CHAPITRE XX
Le comte vient i Sapincour.
Le lendemain au lever de l'aurore, tout le monde 1 château était déjà occupé des préparatifs du dëjrt. On remarquait surtout le vif empressement 'Amélie et d'une des demoiselles étrangères, qui étaient chargées de la toilelle de Marie.
Avant ses infortunes, Marie s'habillait à lîcbbourg jmroe il convient aui filles des serviteurs d'un rand seigneur. Mais, comme pendant son séjour II i métairie elle avait été obligée de remonter pièce
à pièce sa garde-robe , elle ne voulut point attirer sur elle les regards des gens par un costume qui n'était pas le leur ; elle s'était donc habillée à peu près comme toutes les autres filles de campagne en cette contrée. La demoiselle étrangère, qui se trouvait de même âge et de même taille que Marie , lui donna, h la prière d'Amélie, un habillement complet presque tout neuf et très-élégant. Marie hésitait beaucoup à mettre une robe aussi belle.
Mais la comtesse Amélie lui dit : « Ne fais donc pas tant de difficultés , ma bonne ; dépêche-toi de mettre cette robe. Nous avons décidé que dès aujourd'hui tu resteras toujours auprès de moi en qualité d'amie et de compagne : il faut donc que tu sois habillée autrement qu'à la métairie. Il vaut mieux que tu changes de costume ici, cela fera moins de sensation. »
Les deux aimables demoiselles se mirent donc à parer Marie de leur mieux , la prirent ensuite entre elles, et la conduisirent ainsi au salon , où le déjeuner était déjà préparé. Tout le monde fut d'abord surpris de voir entrer une troisième demoiselle étrangère ; mais bientôt on reconnut Marie. On la salua avec des acclamations flatteuses, et l'on applaudit à cette heureuse métamorphose, comme on appelait ce changement de costume.
Après le déjeuner, on monta tout de suite en voiture, et il fallut que Marie se plaçât à côté d'Amélie , dans le même carrosse où étaient le comte et son épouse. Le comte fit prendre la route qui passait par la métairie de Sapincour, parce qu'il voulait faire connaissance avec les braves gens qui avaient si bien accueilli Jacques et Marie. Chemin
faisant , il s'informa soigneusement de tout ce qui les concernait. Marie ne lui cacha point qu^ils se trouvaient dans une triste position, et qu'ils avaient peu de moments agréables à espérer pour le reste de leurs vieux jours.
L'arrivée d'un carrosse à Sapincour y fit une sensation extraordinaire; car, depuis que la métairie existait , il n'y était peut-être jamais venu un carrosse , et encore bien moins un équipage aussi magnifique.
La jeune fermière , dès qu'elle entendit la voiture s'arrêter devant la porte, sortit précipitamment de la maison. « Il faut, disait-elle, que j'aide ce seigneur étranger, et la dame son épouse , et les deux demoiselles leurs filles à descendre de voiture.» Elle s'approcha effectivement. Lorsque le comte et son épouse furent descendus, elle vint offrir la main à l'une des deux demoiselles , en qui tout à coup elle reconnut Marie... «Que diantre est-ce là?» s'écria-t-elle dans son langage grossier, en retirant si brusquement la main qu'elle tendait à Marie, qu'on aurait cru qu'elle venait de toucher un serpent. Elle recula de dix pas en arrière et changea plusieurs fois de couleur.
Le vieux paysan était alors occupé au jardin. Le comte, son épouse et Amélie accoururent le trouver, le comblèrent d'éloges sur sa bienfaisance envers Marie et son père, et l'en remercièrent avec des expressions affectueuses. « Hélas ! disait le bon campagnard, je dois plus de reconnaissance à ce brave Jacques qu'il ne m'en doit. Avec lui, il semblait que la bénédiction fût venue sous mon toit , et si j'avais eu la prudence de suivre exactement tous
ses conseils, je serais plus heureux que je ne le suis. »
Pendant ce temps-là , Marie était allée chercher la vieille paysanne dans sa petite chambre; elle Tamena par la main , en l'invitant à ne pas s'intimider, car jamais la bonne femme n'avait parlé à des personnages de si haute distinction. Ce ne fut donc qu avec une crainte extrême qu'elle se laissa conduire. Chacun la combla d'éloges et de remercîments.
Les deux vieillards, d'abord décontenancés et confus , se mirent bientôt à pleurer de joie comme des enfants. «Ne te l'ai-je pas prédit, disait enfin le paysan à Marie , que ton amour pour ton père assurerait ton bonheur à venir? »
La jeune paysanne, se tenant h une distance respectueuse , murmurait entre ses dents : « Hem ! hem ! quelles bizarreries ou voit pourtant dans ce monde! Voilà cette misérable vaurienne tout à coup devenue une demoiselle de distinction. Qui diantre se serait imaginé cela? Oh ! à présent nous autres, nous ne pouvons pas aller de pair avec elle. Mais c'est égal, on sait de quelle pâte elle a été faite, on n'a pas oublié et on n'oubliera pas qu'hier au soir encore elle montait par cet étroit sentier là-haut , son petit paquet de guenilles sous le bras, pour aller courir le pays et mendier de maison en maison. »
Par bonheur pour elle , le comte n'entendait point ces propos infâmes ; néanmoins quand il crut voir l'envie et la moquerie peintes sur le visage de cette femme , c'en fut assez pour qu'il la jugeât. Voilà une créature abominable, se dit-il; puis il se pro-
ver vivement la proposition du comte. Cet arrangement la débarrassait tout d'un coup du père et de la mère de son mari^ et dans son avarice sordide elle en était au comble de la joie.
Le comte promit d'envoyer prendre les deux vieillards aussitôt qu'il aurait terminé les arrangements nécessaires pour leur installation; ensuite il remonta en voiture avec sa compagnie et retourna à Echbourg.