LETTRE CLXV
Mercredi 3 maL
A PRilss la peine que je me suis donnée dé t'expCquér mes vue^, mes desseins et mes résolutions par rapport à cette admirable fille , il est bien extraordinaire que tu t'évapores, comme tu fais, en sa fa- < veur, lorsque je n'ai fait encore ni essai, ni tentative , et que toi-4néme , dans une lettre précédente, tu as donné, comme ton opinion, qu'on ' pouvoit prendre avantage de la situation où eUe se trouve , et qu'il n'est pas impossible de la vaincre* '^'La plupart de tes réflexions, particulièrement celle qui regarde la différence des plaisirs que peu-
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vent donner les fénimes vertueuses et les femmes . libertines, so;it plus propres aux momen|||aui sui^ \ent Pexpëriençe , qu'au;jL temps qui la pWcèdent- Je recoiiiioi$, avec le poëte et toi, que les délicieuses voluptés sont celles qui se partagent volontairement. Mais peut-on s^attendre qu'une femme bien élevée se rende à la première attaqu/e? £a. suis-je même aux sommations? Il me parott jcer-: tain que j'aurai des difficultés à combattre > d'où je; conclus que j'y dois employer la surprise^ Peuiirâtra sera-t-il nécessaire d'y joipdre un peu de- cruauté, r Mais les oppoâtions peuvent être mêlées de consentement. On peut se rendre au milieu de la résistance. Qui sait, après le premier choc , si les combats suivants ne s'affoibliront pmnt par degrés, jufirqu'à ce que la soumission devienne volontaire ? : C'est le point qui demande d'être éclairci. J'ai vu des oiseaux refu^r la nourriture, et se laisser mou*, rir de chagrin, d'avoir été pris et renfermés dans une cage; mais je n'ai point encore rencontré de ^ femme si sotte. Cependant j'ai entenidu dire queces chères âmes font de furieuses' menaces contreleur vie dans ces occasions. Mais ce n'est pas dire grand' chose en âiveur d'une femnle , quQ de luit accordevplus de sens qu'aux oiseaux. Cependant ^ nous sommes obljigés d'avouer tous qu'un oiseau» est plus difficile à prendre qu'une femme. Ainsi, Belford, sans aller plus loin, que'Sais:]e>
A mon charmant oiseau ne se laissera point appri- Tcnser, aÉlÉ'il ne parviendra, point, avec le temps, k vivre aussi satisfait de sa condition qu'un grand nombre d'autres que j'ai conduits à [ce poiot; et quelques-uns, je t'assure , d'un naturel fort sanyage.
Mais je devine ton principal motif, dans h chaleur avec laquelle tu prends les intérêts de ma cha^ mante. Je sais que tu es en correspondance avec mylord M. • . , qui est depms long-temps dansFimpatîence de me voir enchaîné ; et tu veux te faire un mérite de mon mariage auprès de ce vieil oncle goutteux , dans la vue d'obtenir pour toi-même uoe de ses nièces. Mais songes-tu que mon consentement te sera nécessaire?etferai-jebien ta cour à miss Charlotte, en lui apprenant l'affi*ont que tu iais à tout son sexe, lorsque tu me demandes si je crois qu'après avoir subjugua la plus charmante femme du monde^ le fruit de la victoire soit égal k lapeine? I^^ pensea-tu qu'une fenune sensible trouvera plus eiousaUe , du méprisant personnage qui fait cette question , ou (ie celui qui préfère la conquête dW bette femme k toutes les joies de la vie? .N'ai-j^P*^ connu une vertueuse matrone, ou bien aise anmoins qu'on dkt cette idée d'dUe, qui voua uae haine éternelle à un homme, pour avoir osé <iir6 qu'elle n'étoit plus dans l'ige de plaire?
Mais encore un moi ou deux sur4'obj^ti^ 4^' n^arde le fruitt de la victoire. Le chasseur, (p ^^^^
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la guerre au renard, ne s'expose-t-îl pas à .toutes sortes de fatigues pour triompher d'une béte qui n'est bonne ni pour lui ni pour ses cMens? et , dans toutes les chasses nobles, n'estime-t-on pas moins le^bier que l'amusement? Pourquoi serois-je donc exposé à ta censure, et le sexe à tes outrages, pour ma patience et ma persévérance dans la plus noble de toutes les cha8ses,,et pour n'être pas un bracon^ nier en amour , comme ta question semble le faire entendre?
Apprends de ton mattre à traiter désorn^ais plus respectueusement un sexe qui fait les délices et le priacipal amusement du QÔtre. Je reprendrai la plume ce soir.
