AVENTURE INTÉRESSANTE
ou LES BOHÉMIENS.
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JlfN voyageant le long du Ahône, sans autre suite
qu'un laquais, M aperçut devant lui, à quelque
distance, un spectacle qui lui inspira d'abord de la frayeur. Le chemin n'étoit pas large ; mais dans le lieu où le pbàioméne paroissoit, les ro<)hers qui bordent la côte se retirent un peu vers la plaine, et forment un coude de quelque étendue, qui laisse le long du fleuve une plage fort exposée à l'ardeur du soleil* Le voyageur cnit y découvrir plus de trente personnes ' qui paroissoient i*aDgées sur la même
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ligoé, le vba^e tourné directement an soldl. A me^ sure qu'il approchoit, il remarqua qu'elles ëtoîent nues. Deux hommes à cheral n'étant pas capables de leur causer de l'épouvante, il ne se fit aucun changement dans la situation de cette bande joyeuse, jusqu'à l'arrivée des deux cavaliers, que la surprise fit arrêter à la tête de la ligne. M.... curieux, comme irétoit naturel de l'être, demanda la cause d'une cérémonie si extraordinaire. Un homme âgé, qui se trouvoit le plus proche de lui, fit cette réponse: Vous voyez des gens qui ne font de mal à personne, et qui tachent, au contraire, de rendre service à ceux qui veulent les employer. Nous sommes connus sous le nom d'Egyptiens^ ou de Bohémiens y car'on ne s'accorde pas sur nos titres; et je vous assure que nous sommes là-dessus fort indif* férents. Vous comprenez tout-d'un-coup qui nou& sommes; mais comme il est nécessaire à notre cour dition d'être noirs, on dn^moins fort basanés^ es que la nature ne répond pas tout-à-fait à nos vues, nous employons un peu d'art pour suppléer à ce qu'elle nous refuse. Il lui fit voir en même-temps une provision de gi-aisse dont ils se frottoient pour faciliter l'aciion du soleil. 8i vous voulez savoir^ reprit-îl, pourquoi cet endroit nous a paru plus propre qu'un autre à cet exercice^ c'est qu'après, nous y être noircis au soleil pendant tout le Joury bous trouvons le soir, à quelques pas d'ici; des fours
i charbon, où la fumée achève de nous donner une couleur qui ne s'effiice pas* de long-temps. ' Il y a bien d'autres choses que je voudroîs savoir, interrompit M.... , et je suis ravi d'avoir cette occa^ àon de les apprendre. Dites-moi d'abord comment vous osez former une assemblée si nombreuse, et si vous ne craignez pas que les maréchaussées voi* sines ne vous éclairent de trop près? Cest encore une des raisons, répondit le vieillard, qui nous fait préférer ce canton à quantité d'autres. Nous somme» ici tranquilles, parce que nous vivons fort bien avec les charbonbiers, qui nous prêtent volontiers leur nom, et notre couleur ne les dément point. Nous leur faisons part de notre petit biitin , et le feu de leur four nous sert à le cuire. Mais vobs demeurez donc 'ici habitueUement? reprit le voyageur. Et quel emploi &ites-vbus de vos talents dans un lieu si désert? Le vieillard le pria de l'écouter. t Si vous avez tant de curiosité , lui dit-il , de con-» nottre nos occupations et nos usages, je suis prêt à vous satisfaire. Je vais renvoyer tous mes compa*^ gnons, qui ont été ici assez long-temps, et je Vous ferai le récit que vous paroissez désirer. Vous me donnerez ce que vous jugerez ^-propos, car. nou^ j^é prenons que ce qui nous est offert volontairement. £t sans attendre sa réponse, il fit s^ne aux futresde se retirer^ '
' Yous'comprenez, -réprit-il, par la promptitude
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ayec laqudle ils m'ont obéi , que je rais lent chef. H y a yÎDgt aos que je porte cette qualité. Nous uond assemblons ici chaque année au mois d'août, qui est le temps le plus propre k nous noircir. Nos femmes y sont aussi; mais la. pudeur ne leur per^ mettant pas de paroître nues avec nous , elles aous succèdent aussitôt que nous avons rq>ris nos habits. Nous passons le temps des grandes chaleurs dans cette foréty et nous avons d'autant plus de fadlité pour notre nourriture, que tous les paysans de» villages voiàos étant occupés de leur moisson, nos feounes et nos enfants en font plus aisément la guerre k leurs poules. Elles observent néanmoins de ne pas caiiser trop de désordre. Soit qu'on nous aime ou qu'on nous craigne, nous n'avons point encore été chagrinés. D'ailleurs, il nous reste ton* jours assez d'argent des profits de notre année^ pour nous procurer de quoi vivre largement. Mon âge^ qui passe soixante ans, n'empêche pas que je n'aje une femme, jeune et bien faite, qui a gagné deui^ mille francs dan^ notre dernier, tour. de France.
