HISTOIRE D'UN MÉDECIN MUET
IjNmédecin^lasd'étre inconnu et n^Kgé à Londres/ oik U vivoit dans la misère , prit enfin le parti de pass^ à Lisbonne , dans l'espérance que sa qualité d'Apgloîfi lui tiendroit lieu de mérite , par la prér
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ventîon de toute FEurope en faveur des mëdeeins de cette nation. U ignoroit malheureusement la langue portugaise ; mais loin d'être découragé par cet obstacle, ifs'iniagina que s'il pouvoit eontrefeire le muet-, et même le sourd , la rareté du fait ne serviroit qu'à augmenter sa réputation , et rendroit par conséquent sa fortune plus rapide. D raisonnoit ^bien différemment de M. de Fontenelle, qui prétend, au contraire, que les médecins doivent beaucoup parler, et qui insiste tellement sur cette nécessité , qu'il leur permet même de parler quelquefois sans rime ni raison. Cet agréable endroit dé ses éloges ne sera pas ici déplacée u ITti simple ànato- )) miste , dit M. de Fontenelle , dans l'éloge de 3» M. Littre , peut se passer d'éloquence , mais un » médecin ne:le peut guèr^. L'anatomiste n'a que y^ des faits à découvrir et à exposer , mais un mé- )> decin éternellement obligé de conjecturer sur » des matières trè&-douteus0s , l'est aussi d'appuyer y> ses éonjectures par des rai^nnements ass'ez so- )) lides , ou qui du-moins rassurent ^t flattent l'ima- » gination des malades effrayés. Il doit quelquefois » parler sans avoir d'autre but que déparier; car » il a le malheur de né traiter $yec les hommes que » lors précisément qu'ils sont plus foibles et plus 1^ enfants que jamais. Cette puérilité d^ la maladie D règne principalement dans le grand monde ^ et )» sur-tout dans une certaine moitié de ce grand
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y> monde qui occupe plus les médecîns , qui sait D mieux les ^uettre à la mode, et qui a souvent 0» plus besoin d'être amûsëe que d'être guérie. Un » médecin peut agir plus raisonnablement .avec le » peuple ; mais s'il n'a pas le don de la paroje , il ï> faut en récomp^ise (ju'il ait presque çelm des 3) miracles ».
. Malgré toute la vérité de ces réflexions , le n^éde-. cin anglois fut assez heureux pour réussir par une autre méthode. Un diarlatan , dom U s'étoit faif suivre, et qui a voit l'uss^ de la kngue aussi libre que son maître aSectoit de l'avoir peu , employa quelques semaines à répandre lé bruit de ses merr veilles. Lisbonne^en fut rempli avant qu'elles fassent vérifiées par la moindre expérience. On se raeontoit l'histoire de cent giiérisons étonnantes qu'on attrir buoit moins aux r^les ordinaires de -la médecme ^ ^'a quelque don ea^tra<H*dinaire de la nature; car, pour comMer le prqdige, on assuroit qu^aurlieu de se servir, de ses mains pour tater le pouls des mar Iad<99, et pour les autres opérations du métier , il ne jugeoit des mdadies que par la :vue et l'odorat. • .Ceux<|ai recouru rentdonc les premiers au mér decin. anglois , s'imaginèrent qu'ils n'alloient ches l^i qu'à la suite d'une infinité d'autres , et regardèrent sa maison comme un lieu déjà fameux par quantité de kpiracles. U avoit peu de peine à lessa^ lisfaire. Son silèsoce perpétuelle détvrok de l'em-n
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barras de répondre. Après avoir examiné quelque temps les parties extérieures du malade ^ et les avoir flairées plusieurs fois, il phenott une )>]uA)& et du papier , sur lequd il écnvoit au hazard quel^ que recette de sa prc^re invemion. Heure&t quif s^en trouvoit mieux ; plus heureux ceux qui tie s'eft trouvoient pas beaucoup plus mal. Mais comme la fortune se méie de tout, il arriva qu'une personne de distinction fut guérie, par cette voie, d'une incommodité dangereuse. C'étoit une femme. Elle si^ala sa reconnoissance par un présent considérable , et par des éloges continuels de son Esculape. Il n'en falloit pas davantage pour rendre là cour aufôi ôrpdule que la ville. Les richesses des deux lod^ sorrtirent bientôt des coffres d'une infinité de vieux seigneurs, pour entrer dans celui du médecin.