LoYEIiACE^
LETTRE CLXVL M. LorBLJCB à M. Bblford.
1 V me regardes, avec raison, comme le plus intri* gant de tous les hommes. Cest me faire honneur, et je t'en remercie de bonne foi. Je te connois fort bon juge. Aussi mon orgueil en est-il si flatté , que je me crois obKgé de mériter ton compliment. D'ailleurs voudrois-tu que je me repentisse d'un meurtre, avant que de l'avoir c<^mis? -
486 HISTOIILE
€c Les vertus et les grâces sont les dames d'atonr » de ma Clarisse. Elle est née pour faire rornement )) de son siècle ». Fort bien^ Belford. £Ue feroit l'ornement de la première dignité..... Quel froid éli^e, mon ami, s'il n^est pas Trai que la première dignité soit toujours Je prix du premier mérite ! Dignité, première dignité, pures bagat^es! Toi qui me connois, es- tu la dupe de l'hermine et des faux brillants? C'est à moi de porter la toison % puisque je l'ai gagnée. Corrige donc ton style à l'avenir; et nomme Oarisse l'ornement du plus heureux des hommes et du plus ^orieux conquérant de l'univers.
Qu'elle m'aime^ comme tu te l'imagines, c'est ce qui he me paroit pas aussi certain qu'à toi. Ses offres conditionnelles de renoncer à moi, sa confiance trop réservée m'autorisent à demander quel mérite elle peut avoir aux yeux d'un homme qui l'a vaincue en dépit d'elle-même, et qui l'a prise de bonne guerre, en bataille rangée, après un combat obstiné?
A l'égard de la conclusion que tu tires de ses regards, je t'assure qu'ils ne t'ont rien fait connoître à scm cœur, si tu t'imagihesque l'amour y ait en la moindre part. J'observois ses yeux comme toi , et j'ai reconnu, plus sûrement, qu'ils n'exprimoient que du dégoût pour moi et pour la compagnie ou je l'avois amenée. L'impatience qt^eUe a eue de se ■ — >- ■ ■ .
* Allusion à cellcr de Jason et à Tordre de Bourgogne..
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retiret , maigre toutes no$ instances, d€$vroit t'avoir * convaincu qu'il ne se passoit rien de tendre dans son coeur 'y et jamais son cœur n'a été contrent par ses yeux.
Elle est toute ame, dis^tu. Je le dis aussi. Mais pourquoi t'imagines -tu qu'une cane telle que la sienne, rencontrant une ame tdlé que la mienne^ et , pour m'arréter sur les mots , prenamt plaisir à la rencontrer, ne produiroit pas d'autres amea de son espèce?
U ne faut pas douter, comme tu le ^is, que l'^a-* fer ne se réjouit de sa diutcu Maïs je me repose sur le pouvoir que j'aurai <fe l'qpouser, ^uaéd je le vou* drai : et si je lui faU cette justice, n'aurai-je pas droit à sa reconnoksance? ne se croira*-v*€Ue point dans le cas de m'avoir obligation plutôt que dans celui de m'oUiger ? Et puis , s'il faut, te le dire , il est im* possible que. les uiœurs d'une fiUè comme elle reçoivent jamais une plaie si profonde que cdles de quantité d'autres que toi et tes camarades subalternes ont jetées dans les voies de la penUdon, et
}ui servent à-jprésent de tisons infernaux dans les
lîvers quartiers de la ville. Prends cette réflexion
four toi, Belford.
Tous me répondrez peut-être qu'autre tous les
oljetsde vos séductions, il ne s'en trouve pas une
di rang et du méiite de ma Clarisse.
Mais je demande , si ce n'est pas une maxime
488 uisToinis
' constante , dans notre société , que plus nne femm a de mérite , plus U y a de noblesse dans la yictoîre Une pauTve fille, teUe, par exemple, qoe mtmBou ton de rose, qui n'a point d'appui dans sa naissano et dans son éducation , ni beaucoup de ressouroi dans ses lumières naturdles, doit étrç respectée et faveur de sa foiblesse et de son ignorance : mais tous conviendres tous qu'il est plus mâle d'attaqaer ua Hon qu'une brebis. J'imite les aigles. C'est aux plus nobles proies qu'ils s'arrêtent. On n'a jamais eoteDdn dire qu'un aigle ait fondu sur un moineau. Le pis, dans l'occasion qui m'anime, c'est <]u'après mon triomphe, je me trouverai si couvert de gloire, cpie rien ne sera plus capable de piquer mon ambîtioo. Toute autre entreprise d'amour n'excitera plus que mon mépris. Je sei'ai aussi malbeurenx , par mes réflexions sur ma conquête, que dom Juan d'Autriche l'étoit par les siennes, après sa fameuse victoire de Lepante ; lorsqu'il se plaignoit qu'auctin de ses exploits futurs ne pourroit ^aler les prémices' de sa gloire.
