DE LA TORTURE
Occasionnée par deux événements singuliers.
A. Glascow, ville archiépiscopale d'Ecosse, un jeune homme d'une naissance honnête étoit par- Tenu, ayec beaucoup d'amour et de constance, à gagner le cceur d'une fille de son âge , et diverses raisons ne lui permettant point de la rechercher ouvertement, il se consoloit de cette contrainte en passant une partie des nuits avec die. L'intr^ue avoit duré plusieurs mois avec tant de bonheur et de conduite, que les domestiques mêmes ne s'en étoient pas aperçus; mais quelques voisins, passant proche de la maison pendant la unit, en virent sortir une fois le jeune amant , qui paroi^oit se retirer avec beaucoup de précautions. Ils ue soupçonnèrent que la vertu de leur voisine , et n'y prenant pas beaucoup d'intérêt, ils eurent assez de discrétion pour se taire. Peu de jours après, on s'a-
perçut dans la même maison d'un vol considérable d'argenterie et d^autres meubles précieux , sans aucune marque qui pût faire CQnnottre les coupables. Les voisins , plus intéressés que les autres à se purger du soupçon , pi*îi'#^ 1^ pstrti de déclarer au magistrat à quelle heure etae quelle manière ils avoient vu sortir le jeune homme. Des apparences si fortes parurent suffisantes pour lé faire arrêter. Il désavoua le crime avec horreur ; mais un généreux ^ard pour l'honneur de sa maîtresse ne lui permettant pas de confesser les raisons qui Pavoient conduit che^ elle, il s'expliqua avec tant d'embarras et si peu de vraisemblance, que cette manière de se défendre fut presque regardée comme une conviction. Cependant , comme il continuoit à soutenir son innocence, et que le témoignage de l'accusateur né suffisoit pas pour le condamner, les juges ordonnèrent la question , qifi , sans être aussi terrible en Ecosse que dans plusieurs autres pays , étoit aussi propre qu'ailleurs à tirer le mensonge ou la vérité d'un malheureux qui manque de constance dans les tour* ments. Elle consistoit à faire avaler une certaine quantité d'eau ; et quand l'accusé avoîtle corps rempli , on le couchoit à terre , on le couvroit d'une planche, sur laquelle on sautoit*pesamment pour lui faire rendre Peau avec la dernière violence, et l'on recommencoit cette cruelle exécution aussi long-temps qu'il* refnsoit de se confesser coupable.
Le bruit de celle seateoce étant parvenu )usqu'a l'amante, die se crut aussi malheureuse que celui qui devoit ^tre traité si rigoureusement pour l'amour d'elle. La tendresse et la reconnoissance l'obligeant de ne rien ménaMe, elle eut le courage d'aller déclarer aux juges quili étoit impossible que l'accusé fût criminel, puisque, depuis fort longtemps qu'il avoit passé effectivement touteà les nuits dans sa maison, elle avoit eu soin elle-même de lui ouvrir la porte, de le conduire dalis sa chambre , où il s'étoit toujours mis au lit avec elle , et de le reconduire ensuite jusqu'à la rue. Cette déclaration produisit peu d'effet; elle fut regardée comme un artifice de l'amour, et la sentence n'en fut pas exécutée avec moûis de rigueur.
Un homme âgé d'environ vingt - dei^x ans , qui joi^oif; à la douleur du supplice la honte étemelle de l'accusation , ne balança guères à préférer la mort au fruit tnêifiç de sa constance, qui ne pou voit être qu'cme vie triste ^t déshonorée. II n'e^uya que la première épreuve^ et confessant tout ce qu'on lui reprochoit, ^ demanda pour unique grâce que sa mort ne fût pas^différée long-temps. Cependant,, par un autre usage de l'Angleterre et de l'Ecosse , il (ut réservé pour le temps ordinaire des exécutions publiques , qui ne se font qiie tous les mois* On le f enferma dans une étroite prison , où il fut traita comme une misérable victime de la justice^
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Le ciel permit peiKlant ce temp&-Ià que deux vo« leurs fussent arrêtes pour des crimes plus réels, et qu'étant condamnés, comme lui , à mourir, ils fus^ sent renfermés dans le même cachot. Quoique leurs chaînes ne leur laissassent point la liberté de s'approcher, ils ayoient celle de s'entretenir. N'ayant point de matière plus présente que leurs crimes et leur supplice, ils surent bientôt pour quelle cause le jeune homme devoit partager leur sort. C'étoient eux-mêmes qui avoient commis le vol dont oh Fa- Yoit chargé. La pitié les toucha ^i sa faveur, et l'aveu d'un crime de plus ne devant rien changer à leur sentence , ils s'accordèrent de concert à lui ren^ dre l'honneur et la vie, en reconnoissant qu'ils étoient seuls coupables. Les explications et les i^*
preuves qu'ils donnèrent aux juges levèrent tous les voiles. L'innocence du jeune homme fut reconnue publiquement, et l'on se hâta de lui rendre la liberté avec toutes les réparations qui pouvoient le consoler de son am<>ur* Sa maîtresse,, qui a voit été jusqu'alors inconsolable, n'eut pas plutôt appris l'heureux changement de sa fortune , qu'elles se rendit à la prison sans rien consulter. Elle l'accabla des plus tendres caresses aux yeux de ceux qui s'y ren-r * contrèrent; et xae suivant plus que ses transports, elle envoya de la chez son père , pour lui déclarer qu'elle n'auroit jamais d'autre mari que celui qu'elle choisissoit à l'heure même, et qu'elle préféroit à
toutes les richesses du monde, fille reçut aussitôt un consentement qu'on ne pouvoit lui refuser après cet éclat , et le mariage fut célébré sur-4e«-champ dans la prison.
