‹ Œuvres choisies de Prévost avec figures (volume 2)Chapitre 8 sur 60 · LETTRE C · texte numérisé non relu

LETTRE C

M. LoTELACB à M. Belford.

i r/« hoVMLACE y pour continuer le récit qu^Ha commencé, dans sa dernière lettre y raconte à son ami tout ce qui s^est passé entre Clarisse et lui, dans le voyage et dans les hAtelleries , jusqu'à kur arrivée chez madame Sorlings. Mais, comme ce détail i^ ajoute rien à celui de miss Clarisse, ^éditeur anglois a retranché ce qui auroit Vcdr de répétition , et n'a conservé que ce qui peut serçir à développer de plus en plus les deux caractères, .

Ainsi ,^ en descendant le lundi au soir à VhAtellerie de Saint- Albans, M. Lovelace peint les circonstances dans ces termes :

Quantité de gens, qui s'assemblèrent autour de

D£ CLARISSE. v 85

nous, semUoieot marquer, par leur visage allonge et par leurs regards immobile) l'étonnetn^t où ils étoieut de voir une jeune personne d'nne iSgure ehannante et de l'air le plus majestueux , arriver ^ sans autre compagnie que la mienne^ d'un voyage qui' avoit fait fumer les chevaux et suer les valets. J'observai leur curiosité , et l'embarras de ma déesse. Elle jeta un coup-d'œil autour d'elle, avec les mar-» ques d'une douce confusion ; et quittant ma main assez brusquement, elle se hâta d'entrer dans niôtel** lerie.

Ovide n'entendoit pas mieux que Ion ami l'art des métamorphoses. Sur-le-champ je la transfor* mai, aux yeux de l'hôtesse, en une petite sœur ausâ chagrine qu'aimable , que je ramenois malg);é elle et par surprise, de la maison d'un parent^ oh elle avoit passé l'hiver, pour l'empéeher de se marier à un damnable libertin ( j'approche totijours de la vérité autant que je puis), que son père, sa mère, sa sœur aînée, et tous ses chers ondes y ^es tantes et ses cousines avbient en horreur. Cette feble expliquoit tout-à-la-fois la mauvaise humeurs de ma belle, son dépit contre *noi, s'il duroit encore,-et son habillement, qui n'éjoit pas pW)pre aur voyage; sans compter que o'étoit lui donner fort à .propos une juste assurance de mes vues honorables. *

Sur le débat qu'il eut avec elle , particulière-'

ment à ^occasion du reproche qu^elle luijit^ de l'avoir poussée nu sacrifice.de son devoir et de sa conscience j il écrit :

£]le ajouta quantité de choses encore plus mortifiantes. I Je Técoutai en âUence. Mais lorsque mon tour fut venu, je plaidai, je raisonnai, je m'efforçai 4e lui répondi^e ; et m'apercevant que rhumilité ne suiBsoit pas, j'élevai la voix, et je fis briller dans mes yeux un air de colère, dans Tespérance de tirer avantage de cette douce poltronneriç, qui a tant de charmes dans ce sexe ( quoiqu'elle ne soit souvent qu'une affectation ), et qui avoit peut-être servi plus que tout le reste à me £ùre triompher de cette fière beauté.

Cependant die n'en parut pas intimidée. Je la vis prête elle-même à s'emporter beaucoup , comme si ma réponse n'eût servi qu'à l'irriter. Mais lorsqu'un homme est aux mains avec une femme, sur des affaires de cette nature , quelque ressentiment qu'elle affecte, il auroit peu d'habileté s'il ne trouvoit pas lemoyen de l'arrêter. Se ressept-elle trop vivement de (pielque expression hardie, il en sera quitte pour .deux ou trois autres hardiesses, qu'il doit prononcer avec la même fermeté , sauf à les adoucir ensuite par des interprétations favorables.

A r occasion de la répugnance, qu'elle préten-. doit avoir eue d'abord à lui écrire • voici ses réflexions : ■ ^

DE CliARlSSE. 85

* J'en conviens, raa* précieuse ! et Yons deviez ajouter que j'ai eu des difficultés innombrables à combattre. Mais vous pourrez souhaiter qu^que jour de ne vous en être pas vantée : et peut-être régrettérezi-vous aussi tant 4© joHs dédains, tels que de ni'avoîr assuré <c que ce n'est point en ma faveur ^ y> que vous rejetez Solmes ; que ma gloire , si je y> m'en fais une de vous avoir emmenée, tourné y> à votre honte; que j'ai plus de mérite à mes i> propres yeux qu'aux vôtres ou à ceux de tcJUt ^ y) autre (quel fat elle fait de mdî, Belfbrd!); que » vous souhaiteriez de vous revoir dans la maison 3) de votre père, quelles qu'to pussent être les » suites. . . .'». Si je te pardonne ces réflexions; ma charmante, ces souhaits, ces mépris, j'e ne serai pas le Lovelaceque j'ai la réputation d^tre , et que ce traitement me fait juger que tu me crois tei-mêtae.

