HISTOIRE D'UN ILLUSTRE BATARD
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V oici un exemple propre ^ grossir la liste déjà nombreuse des illustres bâtards. Un jeune homme , nommé Savage, bâtard de mylord Rivers, eut le malheur de tuer un homme dans une partie de débauche. D fut arrêté par la justice , et les procédures qui regardent le meurtre étant fort promptes chez les Anglois , il se vit condamné en peu de jours à perdre la vie par le supplice ordinaire. Son père et sa mère, qui s'étoient contentés jusqu'alors de fournir k son entretien par une pension médiocre y parurent s'intéresser peu à sa disgrâce. Il ne lui restoit plus d'espérance, lorsque l'approche de la mort , qui éteint le courage et Fesprit dans la plupart des hommes , lui fit naître , ou plutôt ser* vit à lui faire découvrir dans lui-même un talent qu^ avoit toujours ignoré. H devint poète , en un mot, la veille de son supplice. Son essai fut une re^ quête au roi , dans laquelle il s'efforça si heureusement de le toucher en faveur de son âge et de son repentir , que ce prince suspendit en effet l'exécution de la sentence , et lui fit grâce quelques jours
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après. Une juste reconnoissance pour le service qu'il avoit reçu des Muses , acheva de lui faire^dé^ velopper son génie* Les pièces qu'il composa sur son n^albeur, sur s^craintesi ei sur ]a olénieoo^ du roi^ furent regardées comme autant de che&-d'œuvre, et sa facilité n'ayant fait qu'augmenter par l'exercice^ il s'acquit depuis ce temps -là, avec la réputation de poète exc^ent , assez de protection et de crédit pour s'élever à la fortune. Mais si la compassion et la naissance extraordinaire de ^n talent avoient d'abord prévenu tout le monde en sa faveur , l'envie s'arma ensuite contre ua succès si constant : des poètes fort inférieurs à lui, et p^r' conséquent moins dignes de récompense , ne laissèrent pas dq a'offenser qu'on lui en accordât plua qu'à eux. En convenant qu'il la méritoit par ses poésies , Us en-^ treprirent de faire honte à ses bienfaiteurs de la familiarité s^vec laquelle ils recevoient un homm^ ilétri par une sentence de mort, et condamné d'ailleurs à l'ignominie par le malheur de sa nais-^' sance.
M. Savage se crut obligé, pour la justification de ses amis j d'entreprendre la sienne puUiquement. Elle lui coûta peu pour le premier article. Le public se porte de lui-même à mettre une )uste dif-^ férence entre les crimes volontaires, et ceux qu'une fureur aveugle produit quelquefois dans la chaleur du vin. Le récit même que le jeune poètfe pub^
4es ârcoDsiances de son action , et le tour qu'il donna à ses regrets, firent prendre une idée extré-r, mement avantageuse de son caractère. Rien n'étoit> ^ tendre et si naturellement exprimé que son repentir. Sa pièce fit verser des larmes à ses plus cruels ennemis , et les parents mêmes de celui qui étoit mort de sa main , avoient consenti à le voir, . et à se réconcilier avec lui , depuis l'opinion qu'elle levir avoit fait prendre de ses sentiments. .
L'article die la naissance étoit d'autant plus difficile à traiter^ que M. Savage, craignant de déplaire aux deux personnes qui lui avoient donné le jour, n'osoit tirer de leur qualité et de leur mérite oe qui pouvoit servir de réponse à la bassesse qu'on lui reprochoit, Son ennemi avoit représenté son origine sous les plus affreuses couleurs , dans un poëme intitulé le Bâtard. On avoit bien soupçonné jusqu'alors qu'il étoit fils de mylord Rivers ftd'unç dame de la plus haute distinction. Mais le. Âlence du père étoit un sujet d'embarras , dont la malignité se prévialoît cruellement. Enfin ce seigneur , forcé par l'estime à reconnoître un fils si digne de lui, prit le parti de déclarer publiquement qu'il lui appartenoit. Quoique cette démarche, qui fit autant d'honneur à l'un qu'à l'autre dans l'esprit des honnêtes gens, nesuSït pas pour imposer. absolument silence à l'envie, elle serVit du-moins à rendre le combat plus égal , en donnant droit au
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jeune poète de se défendre sur un autre ton. Sans s'écarter des bornes de la modestie , il fit sentir à ses adversaires que leur hatne et leurs attaques n'étoient honteuses que pour eux ; et la plupart des écrivains du temps se déclarant pour sa cause , il sut tirer une véritable gloire dé ce qui faisoit jus* que-là sa honte.