais' Eniends-tii, Belford? Il me semble que tu es plus maltraité que Mercure.

s J'étoîs piqué. Autant que f en pouvois juger, lui ai'je répondu, des femmes beaucoup plus discrettes que miss Partington ne seroient pas à couvert deyant le tribunal d'une si rigoureuse vertu.

• Je prenois mal sa pensée, a-t-elle r^ris; maïs â réellement je n'avois rien vu dans la eonduite de cette jeune personne qui Ait choquant pour une ame vei;jt.ueuse, elle ne pouvoit me dissimuler que mon ignorance lui paroissoit aussi digne de pitié que la sienne; et que , pour l'intérêt de deux caractères si bien assortis, il étoit à souhaiter qu'ils ne fussent jamais séparés.

Yois^ Bdford, ce que je gagne par ma charité! . Je l'ai remerciée de la sienne : mais je n'ai pas fait difficulté de lui dire qu'en général les bonnes €anes ten avoient fort peu ; et qu'à parler de bonne foi , j'aimerois mieux être un peu plus mauvais, et juger moins rigoureusement de mon prochain.

£Ue m'a félicité de ce sentiment ; mais elle èspéroit, aH*«lle ajouté, que, pour paroitre charitable à mes yeux, elle ne seroitpas obligée de marquer du goût pour la vile compagnie où je PavCHS engagée le soir précédent;

NuUe : exception en ta faveur , Bdford. Tes miHe guinées ne courent aucun risque.^

Tai répondu, en lui demandant pardon, que je ne lui voyois de goût pour personne ( francliise , ma foi , pour franthise. Pourquoi s'avise-t-eDe de maltraiter mes amis? Mylord M. . . diroit ici : Qui m'aime, aime mon cbien); que cependant, si elle vouloit me faire connoitre ce qui lui plaisôit bu ce qui ne lui plaisôit pas, je m'efibrcerois d'y conformer mes sentiments.

^ Elle m'a dit, d'un air piqué, que jedevois donc me déplaire à moi-même.

Au diable la précieuse. S'imagine-t-elle que tôt ou tard elle ne me le payera pas?

r Mon bonheur, ai -je repris d'un ton plus humble, étoit en si^bon train avant l'assemblée d'hier, que je souhaitois que le diable eut emporté mes quatre amis et miss Partingion ; cependant elle me permiettroit de dire que je ne voyois pas comment les bonnes âmes pouvoient atteindre à la moitié de leur but, qui étoit de corriger le monde par leur exemple, si jamais elles n'admettoient dans leur compagnie que des gens qui leur ressemblent. .

Je me suis cru réduit en cendre par deux ou trois éclairs qui sont sortis de ses yeux indignés. Elle m'a tourné le dos d'un air de mépris; et se hâtant de remonter, elle s'est enfermée dans sa chambre. Je te répète, mon cher Belford, que tes mille guinées te demeureront. Elle prétend que je ne suis point un homme poli : mais te semble-t-il que, dans cette

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a voit été déjà âignifiée à son amie, et qui nejesarrétoit pas toutes deux, quoiqu'impeccables s'il i^ous plait. Pouvoient -relies s'attendre qu'une mère ne soutiendrait pas son autorité ? et lorsque ses ordres ont si peu de pouvoir sur une fille perverse , n'étoit-il pas raisonnable de supposer qu'elle essayeroit s'ils auront plus d'effet sur l'amie de sa fille? Je saispe^ suadé qu'à-présent ils seront exécutés à la rigueur; car je ne doute pas que ma charmante ne s'eB fasse un point de conscience.

Je hais la cruauté , sur-tout dans les femmes; et je serois phis touché de ceUe de madame Hove, si je n'en avois pas eu, dans ma charmante, UQ exemple bien plus fort à l'égard de miss Partingtofl. Puisqu'elle étoit si effrayée pour elle-même, comment pouvoit-elle savoir si Dorcas n'introdmroit personne auprès de cette jeune innocente, q«»le devoit supposer bien moins sur ses gardes? Mais, après tout , je ne suis pas trop fâché de cette défense, de quelque source qu'elle vienne; parce quu me parott certain que j'ai l'obligation à miss Hove de la vigilance excessive de ma belle, et de Ja mauvaise opinion qu'elle a de moi. Elle n'aura personne, à-présent, dont elle puisse comparer les remar^^ avec les siennes; personne qui se plaise à l'alarmer; et je serai dispensé d'approfondir, par de mauvaises voies, une correspondance qui m'a toujours cause de l'inquiétudev

N'admires-tu pas comment tout conspire en ma faveur? Pourquoi cette charmante Clarisse me met* elle dans la nécessité d'avoir recours a des inventions qui augmentent mon embarras, et qui peuvent me rendre plus coupable dans l'idée de certaines gens? Ou plutôt pourquoi , voudrois-je lui demander, entreprend-elle de résister à son étoile ?

LOVEI-ACE.

SK

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