CHAPITRE XXI
L'avarice punie.
Le comte tint exactement sa parole. Avant la fin de l'automne, une voiture arriva d'Echbourg à la métairie pour emmener le vieux couple. Le fils pleurait à chaudes larmes en voyant ses parents près de le quitter; mais la bru, qui n'avait cessé de compter les jours et les heures jusqu'au moment de leur départ, se sentit à l'aise d'en être enfin débarrassée.
Ce mouvement de satisfaction ne dura pas longtemps ; car le cocher lui présenta un acte du magistrat, portant que tout ce qui, dans le contrat de mariage et l'acte de cession de la métatrie , avait été stipulé pour l'entretien et la nourriture du père et de la mère , serait évalué en argent sur le prix courant des denrées , et que le montant en serait payé tous les trois mois, en bonne monnaie ayant cours, au receveur des impositions , sous peine de contrainte par garnisaire.
MARIE. iOS
tantôt chez l'avocat, tantôt chez le greffer, et de toute la nuit elle ne put fermer Tœil; elle se creusait la tête à combiner, à calculer, à rouler dans sa tête mille projets. Finalement, à force de peines, de démarches et de frais, elle obtint, au lieu de ses dix mille francs... cent écus!
Pour le coup elle faillit perdre la tête ; le déses^ poir la saisit, la vie lui devint odieuse, et elle désira la mort. Le violent chagrin qui la rongeait Taffaiblit beaucoup, et lui causa une fièvre opiniâtre et dangereuse. Son mari voulut appeler le médecin de la ville voisine, mais elle s'y opposa. « Il n'a pu guérir le vieux Jacques, disait-elle, ainsi il ne saura pas me guérir non plus. Le bourreau de Buchendof se connaît bien mieux en médecine. » Au fond c'était l'avarice qui la faisait parler ainsi \ car elle croyait gagner quelques francs en se servant du bourreau, qui, selon elle, devait être moins cher que le médecin. Pour cette fois le mari fit une sérieuse résistance , et alla chercher le docteur. La paysanne, outrée de dépit, jeta par la fenêtre la première fiole qu'on lui présenta d'après l'ordonnance du médecin , et fit secrètement appeler le bourreau , dont le fameux élixir calma effectivement la fièvre; mais comme il entrait dans cette composition des substances vénéneuses, au lieu de la fièvre il se déclara une maladie de consomption.
M. le curé d'Erlebron visita la malade, et l'exhorta paternellement à s'amender, à changer de sentiments et à détacher ses idées des choses terrestres pour les tourner vers Dieu.
Mais ce discours ne fit que l'irriter ; elle se mit à regarder fixement le bon pasteur avec de grands
donna tontes les peines imaginables pour la diriger Ters des voies meilleures. Elle commença bien à s'adoucir un peu sur la fin de ses [jours et à témoigner quelque repentir; cependant le pasteur doutait encore, non sans motif, qu'elle se fût véritablement et sincèrement corrigée. Elle mourut enfin à la fleur de son âge, triste victime de sa passion et prouvant par son exemple que les richesses, au lieu de faire le bonheur de Thomme , ne servent qu'à le rendre misérable.