DE PHILOSOPHIE FRANÇOISE
A.PILÈS une infinité d'exemples àe la philosophie angloise , que ses partisans affectent de feire valoir, on ne sera pas faohé d'en voir un de la philosophie des François. Les lecteurs seront ainsi en état de décider de l'avantage entre les de^ax nations. Une famille de distinction , oomposée du père , de la mère et de <»nq enfants, passe sa vie dans une ca* bane, à l'eitrémité d'un village, exposée, je ne dirai point aux injures de l'air , mak du-moins aux privations les pins sensibles pour des personnes qui ont connu long<4eiips les douceurs de l'abondance. Une trahison de la fortune leur ayant fait perdrez
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en peu de jours tout leur bien , le père, doiit 1^-: mmxr étoit forl violente , balança s'il ne devoit point avoir recours au remède an^ois. Son épouse s'a-: perçut de $es agitations, et le connoissant capable, d'une * résolution funeste, elle se hâta d'employer^ tous ses soins pour la prévenir. Mais -quels motifs, pouvoit-elle employer? La tendresse qu'il avoît pour elle et pour ses enfants n'étpit propre qu'à pprter s^ douleur au comble- Il n'y pensoh qu'avec, des transports qui ressembloient au dernier désespoir. D'un autre côté , la seule pensée de. recourir à l'asâstance de ses proches tourmentoit mortellement un homme fier , qui n'avoit jam^^ eu besoin du secours de personne. Il étoit d'ailleurs incei^tain^ de l'obtenir, et li^ refos l'eût fait mo\irir plus cruellement que tous les supplices. Ajoutez la honte de décheoîr aux yeux de toute la ville , lui qui y tenoit un des premiers raing$. Enfin il ne paxloit que de.se donner la mort; et lorsque son, épouse, qui é.toit continuellement k le veiller, l'exhortoit à prendre^ des seatiments plus modéréis , il ae. lui répondoit qu'en h pressauit elle-même de se délivrer de, la vie. à §on exemple , et d'inspirer la. même, peasée.à leurst enfant^. i
C'e3t de lui-même qu'on tient ce détail. Sa par^ tience fut pendant quelques jours à l'extrémité, ou plutôt il étoit absolument abaodauné de la raison. Pne idée' qui vint à son épouse 9 et qu'elle liu e;^-
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prima avec les plus tendres larmes del'amour, rendit prévue en .un moment la force et même le cs^lipe^ son esprit, Tout n'est pas désespéré , lui dil-elle; j'ai de la santé, et nos cinq enfants en ont aussi. Quittons la ville où nous sommes, pour aller demeurer Il Paris ; nous i>'y serons connus de personne , et nous travaillerons , voà enfants, et moi , à vous fair« vivre honnêtement. Elle. ajouta, que si son-travail ne sqffispit p^s , elle se réduiroit à den^ander. secrètement l'aumône pour, fournir à son entretiei;i. JD rêva quelques moments à. cette proposition ; et prer nant son parti avec. une constance digne de tout ce qu'il a fait depuis : Non, lui dit-il, je ne vous rabaisserai point à cette indignité ; m^is puisque vous êtes capable de tant de courage, je sais ce qui nous leste à faire. Mon désespoir ne venoit que de ma tendresse et de ma compassion pour vous. Il parut plus tranquille après ce discours. Toute sa. famille le. devint. comme lui; et sans être sauvés de la mi* sère, ils retrouvèrent la paix qu'elle leur avoH fait jperdre... . .. .. >
Ce n'étoit dans sa femme et .daos.ses enfanti qu'un effet de son ei^emple. Pour lui, dont la tran^ quillité décidoit ainsi de celle des autres, il devoit la sienne à.dçux résolutions qu'il avoit formées sur^ le-champ, et qu'il ne tarda point à exécuter. Que ce soit la grâce ou sa seule fermeté d'ame qui l'aida i^aQs cette (jonjonctur^, il. suffit qu§ le parti qu'il
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embrassa soit digne de la plus parfaite philosophie ^ et qu'il paroisse venir exténeuremeut de cette source.