£n un mot, son air et ses re^ard^, pendant* toute cette dispute, marquoient une espèce d'indignation majestueuse-, qui sembloit venir de l'opinion de sa supéidÀrité'isur. l'homme qu'elle avoit devant elle. • ''■'-. ,..../•

Tu m'as souvent entendtubadiner sur la pi«byàblô figure que doit ifàire un mari , lorsque sa femîne erôit avoir, 0u' qu'elle a règlement plus de sens que lui. Je pourrois t'apporter mille raisons qui ne I më permettent pas de penser à prendre Clarisse Harlove pour nia femme ^ dn-moios saus^ être sûi^

qu'elle ait 'pour moi cet amour de préférence que )e dois attendre d'elle en l'épousant.

Tu Tois que je commence à chanceler dans tnes résolutions. Ennemi, comme je l'ai toujours été^ d^s entraves du mamge , que je retombe sdsément dans mon ancien préjugé! Puisse le èiel me donner le courage d'être konnéte î Voilà une prière, Belford. 6i malheureusement die n'est pas écoutée , l'aventuré ^ra fâcheuse pour la plus admirable de toutes les femiiDies.> Mais comme il ne m'arrive pas souveùt d'importuner le ciel par mes- prières , qui sait si celle-ci ne sera point exaucée ?

Pour ne rien dissiinuler , je suis charmé 'des difficultés que j'envisage, et de la carrière qui s'ouvrir devant moi pour l'intrigue et le stratagème. Est-ce ma faute, si ities talents naturels sont tournés de pe€Ôté4à? Conçois-tu, d'ailleurs, qud triomphe j'obtiens SUT tout le sexe, si j'ai le bonheur d'en subjuguer l'ornement? Ne te souviens*tu pas de mon premier vœu? Ge'sont le» femmes, tu le sais^ qui pnt commencé avec moi. Cellè-ei m'épargnet^elle? Crois-tu, Belford , que j'eusse fait quartier aU' Bouton de Rosé, si favoisété bravé fifvec les inémes hauteurs? Sa grand'mère me demanda grâce. H n'y a qisie Foppoaition «pla résistance qui

m'irritent.

Pourquoi cette adorable personne empbi*ye*t-eUe tant de soins à me convaincre ^de sa froideur ?

Pourquoi son orgueil entreprend-îl dlmiDUier le mien ? Tu as vu , dans ma dernière lettre^ avec quel mépris ellç me traite. Cependant, que n'ai-je pas souffert pour elle, et que n'ai-jepas même souffert d'elle? Aurai-*jè la foiblesse de m'entendre dire qu'dle me méprisera, si je m?e$time plus que ce méprisable Solmes ?

Dois-je supporter aussi qu'elle m^interdise toutes les ardeurs de ma passion ? Lui jurer de la fidélité , c'est lui faire conpoitre que j'en doute tnoi-^méme^ puisque j'ai besoin de me lier par des serpaénts* Maudit tour qu'elle donne à toutes ses idées ! Sa censure est la même aujourd'hui qu'auparavant;. Être en mon pouvoir , n^ étr^ pas, elle n'y met aucune différence. Aind, mes pauvres s^ments sont étouffés, avant qu'ils oseut se présenter sûr mes'l^ vres ; et que diable un ainant peut-îl dire à saiiïat^ tresse, s'il ne lui est permis, ni de mentir, ni de jurer? i-

J'ai eu recours à quelques petites ruses qui ne m'ont pas malTéiissi. Lorsqu'elle m'a pressé un peu durement de la quitter, je lui ai fait une demande fort bumUe, sur un point Qu'elle ne pouvoit me refuser ; et j'ai affecté une reconnoissante aussi vive^ que ^il eût été question d'une faveur de ia> plus haute impxyrtance : c^étoit de me promettre , comme elle l'avoit déjà fait', que jamais elle ne seroitla femme d'un autre homme , tandis que je n'aurois

point d'autre engagement, et que je ne lui donnerois aucun juste sujet de plainte. Promesse inutile, comme tu vois, puisqu'a chaque moment elle peut trouver des prétextes pour se plaindre , et qu'elle démeure seule juge de FoiFense. Mais c'étoit lui montrer combien il y a de justice et de raiscm dans mes espérances , et lui marquer en mém^emps que je ne pensois pointa la tromper 4

Aussi ne se fit-elle pas presser. Elle me demanda quelle sûreté je désirois. Sa parole, lui dis-je, sa seule parole. Elle me la donna.'Mais je lui dis que cette promesse avoit besoin d'un sceau ; et sans attendre son consentemesit, qu'elle u'auroit pas manqué de me refuser, je la scellai sur ses lèvres. Tu mecrodraSy si tUvVeux, Bdford, mais je te jure que .c'est la première fois que je me suis échappé à iîette hardiesse; et. qu'une liberté si. simple, prise avec autant de modestie' que si j'étois vierge moimême ( afin qu'une autre fois elle croye n'avoir dien à rederuter:)^ ^na^ parut mille. Sois plus délicieuse que tout ce que j'ai jamais goûté de plaisir aveC'les autresfemmes;i Aiu^,le respect, la crainte , l'idée du péril et. de la défense, font fe principal prii^ d'u0e faveur..' . . •

