CHAPITRE XIX
Le souper au château.
La comtesse ordonna alors qu'on servit le souper; elle y retint M. le curé , et Uarie fut aussi obUgée de s'asseoir à table avec eux. Pendant la prière , au commencement du repas, Marie éprouva de vives émotions. Mon Dieu! pensait-elle, combien étais-je affligée et découragée tantôt, quand, après toute une journée de pénible travail , je fus renvoyée de la métairie sans qu'on voulût seulement me donner à
oaperl... Aurais-je pu m'im^iner que je soupeais ce soir même dans un château, en si belle comlaguie ? Ah ! désormais je ne me découragerai plus ; juoi qu'il puisse m'arriver, ma confiance en Dieu era inébranlable !
On invita Marie à s'asseoir entre la comtesse et a Qlle Amélie. Elle se dérendit avec une aimable imidité d'accepter cette place d'honneur. Mais la lomtesse lui dit afTectueusement -.'« Nous D'avioos las perdu , mais exilé notre fille. Nous l'avons rerouvée ; il est donc juste de célébrer ce bonbeur par m banquet d'allégresse , et la place d'honneur lui ippartient de droit, n Elle prit Marie par la main. •X la conduisit k la place assignée.
Pendant le repas, les conversations roulèrent iresque uniquement sur l'histoire de Marie. Panai es gens de sa suite que le comte avait amenés dans •e château, se trouvait aussi l'honnête Antoine; ce 'ieui serviteur aidait à servir ses maîtres à table, )ien plutôt par inclination que par devoir. Mais ce loir il ne bougeait point de derrière la chaise de Qarie, et de temps en l«mps il essuyait ses yeui nouilles de larmes bien douces; son grand âge, sa irobité éprouvée et l'ancienneté de ses services lui ivaient acquis le privilège de mêler parfois son tetit mot h la conversation des maîtres. « Eh bien! nademoiselle Marie, dit-il, l'événement n'a-t-il tas bien justifié ce que je vous disais à vous et i otre père, là-bas, près de la borne, dans la forêt ; 'm probité survit à tout, et celui qui se confie d Dieu l'en sera point abandonné? K présent il ne manque dus ici qu'une chose, la présence de votre père, Qonbraveet îincienami, le compagnon de ma jeu-
nesse. Quel dommage qu'il n'ait pas vécu jusqu'à ce fortuné jour ! Ah I comme l'honnête Jacques aurait été heureux de voir éclater l'innocence de l'enfant qui , après la mort de sa femme , était tout ce qu'il avait de plus cher au monde ! Quelle joie c'eût été pour lui de la voir ainsi comblée d'honneurs ! J'ai beau faire , je ne puis m'ôter de l'idée que le bon Dieu aurait dû le laisser vivre encore un an de plus... Oui, quand même il l'aurait laissé mourir de joie ce soir, je m'en consolerais encore si Jacques avait pu emporter cette joie-ci dans l'autre monde !
— Je ne puis blâmer vos regrets , bon et honnête vieillard, lui répondit le curé, car ils font honneur à votre cœur. Cependant nous ne devons pas borner nos regards uniquement à cette vie , qui n'est que la plus petite , j'oserais même dire la plus misérable portion de notre existence totale. Ce monde n'est que le vestibule d'un monde bien préférable; cette vie sur la terre , qu'un préparatif pour une seconde, une meilleure vie dans le ciel. Si donc nous considérons la carrière d'un homme sans avoir égard à sa destination future , nous y devons nécessairement rencontrer, surtout dans les événements terrestres de la vie humaine , des choses qui , selon nos vues bornées, nous paraîtront bizarres, contradictoires, et en désaccord avec nos idées sur la sagesse, la bonté et la justice de Dieu.
« Mais il est un plus bel avenir ; heureusement pour nous, pauvres mortels, il existe une vie meilleure : il est un ciel , et c'est là seulement que le grand but de toutes les souffrances sera entièrement atteint, et que les motifs de leur enchaînement seront parfaitement développés à notre intelligence.
c'est \h , c'est dans le ciel que le sage et iofortuné ïillard que vous plaignez reçoit en ce momenl. <ur ses soufTraDces et ses malbeurs non mérités, le récompense infiniment plus belle eL plus écla- □te que tous les dédommagements que nous pour- )ns otTrir à sa fille sur la terre. Je puis d'ailleurs lUS assurer que votre ami, le vertueuï Jacques, 1 mort dans la ferme persuasion que l'innocence i sa fille serait reconnue un jour, que le Doble imte veillerait sur elle comme un père , et que )tre eïcellente comtesse lui tiendrait lieu de mère; sans doute du haut des cieuK, où ses vertus et ses albeurs me semblent lui mériter une place parmi s bienheureux , il voit avec une bien douce satisction la nouvelle condition de sa fille cbérie. » C'est dans de semblables entretiens que se terina cette soirée, consacrée tout entière au triomphe ) l'innocence.