Je ne disconviens pas qu'il ne soit facile de répondre à mes raisonnements, et qu'ils ne méritent peut-être quelque censure ; mais de la part de qm Ce n'est pas de la tienne, ni de cdie d'aucun denot associés; subalternes que vous êtes, dont la vie dépravée, long -temps même avant que j'aye pris'^ qualité de votre général, a justifié ce que Fenvie «Q
DE CLAKISSE. 480
Fëpuîsement vous fait condamner aujourd'hui. Je vous ai fait l'honneur de vous expliquer mes intentions : c'est tout ce que vous pouviez prétendre , et ce qu'il me plaît uniquement de vous accorder.
Sois donc convaincu, Belford, que tu as tort et que j'ai raison , suivant nos principes ; ou , dumoins, tais-toi. Mais je.t'ordonne d'être convaincu : et ne manque point, dans ta première lettre, de m'assurer que tu l'es.
LOVÊLACB.
LETTRE CLXVIL
M. Belford à M. LorBLjÉCB.
A Edgware , jeudi 4 vulu
Je sais que tu es un méchant si abandonné, que te donner les meilleures raisons du monde contre ce que tu as une fois résolu *, c'est imiter ce fou qui essayoit d'arrêter un ouragan avec son chapeau. Cependant, j'espère encore quele mérite de ta dame aura quelque pouvoir sur toi. Mais si tu persistes; si tu veux te venger sur ce tendre agneau, que tu as séparé d'un troupeau que tu hais , de llinsolence de ceux qui l'avoîent en garde; si tu n'es pas touché par la beauté, par l'esprit, par le savoir, par la ma-
égO HISTOIRE
desiie et rinnocence , qui brillent avec tant d'jéclat dans cette fillo charmante; s'il est décidé qu'elle doive tomber, et tomber par la cruauté de l'homme qu'elle a ^loisi pour son protecteur, je ne voudrois pas, pour mille mondes, avoir à répondre de ton cnme.
Sur ma foi, Lovelace, le sujet me tient au cosur^ quoique je n'aye pas eu l'honneur de plaire à la divine Clarisse. Mon inquiétude augmente, lorsque je pense à l'imprécation de son brutal de père , et aux infâmes duretés de toute sa famille. Je serois curieux néanmoins, si tu t'obstines, de savoir par quels degrés, par quels artifices et quelles inventions tu avanceras dans ton ingrate entreprise; et je te conjure, cher Lovelace! si tu es homme, de ne pas souffrir que les ^écieux démons au milieu. desquels tu l'as placée , triomphent d'elle ; et de ne pas employer des voies indîgnesde l'humanité. Si tu n'employés que la simple séduction; si tu la rends capable d'une foiblesse, par amour ou par des artifices dont l'honneur ne soit pas révolté , je la plaindrai moins; et je conclurai qu'il n'y a point de femme dans le monde qui soit à l'épreuve d'un amant ferme et courageux. ».
n m'arrive, à ce moment, un messager de la pari de mon cmde. J'apprends que son mal a gagpé les genoux , et que les chirurgiens lui donnent peu de j|ours à vivre. Il m'a dépéché aussitôt un de ses gens,
DE CliARISSE. 491
avec Oette fâcheuse déclaration , qu'il m'attend pour
lui fermer leis yeux. Coinme je serai absolument
obligé d'envoyer chaque jour à la ville mon valet ou
quelqu'un des siens , pour ses affaires ou pour les
miennes, l'un ou l'autre ira régulièrement prendre
vos ordres. Quoique je gagne beaucoup à, la mort
du pauvre homme, je ne saurois dire que ces scènes
-de mort et de ministre puissent me causerie moindre
plaisir : de ministre et de mort^ aurois-je dû dirfe;
•car c'est l'ordre naturel , et l'un est ordinairemâit
•Pavant-coureur de l'autre.
Si je vous trouve de la froideur à m'obliger , je
fserai porté à croire que ma liberté vous a déplu«
Mais je ne vous en avertis pas moins que celui qui
n'a pas honte d'un excès, n'a pas droit de se dboquer
du rq>roche*
BsiiFaRD.