Je suis sans enfants; mais il n'y en a quç trop dans noire^Minde; la difficulté de les porter avec nous, est un des plus grands embarras de nos longues courses. Cependant, ils nous deviennent si utiles lorsqu'ils sont assez forts pour marcher , qu'ils nous dédommagent bien de leur éducatigi). Nous n'épai^ons rien pour les former, car il y a.tou-
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}Otirs tme'dîfiëreDce extrême entre ceiit qui sont ainsi accoutnmës à notre profession dès leur nais^ sance, et les aventuriers qui se joignent à nous dans nos voyages. Nous avons plusieurs petites fîUes qui dansent en perfection , et qui s'entendeilt déjà
mieux que leurs mères à connoître les marques de la main. Y^us auriez peine à croire ce qu'elles nous valent dans ceKaihes provinces, tdles que la Ga»^' cogné, le Languedoc et la Provence, où l'on est passionne pourra danse, à la viHe comme à la cam-^ pagne. Néus les instruisons pendant que nous Mkximes dans ùeXie forêt, et nèus avons des femmes parmi nous qui donneroient des leçons aux maîtres de ville.
Quand ob m'a déféré la qualité de chef, il y avoit dvC désordre dans nos mœurs. L'exemple de quel* ques-uns de nos compagnons, qui sont tombés enfre les mains de la justice , m'a fait comprendre que nous avions besoin de sagesse. C'est moi qui tnéémi avisé le premier d^ choisir un endroit fixe pour
nous assembler tous les ans ; et quoique j'ayte pris
poni* prétexté la nécessité de nous noircir , ma principale vtre étoit de connotire par un moisd'ha-^ bitudè le caractère et les mœurs de tous tùeé asëô^ dés. Je leur représente de queSe conséqueftee il est pour nous de ne pas nous r^idre odieux par nos désordres. En particulier , j'ai toujours entretenu tàQt <ie modération entre: ceux qui m'ateom*-
43a . AYBNTUaES
? pagnent, qu'on me. voit revenir avec plaisir dantf
tous les cantons où )'ai déjà passé , et )e reçois souvent des reprocjies, lorsque, je suis plus d'un an sans y reparoître avec ma troupe. Je ne craindrois nulle part de me présenter ouvertement ^ si. je pouvois mener tous nos gen^ dans une seule bande ; je trouverois le moyen de les. contenir; mais la nécessité où nous sommes de nous séparer , m'expose quel-r quefois à bien des chagrins. Nos bandes pe peuvent être composées que de cinq ou six. personnes; encore n'ose-t*on se présenter dans I^ vUIes en si grand nombre. On se divise pour y entrer, et ceux dont les inclinations sont mauvaises^ profilant • de l'absence de leurs compagnons pour faire des actions qui nous déshonorent. J'en ai chassé plus d'un qui étoient tombésdans cesbi^sesses-Ià , et pour re-> t^ir les autrespar la terreur, j'ai déféré moi-même |tu grand^-prévêt de Toulouse , un de ces malheureux, qui avoit volé un mardiand sur le-grapod cbe^ min< D fut exécuté , et je forçai ceux que. j'avois a^vec. moi d'asqbter à >son supplice. Je ne leurrai ja« mais fait un crime de preaadre adrpilement ce qui est nécessaire à la vie , parce que je suis persuadé que, dans le besoin ^ tous les hommes ont le même droit à ce qui sert de nourriture. Maisi je ne pardonne pas la violence, et je défends^iavep la dernière ligueur, le vol de tousJes biens qui coii^ent du travail au possesseur. Il y a de l'injustice k priver au^
trui du fruit de ses peines. Aioisi, je ne permettrôis pas qu'on prît un morceau dé pain , et je souffre qu'on prenne adroitement une poule.
D'autres pour r oient exiger un tribut de leurs compagnons; mais je considère que la plupart ont moins de bonheur ou de talents que ma femme et moi. |1 s'en trouve plusieurs qui reviennent plus misérables à la fin d'une année , qu'ils n'étoient à leur départ.. La pitié me porté encore à leur faire part de ce que j'ai acquis.
