‹ Œuvres choisies de Prévost avec figuresChapitre 55 sur 76 · AU SUJET D'UNE JEUNE ANGLOISE · texte numérisé non relu

AU SUJET D'UNE JEUNE ANGLOISE

U N bourgeois de liondres étant demeuré veuf avec une fille unique^ se voyoit à regret dans la nécessité de la marier, non qu'il manquât de teùdresse pour elle, et qu'elle n'en méditât beaucoup j mais il

jouissoit d'un bien médiocre, dont il ne pouvoit lui donner une partie sans altérer beaucoup^ con* dition; et le temps étoit passé, à Londres comme à Paris, où le mérite et la vertu étoient la plus précieuse dot d'une fille. H falloit que la sienne ne fût pas sans quelque, beauté, puisqu'elle âvoit un grand nombre d'amants. Ce fut après s'en être aperçu qu'il forma le dessein de faire servir à son établissement la tendresse qu'il leur voyoit pour elle. Il s'assura d'abord de ses dispositions, en lui demandant si elle consentiroit à recevoir un époux de sa main; Lorsqu'il ne put douter de son obéissance, il as* sembla , chez un traîteur , cinq personnes auxquelles il savoit qu'elle avoit phi , et leur ayant donné à diner , il choisit le moment de la joie et deFouver-^ ture de^XEur, pour faire tomber l'entretien sur «He. Tout ce qu'il entendit confirmant l'opinion qu'il avok de leurs sentiments, il leur dit qu'il les ;crôyoit assez- honnêtes gens pour bien recevoir ce qu'il avoit à 'leur proposer : « Vous aimez tous ma » fille, continua-t-il , et vous ne pouvez espérer » tous de Fépouser. Aucun de vous d'ailleurs n'est » assez riche pour épouser une fille sans bien, et )) je -vous déclare que jusqu'à ma mort c^e n^'en •» a point à prétendre. Mais, comme il n'y en » a pas un partoiî vous qtie je "n'acceptasse vôlon- » tiers pour mon gendre, je veux vous ouvrir là )> seule voie raisonnable qui puisse m'en' assurer

>) . un. £coutez*moi : Avec hazard égal de perte ef )> de g»in, on lîsque cinq contre cinq. A cinq de* y> gré$ de hazard de gain pour un de perte , on » risque cinq contre ua. Et de même à cinq degrés ^ de hazard de perte contre un de gain , on doû u^ risquer an contre cinq : cW de toutes parts jeu 3D ^1. Mettez ensemble chacun trois cents gwoées^ % qui en fei*ont quinze cents. J'y en ajootenai trois j> cents. Prenez des dés , et que la plus haute chance y> décide. Je donne ma fille au plus heureux , avec » cette somme qui fera sa dot , et l'assurance de }» mes possessions après ma mo;*t ».

Soit résolution sérieuse , soit qu/s la dialeur da y/in eût part à leurs délibérations, ils acc^èreotces o&es; et, s'étant donné «rendez-vous pour le même soir , ils allèrent chacun de leur cété préparer leur arg^nt• Personne ne se fît attendre à l'heure mar* quée. Us jetèrent les dés, et la fortune ûvorisa le commis d'un riche marchand qui étoit yeuf depuis quelques aimées, et qui se reposo^t sur cet homme de la plus grande parti^^ de ses affîiires. Les autres payèrent fidèlement leur somme, et se retirèrent sans , doute en maudissant le jeu et l'amour. Les grandes joies ne s'accordaot guères avec beaiacoup de modération, il fut impossible au commis de cacher 3on aventure à son maitU'e. Celui* ci la trouva aussi jsurpreoante qu'elle l'étcût , et le £eUcita d'abord de son bonheur; mai^ 4taai venu à réflédiir sur le

portrait qu'il lui avoit fait de sa maîtresse, et s'en formant encore un plus aimable par la rëfleidon qu'il fit lui-même sur son caractère , qui devoit être la douceur et la modestie même, pour s'être abandonnée avec tant de soumission à la volonté de son père , il sentit une curiosité extrême de la voir, et se satisfit dès le lendemain. L'amour ne le manqua pas. Il revint si passionné, que, se déterminant toutr d'un-ooup à &ire la fortune de cette fille , il pro« posa à son commis de la hii céder, en gardant le» dix- huit cents guinées pour se consoler de sa perte. Mais loin de se trouver disposé à cette complaisance, l'amoureux commis protesta qu'il ;ne la cé«deroit pas au premier piînce du sang, et qu'il ne faisoit cas des guinées que par l'assurance qu'dles kii donnoient d'être bientôt marié à ce qp,^l aimoit uniquement. >

Ici l'affaire devint sérieuse. Le nareh and , irrité de voir qu'un homme qui lui -dçvoit tout osât lui résister, lui demanda à^h il avoit §u l'àvgent qui lui avoit servi à gagner au jeu la demoiselle eft les gui* nées. Il lui faisoit cette question , parce q«filétoit sûr qu'il n'avoit pu avoir d'autre argent que le sien. Un peu de réflexion deVoit le faire comprendre ai^ commis. Mais n'en prévoyant pas 1^ suites , il confessa qu'il l'avoit tiré de la caisse <j[e son maître, et qu'en supposant qu'il l'eût perdu, son dessein étoit de l'en avertir et de lui restilder cette somme par

AjSk AVENTURES.

une ou deux années de ses gages. Son obsÛnatioD ne diminuant pas après cet aveu , le marcbaod le oîta devant la justice , en prétendant que le coup de dés qu'il avoii jeté étoit à son profit , puisqu'il étoil jeté sûr son argent , et par conséquent que la de* nioisélle et lés dix-4iuit cents guinées dévoient être h lui*

Cet étrange procès fiit porté devant les magistrats du Kmgs Binch. Le marcband , pour mettre tool le monde dans ses intérêts , offrit de rendre leurs trois cents guinées aux quatre rivaux maiheureuj. La demoiselle et son père , dont les vceux secreis n'étoieat pas sans doute pour le commis, mais qui se confesfiioient obligés de lui tenir parole , s'il obtenoit l'avantage, attendirent modestement la décision dés îuges. Le conunôs se défendoit avec toute Fardeiir qu'inspire l'amour; et le public, qui ne consnitoit que fessikuples mouvèmenjts de la nature, souhaitoit, pour Pamour^de la demoiselle, qu'elle devint l'épaôse du marcband, et pour Ta-. m<mr du commis, qu'il obtint la. liberté d'époutèr 9a matWesoe. C'étoit à lu justice dVccorder tout iselâ, ' M. j.

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