‹ Œuvres choisies de Prévost avec figuresChapitre 54 sur 76 · AVENTURE BIZARRE D'UN ANGLOIS · texte numérisé non relu

AVENTURE BIZARRE D'UN ANGLOIS

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V/K fait profession en Angleterre de condamner la plupart de nos modes et de nos usages ; mais nous sommes assez vengés, et par notre propre goût qui nous y attache avec autant de discernement que de plaisir, et par le suffrage de toutes les autres nations de l'Europe , qui s'empressent de venir puiser parmi nous des r^les et des exemples. Les Anglois eux-

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mêmes ^ quoi qu'ils disent, adoptent souyent ce qu'ils ont affecté de condamner. Addisson admiroit, comtne une contrariété surprenante, que pendant une guerre de son temps, c^^st-à-dire lorsque tous le» écrivains de sa ilatidn attaquoient ouvertement tout ce qui portoit le caractère françois, on ne laissât pas de faire venir régulièrement de Paris à Londres, la grande poupée, qui étoit une figure d'albâtre de trois ou quatre pieds de hauteur, vêtue et coiflRse suivant nos modes les plus récentes^ pour servir de modèle à toutes les dames du pays. On assure même que par' une galanterie qui n'est point indigne de tenir rang dans l'histoire, les ministres des deux cours accordoient,' en faveur des dà^mes, un passeport inviolable à \b poupée, et que pendant les hostilités furieuses qui s'exerçoient de part et d'autre, elle étoit ainsi la seule chose qui fut respectée par les armes.

Quand cette circonstance seroit douteuse, le fait n'en est pas moins constant. Yoici un autre exemple de contradiction dans un particulier de ce pays-là :

M. P. , gentilhomme d'Ipsvnch , dans le comté de Suffolck, jouissoit de son bien à Londres, dans l'éloignenxent des a&ires et dans le sein des plaûdrs. Quoiqu'il sût la langue françoise, il n'en avoit pas plus de goût pour nos usages , parce que n'étant ja* i^iais sorti d'Angleterre , il avoit vécu daps l'habitude de ceux de son pays; sans autre raison pour

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condamner les nôtres , il ne kissoit pas , dans toutes sortes d'occasions^ d'être fort ardent à les tourner en ridicule. Il se fit recevoir dans le club de VOld English-way, où l'on faisoit profession dé renoncer absolument aux nouvelles modes qui passent à ïiondres des pays étrangers , et de s'en tenii*, suivant la signification de ces trois mots , aux anciennes pratiques d'Angleterre. Tous les membres de cette société étoient regardés , même des Angldis , comme tme espèce de quakers , qui affectoient de se distinguer par leurs manières et leurs habillements bi-, zarres; geiis voluptueux d'ailleurs, et qui n^épar-^ gnoient rien pour se rendre la vie agréaUe ; mais sans aucun goût pour la commodité et l'élégance j et faisant consister le bonheur dans la multitude de§ plaisirs plutôt que dans le choix*

L'ardeur de se distinguer dans sa société , port^ M. P. à tant d'excès, qu'ayant ruiné tout-à-fait son tempérament , il tomba dans une maladie de langueur dont tous les médecins d'Angleterre ne pu-, rent le délivrer. Après avoir éprouvé inutilement toutes sortes de remèdes, il oommençoit à désespé- ( rer lui-même de son rétablissement, lorsqu'ime

dame françoise , qui demeuroit dans le voisinage ^ ( lui fit offrir Ifss gouttes du général La Motte, en lui I garantissant le succès de cet élixir, dont elle se di-

I soit assurée par divers exemples* On ne s'imaginera

I pas aisément ce qui arrêta M. P. Sans marquer au-*

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cuoe défiance du remède, il refiisa de s'en servir, par la seule raison qu'il venoit de France, et (jue les engagements de son club ne lui permettoient pas d'en employer d'autres que ceux d'Angleterre. Ses associés niéûaes le presserait en vain de bannir ce scrupule. Il protesta que son aversion naturelle pour tout 6e qui venoit des étrangers, étoit un obstacle encore plus invincible que les loix de sa société.

Ccypendant sa maladie étant augmentée jusqa'à lui rendre Sa situation insupportable, il conçut qu'il falloit prendre pdxù entre la vie et la mort , et il le prit eh effet d'une manière digne de ses principes. Il parut consentir à recevoir les gouttes, et se les fit apporter. En même-temps, il fit venir d'un autre coté une préparation d^àpium^ dans une quantité suffisante pour composer un poison mortd. U mit les deux potions dansdeux petits vaisseaux de forme semblable. Les ayant mêlés dans son chapeau , il en tira un au bazard ; et sans autre examen , il avale sur-le-cfaamp la liqueur &tale, résolu, disoit il, de &ire dépendre son sort de la volonté dn ciel , qu'il avoit prise aveuglément pour guide. Sa bonne fortune le fit tomber heureusement sur les gouttes. U s'en aperçut presqù'aussitAt par le salutaire effet qu'ettes produisirent, et se rendant à l'ordre du ciel , qui l'oUigeoit ainlâ de vivre , il continua de £iire usage de ce remède , qui rétablit peu-à*peu sa santé.

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JLà fôcotinoissance qu'il devoit à la dame fran* «oise , et Foccasion jqu'il avoit quelquefois eue de la Toir, lorsqu'elle prenoit la peioe de lui apporter^ les gouttes ) et de les préparer avec beaucoup de douceur et de civilité , lui firent prendre insensi-^ blement pour elle des sentiments de tendresse. Il y trouva trop de douceur pour les combattre ; mais lorsqu'il fut question de les déclarer, il commença i sentir le contraste de ses manières avec celles d'une femme polie, dont le seul regard l'embar rassoit jus-* qu'à Itû faire perdre contenanee. Comme l'esprit et le jugement ne lui manquoient pas , il comprit que ce qu'il falloit pour plaire à t|ne personne aimable et sensée , ne pou voit être une chose odieuse et ridicule ; et cette pensée faisant plus d'impression sur lui que n'en avoit fait auparavant la craiute de la mort, elle lui fit mettre autant de changement dans son extérieur que dau» sea idées. Il est vrai qu'un passage û prompt de la gros^éreté à la politesse y ne se fit pas sans quelques circonstances plaintes; mais la dame , qui s'applaudissoit du succès de ses charmes, se garda bien de le rebuter par des railleries hors de saison. Elle trouvoit d'ailleurs son cçmpte à s'assurer un amant riche et naturellement libéral. Elle Peneouragea par se^ louanges et s^ flatteries. I^se fit tme étude de lut former le goÂf ^ ^m lui inspirant les principe^ de complaisance, de eivttté, de douceur, et lei idées de délicatesse el

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d'élégaoce^ d'où nos usages et nos modes tirent leur source. Il eut bientôt deux amours pour précep* teurs^ car elle conçut à son tour une yive tendresse pour lui ; et le motif qui la faisoit travailler si ar^ demment à le perfectionner, devint le même qui le portoit à recevoir des instructions d'elle. Les pro-* grès sont rapides avec de telles leçons. Enfin yM* V* devint en peu de temps un homme du plus bel air et du meilleur goût» On ne douta point que l'aventure ne finit par un mariage qui ne devoit pas faire moins d'honneur à sa générosité; car la dame étoit pauvre, quoique veuve d'an réfugié françois qu'on avoit cru riche, mais qui n'avoit apparemment que l'art de cacher sa pauvreté*

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