Ce récit ayant beaucoup amiisé M...., il fitdi-^ verses questions au vieillard. II lui demanda s'il étoii né dans sa condition. Oui, répondit-il, et quoique j'ignore le commencement de ma race , je sais par tradition qu'elle est fort ancienne. C'est à ce titre, autant que pour mes autres qualités, qu'on m'a déféré le commandement. Une pattie de mes compa->* gnons sont Eg^^ptiens cpmmé moi de père en fils^ et cet avantage est si considéré parmi -nous, que cette baiide est toujours obligée d'avoir un naturel pour chef Mais il nous arrive quelquefois de faire des recrues dans nos voyages. Nous ne refu&ons pas de recevoir les sujets qui se présentent , lorsque nous leur remarquons quelque talent. Ma fétnme , par exemple, n'est p*as née dans le métier qu'elle exerce , quoiqu'il y en ait peu qui réussissent aussi heureusement. Elle est fille d'un gentilhomme , qui Fa forcée, par sa mauvaise humeur, de prendre un
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parti auquel je m'imagine qu'elle ne peusoit guères. M...., surpris de ceqn^il enteodoit, priale vieillard de lui raconter une û élraqge aventure. Il n'eut pas de peine à l'y epgager.
A l'âge de seize ou dix-sept ans , lui dit-il , ma femme , qui éloit d'une humeur badine , eut quel<-» ques familiarités avec un paysan de son village , et 9on père s'en aperçut bientôt au changement de sa taille. Ce gentilhomme étqit fier ; il lui demanda , le pistolet à la main, de qui elle avoit reçu le présent qu'elle ne pouvoH plus déguiser. L'ayant forcée ainsi de confesser sa foiUesse y il lui promit de ne pas lui ôter la vie, mais il fit appeler le paysan , duquel il tira la naéme confession ; et sans s'échauf-^ fer beaucoup , il déclara à sa fille que puisqu'elle avoit eu du goût pouf un homme de cette sorte , c'étoit une marque qu'elle n'étoit pas faite pour l'état où elle étoit née. Là*dessus, il lui fit quitter les habits de sa naissance , et lui en ayant fait prendre de conformes à la condition où il vouloit la faire entrer y il lui promit de la marier dès le même jour. 4vec son àqaant. U lui donna une petite madson ^ une vache , enfin , tout ce qui I^ur ^it nécessaire^ pour s'établir comnoe d'honnéted paysans, et la faisant conduire sur-le-champ ôhes son beau-père y k qui il voulut qu'elle allât rendre ses respects, il fit avertir en même-temps le curé de se dispp^r pour la cérémonie.
Un cbâtimeat si terrible y que la raillerie et la honte rendoient encore plus insupportable , fil chercher à ma femme un moment fistyorable pour, se dérober. Elle se glissa dans un bois voisin éù dUe passa deux jours et deux nuits, résolue de se laisser, mourir de Ëiim. Lé hazard me fit choisir le mém^ lieu pour «le rafraidhir ave<i mes Oompagoooa ; j'aperçus cette malheureuse créature qui étoit étendue sur l'herbe , et déjà si languissante , qu'elle avoit peine à se remuer. Je la forçai de prendre qttelqa^ aliments qui réparèrent ses forces. Elle ne se fit pas. presser pour m'apprendre son malheur ; la com^^ passion et l'amour me disposèrent à lui offrir toute» sortes 4^ services. Je ne lui déguisai pas qui j'éiois, et je lui proposai de me suivre ; elle y consentit^ Je ne me suis jamais flatté qu^elle ait pris Cette résoln-^^ tion par tendresse pour moi ; znais le désespoir et l'envie de s'éloigner de son TÎUsgé étoient capables de lui faire tout accepter. Pétobdéjàlecbef demà troupe ; j'avois perdu depuis quelques mois mà^ première femme. Une si belle occasion me fit ou'* blier le dessin où j'étois de ne plus penser au mariage.
