LETTRE CLXIV
M. Bmlford a M. LorsLJCs.
A Edg-ware , mardi soir , a mai.
iSans attendre l'explication que vous nous ave2 . fait espérer sur le jugement que votre dame porte de nous, je me bâte de vous assurer que nous n'avons qu'une voix dans celui que nous portons d'elle; c'est-à-dire que, pour les qualités de l'esprit, nous ne croyons point qu'il y ait de femme au monde qui l'emporte sur elle au même âge. Pour la figure , elle est dans sa fleur. C'est une pei*sonné admirable , une parfaite beauté ; mais à -peine s'arrête-t-on à ces éloges inférieurs, lorsqu'on a joui de l'honneur de sa conversation. Cependant
c'éioit contre son inclination qo'dle nous accordoît cette faveur.
Permettez , cher Lovelace , que j'aspire à fa gloire de sauver tant de perfections du danger continuel auquel je les vois exposées, de la part dupios adroit et du plus intrigant de tous 1^ hommes. Dans une autre lettre , je vous ai fait valoir l'intérêt de votre propre famille, et particulièrement te désirs de mylord M. . • . Je n'avois pas encore eu l^occasion de la voir. Mais à-présent j'y joins soa propre intérêt, celui de l'honneur, les motife delà justice, de la reconnoissance et de l'humanité, ^ doivent tous s'accorder pour la conservation d un si bel ouvrage de la nature. Tu ne sais pas, Lovelace, quel chagrin j'aurois emporté au fond du cœur y sans savoir à quoi l'attribuer , si je n'avotf été bien sur, ente quittant, que celte fille incomparable étoit échappée au maudit projet de lui faire recevoir la coquine de Partington pour sa compagne de lit !
Il y a quelque chose de si respectable et de si do^x , néanmoins, dans la figure de cette belle personne (je ne fais.que parler d'elle depuis qiiejelai yue) , que ,si je voulais avoir toutes les vertus ci joutes les grades dans un même tableau , je demanderois qu'dQes fussent copiées de ses différents ai^ et de. ses attitudes. Elle .est née pour faire Pornement de.son siècle. £Ile feroit celui de la premier»
dignité. Quelle vivacité perçante! et quelle douceur en même-temps dans ses yeux ! J'ai cru voir dans jDhacun de ses regards un mélange de crainte et d'amour pour vous. Quel divin sourire ! Quel charme de le voir percer au travers du nuage quî^couvroit son beau visage, et qui montroit assez qu'elle avoit au fond de l'ame plus de tristesse et d'inquiétude qu'elle ne vouloit en laisser voir !
Vous pouvez m'accuser d'enthousiasme ; mais , en vérité , j'ai conçu tant de vénération pour l'excellence de son esprit et de son jugement , que , loin de pouvoir excuser celui qui seroit capable d'en user mal avec elle, je suis tenté de regretter, qu'avec des qualités siangéliques, elle soit destinée *au mariage. £lle est. toute ame à mes yeux. Quand ^e trouveroit un mari qui lui ressemblât, pourquoi mettre à des usages profanes les charmantes perfections qu'elle possède? Pourquoi dégrader un ange aux- offices vulgaires de la vie domestique? Si j'étois son mari , à-peine oserois-je souhaiter de la voir mère; à-moins que d'avoir une espèce de certitude morale que les âmes telles que la sienne sont capables de propagation. En un mot, pourquoi ne pas laisser l'ouvrage des sens aux êtres purement corporels? Je sais que vous-même vous n'avez pas d'elle des idées moins relevées que les miennes. Belion , .Mowbray , Tourville pensent t^onmie moi , ne
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mettent pas de fia à leurs éloges^ et jurent qae ce seroît la plus grande pitié du monde de ruiner une jeune personne dont la chute ne peut réjouir que l'enfer.
Quel doit être le mérite d'une femme qui est capable Ae nous arracher cet aveu , à nous qui ne sommes pas plus réguliers que toi , à tes amis déclarés, qui se sont joints à toi dans tes justes ressentiments contre le reste de sa famille, et qui t'ont offert leur secours pour l'exécution de ta vengeance! Mais que veux-tu? Nous ne trouvons aucune ombre de raison à punir une fille innocente, qui t'aime de
tout son coeur , qui est sous ta protection , et quia tant souffert, pour toi, de l'injustice de ses pareoli. Je veux te faire une ou deux questions. Toute charmante qu'est ta. Clarisse, pense&-tu sérieusement que le but que tu te proposes , réponde aux moyens; c'est-à;dire aux peines que tu te causes a toi-même, aux perfidies, aux artifices, aux inventions dont tu t'es déjà noirci à tes propres yeui, et que tu médites encore? En toutes sortes de pcf fections, eUe est supérieure à toutes les femmes du monde ; mais sur le point que tu veux obtenir, une sensuelle du même sexe , une Partington , une Horton, une Martin, rendra un sensuel du nôtre mille fois plus heureux, qu'il ne pourrwt espérer de l'être avec elle. Jje$ wlupté^ délkkuses sont celks
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qui se partagent volontairement *. Youdrôishtu la rendre malheureuse pour toute sa/ vie, sans pou^ voir compter d'être heureux toi-tnéme un instant? Jusqu'à-prësent il n'est pas trop tard; et c'est peut-être ce qu'on peut dire de plus, si tu as dessein de conserver son estime avec sa personne; car je crois que, ds^is la maudite maison où elle est, il lui est impossible de sortir de tes mains. La damnable hypocrite que cette Sinclair! Comment a-t-elle pu se masquer jusqu'à ce point, pendant tout le temps que ta belle a passé avec nous ? Crois-moi., Lovelace, sois honnête et marie-toi ; et rends grâces à ton étoile, qui fait condescendre l'excellente Clarisse À recevoir ta main. Si tu t'endurcis contre tes propres lumières, tu seras condamné dans ce monde et dans l'autre ; tu le seras, te dis-je, et tu mériteras de l'être , quand tu aur ois pour juge un homme qui ne s'est jamais senti â fortement touché en faveur d'ime femme, et que tu connois pour ton ami partial,
BSLFORp.
Nos associés ont consenti que je t'écrivisse dans ces termes. Comme ils ne connoissent rien aux caractères dont nous nous servons, je leur ai lu ma lettre. Bs l'approuvent; et, de leur propre ippuve^
* Yen de CoDgrère.
PréTost. Tome XXL Si
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ment , ils y ont voulu mettre leurs boais^ Je me bâte de te l'envoyer, de peur d'être préveau par quelqu'un de tes dëtestaUas systèmes.
Bklton, Mowbray, Totjrvujue.
P. S. On me remet, à l'instant les deux tiennes. Je ne change point d'opinion , et je ne rabats rien de mes ardentes sollicitations en sa faveur . makré
le dégoût qu'elle a pour moi.