Dans la crainte de se trahir lui-même par quelque parole involontaire, il n'admettoit jamais personne sans avoir eu soin de se remplii^ la bouche d^un morceau d'ambre, garni de pointes assez piqiUmtes, pour le faire souvenir continuellement que son in*térêt étoit de se taire. Il ne manquoit pas non plus de se boucher le nez , de peur d'être quelqu^ois forcé de distinguer trop bien les odeurs. €és deux précautions, qui lui réussirent d'abord'avec tant de bonheur, gc^ên moins de six mois il se vit riche de dix mîUe moydors, furent néanmoins , ea quelque sens, la cause do sa ruine. On en trouvera les circons-
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tances encore plus plaisantes que celles de sa fortune.^. Comme il ne se piquoit pas de continence, il passoit peu de nuits , aans se faire accompagner de quelque belle Portugaise : mais ne pouvant s'armer alors contre les indiscrétions de sa langue, il eut le malheur d'être aussi foible que Samson , ayçc une fiUe aussi malice que Dalila. Cette rusée lui en^ tendit prononcer qudques paroles qui lui écfaapr pèrent aans réflexion ; et quoiqu'elle n'y comprit rien^ parce qu'elles étoient en anglois, elle reconnut très-bien que c'étoient des mots articulés. Surprise d'un tel miracle , elle, fit tout ce qui dépendoit d'ellç pour le faire renouveler, et s'en étant assurée de plus en plus, elle l'attribua le lendemain à la vertu de ses charmes. L'associé du médecin qui l'entendit badiner sur cette aventure , en craignit aussitôt 1^ suites. Il en avertit son maître, et, de concert, ils lui offrirent cent moydors pour l'engager au silence. Elle les accepta, mais bien résolue' de violer leplus ' tôt qu'elle pourrpit tous les serments qu'on avoit exigés d'elle.
L'histoire fut bientôt répandue dans tous les Keux où la réputation du médecin avoit pénétré. La plupart 4e ceu^i qui l'avoient vu, commencèrent à )e regarder comme un imposteur. Quelques-uns néanmoins poussèrent la crédulité jusqu'à se persuader qu'il pou voit lui être arrivé, commeà d'autres, muets^ de recouvrer tout-d'un-coup Tusage de la
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parole, et s'il eut tâché lui-même d'aider à cette erreur , il n'eut pas choisi le parti le moins prudent. Mais ne se défiant point assez de la fid^té de celle qui le f rahissoit, il reprit son personnage ordinaire ^vec plus d'effronterie que jamais. Cette hardiesse irrita les dupes. Un jour qu'il étoit dans l'exercice de sa profession , quelques jeunes gens se saisirent de lui, sans autre dessein d'abord que de le contraindre à parler, et le tourmentèrent avec plus de légèreté que d'envie de lui nuire. L'inquiétude qu'il ea eut, et la crainte que celte entreprise n'eut d'autres suites , ne lui permirent pas de retenir, ou du -moins de cacher le frein qu'il avoit dans la bouche. Les jeunes gens l'aperçurent, et le voyant arnié de pointes, ils se firent un plaisir cruel de lui serrer teUement les deux mâchoires, qu'elles demeurèrent clouées l'une contre l'autre. Us le lais^ sèrent dans cet état, criant de toute sa force, par une espèce de réparation du long silehce qu'il avoit ^ardé. Malgré cette disgrâce, il trouva le moyen de se soutenir encore quelque temps à Lisbonne,. et d'ea sortir à-rb-fin avec tout ce qu'il avoit acquis de biens.. Les malades qu'il avoit mis au tombeau n'jé*toient plus en état de se plaindre à la justice ; et ceux queleha«ardlui avoit fait guérir, crurent lui devoir assez de reconnoissance pour faciliter son évasion. Il revint à Londres jouir tranquillement du fruit de aou industrie.
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