Cependant, si Pavarice eût été ma passion, je ti'aurois pas été long-temps à me repentir de tnon engagement. Ma femme étant trop délicate peur • s'accoutumer loUt-d'un-coup à notre &çon de vivre, je m'épuisai bientôt par lés dépenses contiûùelles
OÙ je me jetai pour lui fouruir les voitures et les commodités dont eUe ne poovoit se passer. D'ail-leurs y il me devint presqu'impossible de m'arréter deux jours dans le même lieu , sans mWposer à mille fàdieuses aventures. Tout le monde admiroit la jeunesse et la figure de ma compagne^ Si nous entrions dans une ville, nous étions obsédés d'une foule de jeunes gens qui ne nous laissoient pas un moment de repos. Je pris le parti de lui noircir le visage; mais sa bonne grâce ne la faisoit pas moins r^manpier. D'un autre côté , s'étant familiarisée avec notre profession , elle fit tant de progrès dans aos exercices, qu'elle fit naître encore plus d'admiration par la subtilité et l'agrément de ses tours. Ce fut alors qu'elle me dédommagea fort avanta-^ geusement de mes premières dépenses , et qu'elle me mit en état de mener moi-même une vie beaucoup plus douce. Cpoune elle étoit satisfaite de mes soins et de mes complaisances, elle ne paroissoit pas portée à me causer du chagrin par une conduite trop libre*, et j'admirois qu'elle fîlit capable de tant d'ati^itioDspour.un homme de mon âge; mais sa sagesse n'empêcha point qu'elle ne me fôt enlevée. Je la perdb pendant six mois , et j'en ai eu d'autant plus de chagrin , que j'ai toujours été persuadé qu'dle n'avoit point eu de part à ce malheur. Un jeune seigneur de vîQage, chez qui nous avions passé la nuit, trouva le moyen de me la dérober pendant
mon sommeil ; et lorsque je m'aperçus de ma perte ^ îl contrefit si naturellement l'affligé, en prenant toutes sortes de soins pour me la faire trouver, que je me laissai tromper par les apparences. Compre* nant bien néanmoins qu'elle né pouvoît être fort éloignée, j'employai tout le temps de son absence à la chercher , et je fis vingt fois le tour de la pro-» vince. Enfin , mon bonheur m'ayant fait repasser près du lieu où je l'a vois perdue, je la vis à la fe-» nétre. L'ardeur avec laquelle elle vint me rejoindre, dissipa ma tristesse et mes soupçons. Nous avons continué de vivre ensemble, et si elle m'a trompé depuis douze ans qu'elle est ma femme, c'est avec tant d'habileté que je ne m'en suis jamais aperçu. M*... ne put résister à la curiosité de connoître une personne si extraordinaire , et quoique la prudence ne lui p^mît guères de s'engager dans une forêt qu'il ne connoissoit pas^ et de se livrer à des gens d'une probité si douteuse, il pria le vieillard de lui faire voir sa femme et toute sa bande. U lui fît en chemin d'autres questions qui allongeroient trop ce récit^ mais à l'égard de ]a Rdigion, sur laquelle il ne manqua point de l'interroger, il ne lui trouva pas la même sincérité. Soit que le vieillard en eût quelques principes , soit qu'il craignit queir que chose à confesser qu'il n'en avoit point, il s'expliqua du ton d'un homme qui souhaite qu'on lui en croye, mais qui la connoit assez mal pour en faire
douter. Il assura qu'il avoit été haptisé el marié avec les cérémonies ordinaires de Péglise, et que, dans touteB ses courses, il n'oubKoit jamais de satisfaire fiai préceptes ecclésiastiques.
Ce fut un spectacle fort amusant pour M.... que celui de soixante ou de quatre-vingts personnes qui s'assemblèrent à son arrivée , avec les compliments et les grimaces qui Mnt en usage dans leur profession , les uns, en lui souhaitant une bonne fortune et une longue vie ; d'autres , en s'ofiVant k lui dire la bonne aventure, ^ en prenant ses mains pour en étudier les lignes ; enfin, les autres, en chantant ou en dansant autour de lui. N'apercevant parini eus f(ne des^ marques de joie, d'union et de bonne sanié^ il les regarda d'abord comme le plus heureux peii- ]>Ie du monde; cependant il y trouva un air de malpropreté qui fiit le premier objet qui le rebuta ; el lorsque le vieiDard eut fait cesser le bruit et les acclamations, il remarqua bientôt qu'en quittant le personnage qui leur est propre, ils ressembloient au commun des pauvres par la grossièreté et l'^iotance. Il leur fit quelques libéralités pour satisfaire lardeur avec laquelle ils le demandoient, et ne souhaitant que de voir la femme de son guidé , il le pressa de la faire paroitre. Elle étoit dans une cabane, d'o& elle eut quelque peine à sortir, sur-tout lorsqu'elle apprit que c'étoit la curiosité de la voir qui avoit amené un étranger ; mais un reste de dë-
ET ANECDOTES. 43g
fiance ne permettant pas à M.... d'abandonner son cheval et ses armes , elle fut obligée de se rendre aux instances de son mari , et de se présenter pour recevoir cette étrange visite.