Je jouai fort bijen le rôle, de frère, lundi au soir, devant l'hôtesse de Saint-^Albans. Je deaiandai pardon à ma chère soeur ide l'avoir emmenée contre SOR attenté et sans aucyns préparatifs. Je parlai de

DE CliAKISSE. 89

la joie que son retour alloit causer à mon pcre, à ma mère, à tous nos amis; et je pris tant de plaisir à m'étendre sur les circonstances, que d'un ri^rd y qiii me pénétra jusqu'au fond de Famé, elle me fit^ connoitrequej'étoîâ allé trop loin. Je ne manquai pas d'excuses, lorsque je me trouvai seul avec elle* Mais il me fut impossible de découvrir si mes af-. fàires en étoient devenues pires ou meilleures. Tiens^'; Belford, je smê de trpp bonne foi. Ma victoire, et; la joie que j'ai de me trouver presqu'en possession; de mon trésor, me dévoilent le cœur, et le tiennçnl; comme à découvert. C'est ce diable de sexe qu'oa ne peut guérir de sa dissimulatioil. Si je pouvois engager ma belle à parler aussi naturellement quQ moi.... Mais il faut que j'apprenne d'elle l'art d'être plus réservé.

Elle ne doit pas^ti^e bien pourvue d'ai^ent ; m^is elle a trop de fierté pour en recevoir de moi. Je yondrois la conduire à Londres (à Londres, cher ami , s'il est possible, et je crois que tu m'entends ^sez) , pour lui offrir les plus rich^ étoffés et touteâ les commodités de la ville. Je ne puis lui faire goûter cette proposition. Cependant mon agent m'assura que son implacable famille est résolue de lui causer toutes sortes de chagrins. .

Il paroit que ces misérables ont enragé de bon cœur, depuis le moment de sa fuite; et qu'ils continuent d'enrager, grâces au ciel j et que , suivant

go HISTOIRE

mes espérances, leur rage ne cessera pas si tôt. Enfin mon tour est^venu ! Ds r jettent amèrement de lui avoir laissé la liberté de visiter sa volière et dé se promener au jardin. C'est à ces maudites promenades qu'ils attribuent l'occasion qu'elle a trouvée ( quoiqu'ils ne puissent deviner comment ) de concerter les moyens de fuir. Ils ont perdu , disentils, un excellent prétexte pour la renfermer plus étroitement^ lorsque je les ai menacés de la secourir, s'ils entreprenoient de la conduire malgré elle à la citadelle de son oncle. C'étoit leur intention. Ils eraignoient que , de son consentement ou sans sa participation , je ne prisse le parti de l'enlever jlans leur propre maison. Mais l'honnête Joseph, qui m'avoit informé de leur desscân , tue rendit un service admirable. Je l'avois instruit à faire croire aux Harloves que j'ai aùlant d'ouverture pour mes gens, que leur stupide atné en a pour lui. Ils lé crûrent informé de tous mes mouvements par mon valelde-chambre ; et l'ayant chargé d'observer aussi sa jeune maîtresse , toute la famille dormit tranquillement sur la foi d'un ministre si fidèle. Nous étions tranquilles avec tin peu plus de raison , ma charriante et raoi. • " ...

Il m'étoit venu à l'esprit , comme j e crois te l'avoir Inarqué alors, de l'enlever quelque jour dans le bûcher, qui est assez éloigné du château. Cette entreprise auroit infailliblement réussi, avec ton

DC CLAKISSE. 9t

secoars et celui de tes camarades ; et Faction étoit

digne de nous. Mais la conscience de Joseph , comme*

il rappelle , fut d'abord un obstacle , qui se réduisit

ensuite à lui faire craindre qu'on ne découvrît la

part qu'il y auroit eue. Cependant je n'aurois pas eu

plus de peine à lui faire surmonter ce scrupule qu'uii

grand nombre d'autres, si je n'ayois compté, dans

le même temps, sur Un rendez-Tous de ma belle, oit

je me promettois bien qu'elle ne m'échapperoitpas;

et , dans d'autres temps, sur les bons offices mêmes

delà spirituelle fàtnille, qui sembloit travâiUer elle-^

même à la faire tomber dans mes bras. D'ailleurs,

j'étois sûr que James et 'Arabelle ne finiroierit pafs

leurs folles épreuves et leurs persécutions , qu'à force

delà fatiguer ils n'en eussent fait la femme de Solmes,

ou qu/ils ne lui eussent fait perdre la faveur de ses

deuxoneles.

LovEiiAca.

Page 1