‹ Œuvres choisies de Prévost avec figuresChapitre 47 sur 76 · D'UN AUTEUR ANGLOIS · texte numérisé non relu

D'UN AUTEUR ANGLOIS

Un écrivain anglois, plein d^une passion vive pour Homère, avoît étudié constamment ce poète depuis son enfance. Ayant pris la résolution de faire des remarques sur sa vie et sur ses ouvrages , qu^il publia dans la suite , et qui eurent un très-grand succès, il sentit non-seulement qu'il avoit besoin d'une* retraite tranquille , mais que le cœur demandant d'être occupé comme l'esprit , il devoit associer à son projet quelque jolie femme qui prit du goût pour lui jusqu'à devenir capable de partager avec lui sa solitude. Il fit à-peu-près le calcul du temps qu'il devoit employer à son ouvrage ; deux ans pa«rurent nécessaires. Son occupation après cela fut de chercher une femme qui convînt à ses inclinations ^ et qui voulût prendre un sincère attachement pour lui. Ce n'étoit pas assez qu'elle fût aimable , sage, et capable d'un commerce aussi sensé que voluptueux • il lui falloit, dans son système, que toutes les qualités qu'il lui demandoit pussent se soutenir pendant deux

|ùis sans diminution; et c'est Iàt-dessusqi|e la crainte de se tromper le rendit extrêmement circonspect. Enfin, il crut avoir réussi dans son choix. Il lui en restoit deux autres, celui d'un laquais et d'un chien, n n'y apporta pas moins de précaution.

Sa maison étoit à l'entrée d'une forêt , d'où il avoit une vue assez étendue dans la plaine, mais sans autre voisinage que celui de quelques fermiers qui cuiti* voient une campagne des plus fécondes. Il n'avoit pas besoin de se faire un autre jardin. La forêt fut sa plus chère promenade. Il y étoit presque continuellement avecla compagne de son' sort ^ et lors^ tjù'il y avoit passé la meilleure partie du jour à se remplir la tête de mille chimères poétiques et my^ thologiques , il revenoit vers le soir à l'éfitrée de la plaine , où il prenoit plaisir à réaliser en quelque sorte toutes ses idées. Il y voyoit les déessesi, les bergères, les pays, les armées et leshéros qu'il ^voit créés , ou qu'il s'étoit représentés pendant le- jour. De là, il alloit coucher ses réflexions par écrit. Il badinoit avec son chien. Il faisoit rendre compte de la dépense à son laquais. H soupoit et passoit la nuit avec sa maîtresse. Deux années se passèrent dans des occupations si simples, sans qu'il eût fait réflexion. une fois, si elles avoient été trop longues. Il s'aperçut néanmoins qu'elles et oient écoulées, et loin de prendre occasion de la fin de son ouvrage pour changer sa forme de vie, il feignit, au contraire, d'avoir be-

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soia d'un espace plus long pour revoir son traTail) et ce parti qu'il offrit à sa maîtresse y fut reçu avec autant de joie qu'il avoit été proposé. Le IsKpais, qui n'avoit été loué que pour deux ans, ne se ttom pas moins disposé a recommencer son service. Tout se ressentoit dans sa maison de l'esprit d'enchanté* ment et de féerie qu'il y avoit répandu. Ces deoi nouvelles années nç parurent pas plus ennuyeuses que les précédentes, et, sous de nouveaux préteites, on résolut d'y en ajouter deux autres^.

Mais le terme du plaisir est presque toujours la douleur. Après six ans passés, dans un repos qui nV voit pas été troublé par un moment d'inquiétude, la mort força l'amateur d'Homère d'abandonner sa solitude. Il perdit sa maîtresse. On ne dit point jws^ qu'où il porta la violence de ses regrets; mais il pot le chemin de la ville avec le corps de celle qu'il avoit aimée, son laquais, son Homère et son chien.

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