Son âge ne passoit pas trente ans; mais sa noirceur ne laissant distinguer aucune trace de beauté ^ur son visage, il n'y avoit que sa taille et son port qui pussent la faire reconnoître pour une femme
de condition. Cependant M lui trouva quelque
chose d'assez imposant pour se croire obligé de la traiter avec quelques marques de respect. Ayant mis pied k terre , il lui fit un compliment qui s'accordoit avec cette idée ; elle y répondit avec politesse. La conversation s'engagea , et le mari , qui parois*soit charmé de la considération qu'on lui marquoit, se retira de quelques pas , pour lui laisser la liberté de faire comme les honneurs de sa profession. M.... saisit ce moment pour lui déclarer qu'il n'ignoroil pas sa naissance. Il lui demanda si, dans une situalion si indigne d'elle, il ne luiarrivoit pas souvent de regretter le sort pour lequel cUe étoit née , et si elle étoit résolue d'achever sa vie dans un état si miséraUe. Vous vous trompez, lui dit-elle sans affectation , si vous croyez mon sort fort à plaindre. Je ne suis pas riche; mais je ne sens pas lès rigueurs de la pauvreté ; je n'ai point un mari aimable , mais j'en suis aimée ; si je ne trouve point de politesse dans la société où je vis ^ j'y trouve de l'obéissance
44o ATENTUllES
f i (le ]a soumission. Enfin, je ne désire point ce que jje ne puis obtenir, et l'habitude me fdH trouver de la douceur dans ce que je possède. Sans s'arrêter ^ lui prouver qu'elle avoit tort, M...., qui ne vouloit satisfaire que sa curiosité , continua de lui demander si elle étoit résolue de passer toute sa vie dass ce triste état. Je ne vous dirai point , reprit-elle , que, si je pouvois. me procurer une autre condition, je ne quittasse vo^ntiers ceUe^^; mais si mon mari vous a raconté mpn infortune, vous deve^ confesser qu'il ne me reste poiAt de ressource. Qui vous çmpêche , lui dit M«- y de chercker une retraite dans quelque couvent? Mpi! interrompit-elle^ eh! qui voudroit me recevoir? Cette n^ianière de ré-^ pondre, qui marquoit de l'incertitude, porta M.... à lui offrir sérieusement ses services. Il ne faut pas espérer, lui dit-il , qu'avec le chsqigement de votre couleur naturelle, çt la qualité d'étrangère, qui es^ la seule dlont vous puissiez vous revêtir, on vous ouvre l'entrée d'un couvent bien illustre; mais il s'en trouve un grand nombre où je suis sur qu'oa ne fera p^s difficulté de vous recevoir. Elle prit.uç air rêveur, comme si elle eût paru balancer ; et riant çnsuite de toute sa fçrce, elle se répandit en plaisanteries sur une proposition qui ne s'accordoit pas mieux avec, ses inclinations qu'avec les exercices dont elle avoit formé l'habitude. M..., fâché de.voii^ $a bonne volonté inutile, ne répliqua pas un mot
ET ANECDOTES. 44l
sur Farticle du couvent; mais, voulant tirer quelque amusement de cette rencontre, il profita de l'ouverture qu'elle lui a voit donnée pour lui pro-poser de faire quelque tqtir de son métier. Tous excellez , ajouta-t-il , et votre mari se loue extrêmement de votre habileté. Elle demeura un moment muette, et sa gaieté se changeant peu-à-peu en tristesse, elle se mit à verser des larmes, sans expliquer les raisons qu'elle avoit de s'afBiger. Etant pressée de les dire, elle se plaignit amèrement qu'après avoir appris qui elle étoit, il pût lui parler si ouvertement du sujet de sa honte, et renouveler en un mpcneqt toutes ses peines. Rien ne me coûte, ajoula-t-elle, devant ceux qui ignprent qui je suis; mais vous xnp percez le coeur en me forçant dé réunir Fidée de ma na^isance à celle de ma situation.
Cette contradiction de sentiments refroidit toutd'un-coup M.... , et lui fit prendre le parti de se retirer. Il offrit à la reine des Egyptiens quelques écus, que le même motif lui fit refuser , mais soa mari eut fnoins de délicatesse.
4i2 AVENTURES