Le tribunal de Glascow, qui tenoit un rang dis-tingué dans FËcosse, prit occasion de sa propre erreur pour abolir Filsage de la question, et l'oa ne douta point que son exemple ne fut bientôt suivi de toutes les cours de justice du même pays.
Ou joindra ici un autre exemple de l'abus dangereux de cet usage 9 qui n'eut pas moins de succès. M , gentilhomme des plus qualifiés de la province de Frise, et père de M , qui étoit grand-
ëcuyer du P. d'O. . . , avoit observé avec douleur les misérables effets delà question, qui étoit fort commune et fort rigoureuse dans sa province. Etant un des principaux membres des états , il avoit eu plusieurs ibis occasion de représenter l'injustice et la cruauté de cet usage. Enfin , voyant son avis peu écouté, il résolut de frapper les esprits par queljqu'exemple qui donnât plus de forcç à ses raisons. Il quitta son lit, pendant que toute sa maison éloit enseteliedffiftsie somm^, et s^étant introduit doucement dans la chambre d'un de ses domestiques , il lui prit un couteau qu'il trouva dans sa poche. Il descendit delà dans son écurie, où, choisissant le plus beau et le plus vigoureux de tous ses chevaux,
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il le tua d'un ^and coup qu'il lui donna dans l'en-» droit le plus sûr pour son dessein. Il remonta en** suite dans la chamlnre de son valet avec le même silence. Il remit le couteau encore sanglant dans le lieu où il l'avG&t pris, et il regagna son appartement sans avoir été vu ni entendu de personne. On ne fut pas long-temps à s'apercevoir du malbeur arrivé dans l'écurie. Toute la maison fut en mouvement pour découvrir le coupable. Le maître marquoit une fureur qui paroissoit ne pas lui donner de re-* lâche. Il fit interroger tout Immonde, et tout visiter avec la dernière exactitude. Enfin, le couteau fut découvert. On y voyoit encore les traces du sang, et la mesure de la plaie, qui se trouva égale à la lame, acheva de prouver qu'il avoît été l'instrument du crime. Le valet se défendit inutilement. Il fut arrêté, et sur le refus qu'il fit de se reconnoître coupable , il fut condamné à la question.
Il la souffrit d'abord avec assez de constance. Déjà tous ses os étoient écrasés ou didoqués par la violence du supplice. Mais voyant les exécuteurs prêts à recommencer, la mort lui devint moins horrible que des tourments si cruds. H avoua le fait. Etant même pressé d'en rapporter toutes les circonstances, il en fit un déCûil qui parut vraisem^ blable , et qui satisfit les juges. La sentence de mort alloit suivre aussitôt, lorsque M.. .. demanda d'êlre écouté. Il exposa sa propre histoire, et le dessein
qu'il avoit eu de faire ouvrir les yeux au conseil sur la témérité de tous les jugements de cette nature. Ensuite gémil^nt sur la nécessité où il s'étoit trouvé y comme les autres, de sacrifier quelquefois l'innocence et la vérité à des apparences si trompeuses y il protesta que pour s'en délivrer à l'avenir, il étoit résolu de renoncer à son emploi. La considération oix il étoit dans le pays, porta les états, non-seulement à lui pardonner une si étrange entreprise, mais à mettre sérieusement en délibération les inconvénients de l'ancien usage, et peu après à l'abolir tout-à-&it. Pour lui, il se crut obligé de réparer tous les tourments qu'il avoit fait sou£Prir à son domestique , par une pension considérable qu'il lui assura pour le reste de ses jours.