B ne perdit p» un moment pour reeueillir les débris de sa fortune , qui ne consîstoient plus que dans ses meubles , dont la plus grande partie fut taéme arrêtée par quelques créanciers. A^ne fit-il cent pistoles de ce qu'il eut de reste. U quina secrètement la ville avec sa famille et cette somme. Au* lien de prendre le chemin de Paris, comme son épouse s'y attendoit encore , il prit celui d'une pro* vtnce voisine ; et dès le premier bourg où il se crut inconnu , il quitta ses habits pour en prendre d'aur très d'une étoffe fort vile. Il fit faire la oiénie i^ose à son épouse et à «es enfants. Puisqu'il a jhi à la fortune, leur diit^l, de chaîner notre cooditîon, il faut porter la marque du sort auquel nouseommes condamnés : tachons d'en prendre aussi les senli-^ menls. Ayant continué sa route , il arriva dao» un grand viMage , qm lui parut fort }>ropre au dessein qu'il avoit médité. Il loua une cabane dans l'endroit le plus écarté , avec un petit champ et quelques arpents de vignes. Il y mit des meubles coi^ormes au lieu. Vous m'avez offert, dit-il à sa femme , de travailler avec vos enfiints pour mon entretien : il n'est pas juste que je vive du travail d'autrai. Nous travaillerons chacun de notre coté pour notre subrebtance commune. Mes fils partageront mon tra-
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vail y et vous ferez partager le yôtre k vos fiUes. Voyant quelques larmes qui cooloient de s^s yeux : |Si je croyois , ajouta-t<41 , que ees pleurs marquas-' peut votre répugnance pour le genre de vie que je vous £iis enibrasser, je vous offrirois k mon tour de vous procurer une vie plus douce, dans quelque vîUe où je poarrpis voos envoyer d'ici les peûts profitable mon travail; maïs n je vous oonnms trop bien pour croire que vos propres peines soient cdttes qui vous |:oucbent , soyez sûre que vous n'avez aucune raison de vous affliger des miennes. Je sens que fù puis être heureux dans b condition où nous gommes. Nous avons moins de commodités , mais nous aurons moins de besoins.
Il employa ce qui kii restoit d'argent à se pourvoir de faune et de toile pour occuper ses fiUes , et d'instruments propres à cuhiver la terre , pour ses fils et pour lui-même, fl prit un paysan dans sa maisoKi pour leur en montrer l'usage. Quelques jours d'exercice leur firent surmonter toutes les difficultés. L'exemple •contÎDu^ de leur père et de leur mère leur inspira une espèce d'émulation qui ne s^est ja* mais refroidie, th vivent antre eux dans une pai$ et dans ime umon admirable. Quoiqn'ib ayent pem de communiça^on avec leurs voims y leur douceur et leur civilité n'a pas laissé de les finre «imer. C'est chez eux que les haibitanu du village ppeu&eeft
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les <>uvrages de toile et de laioe qui sont en usage k }a catnpagne. Le profit qu'ils en tirent sufBroit •eùl pour la vie sobre dont ils ont formé l'habitude. Ils se promènent les jours de fêtes; ils lisent^ ils s'amusent innocemment. Le père a proposé plusieurs fois à ses deux fils, qui ont tous deux plus de trente ans, de prendre le parti des armes,* ou de chercher quelque autre voie de fortune. Ils protestent^que rien n'est capable de leur faire quitter leur cabane, aussi long-temps que leur père, leur mère et leurs sœurs peuvent avoir besoin de leurs secours»
Comme il étoit impossible que 'la curiosité n'e^ portât point tôt ou tard le curé de la paroisse et les principaux habitants à s'informer de quel pays ils atoient venus, et' par quelle raison des personnes qui paroissoient si bien nées se trouvoiènt dans la misère , ils ont pris le parti de s'ouvrir au curé , en le* priant d'arrêter la curiosilé^ des autres.' C'est du curé que l'on a su leur histoire;: Il ajoute que lorsqu'on paroit admirer la force. d'esprit avec laquelle ils se sont soumis à leur mauvaise fortune, jh répondent qu'il n'est pas plus surprenant Âê voir passer quelqu'un des richesses à là p'âûvreté ,' que de la pauvreté aux richesses y que * ces ^ deux états n'étant que de&'Tnanières ^étre , et des diflPérenccs extérieures qui ne changent rien à la nature de Famé ni au fond des sentiments^ il n'est question que
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d'un p6U d'habittide'pour se faire à celui dans lequel il plàît à la fortune de nous faire passer, et pour ^ oubUer celui d'où l'on est sorti.
: Tels étoient les sentiments de cettef réspefctable famille. Il est fâcheux que la nécessité où l'on est de cacher le nom des lieux et des personues puisse rendre suspecte la vérité de ce récit ; mais on ne balancera pas sans doute à juger que le philosopha françois qui sait s'élever avec tant de fern^té dMr% dessus de son mauvais sort , est bien supérieur k ceux d'Angleterre, qui n'ont d'autre ressource que la mort contre la douleur et là misère.