‹ Œuvres choisies du Chanoine Christophe SchmidChapitre 33 sur 107 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La cabane de Burkard.

La matinée fut belle et calme. De temps en temps le charbonnier prêtait Toreille pour épier le réveil de la fille du châtelain. Souvent il croyait l'entendre quitter le lit de mousse, et toujours il se réjouissait en voyant qu'il s'était trompé. Elle dort, se disait -il, elle ne pense point à son malheur. Ah ! le sommeil est un des plus doux bienfaits de la Providence : il nous fait oublier les chagrins et les fatigues tant qu'il dure , et nous donne de nouvelles forces pour les supporter quand il nous abandonne.

Bientôt survint la jeune Agnès , l'aimable fille du charbonnier; elle apportait dans un panier le déjeuner, le dîner, et le souper de son père. Le voyant triste, elle lui en demanda le motif, et ne put apprendre sans pleurer le désastre d'Edelbert et de sou excellente fille.

Rose se leva enfin. Au premier instant elle ne se rappelait plus son malheur ; elle ne savait où elle était ; mais bientôt des souvenirs trop fidèles lui retracèrent tous ses désastres , et ses joues étaient inondées de larmes quand elle sortit de la hutte. Le charbonnier et sa fille vinrent au-devant d'elle.

«Eh! Mademoiselle, s'écria Burkhard, ne vous chagrinez pas ainsi -, voyez comme après cette nuit orageuse le ciel est devenu calme et serein. Ainsi se dissipera l'orage qui vient d'éclater sur vous et sur votre père. Mettez votre confiance en Dieu; il

saura vous protéger et vous rendre le bonheur quand il en sera temps. »

Rose et Agnès se saluèrent de la manière la plus affectueuse, comme d'anciennes amies qui s'étaient connues et aimées dès leur plus tendre enfance. H Y avait longtemps qu'elles ne s'étaient vues, et toutes deux s'étonnèrent de se trouver si grandes. Agnès tira ensuite du panier la provision du jour» C'était du lait pur, du beurre frais et du pain savoureux. Rose prit sa part de ce déjeuner frugal. « Actuellement, Mademoiselle, dit le charbonnier, suivez Agnès; elle va vous conduire à ma cabane ; vous pourrez y rester jusqu'à ce que Dieu vienne à votre aide. En attendant, je songerai ici au moyen de vous servir , si Dieu veut m'en faire la grftce. J'irai vous rejoindre dès que les soins de ma charbonnière me le permettront. Mais ne pleurez plus comme cela; le chagrin ne sert de rien , les larmes ne changent pas notre sort. . . Toi , ma bonne Agnès, aie bien soin de guider comme il faut Mademoiselle. Conduis-la parla main, surtout dans les sentiers difficiles et périlleux de ces montagnes ; songe , ma chère , que c'est la fille unique de mon bienfaiteur, aujourd'hui malheureux et captif, que je confie k ta prudence... Allez, et que le Ciel vous protège ! »

Rose et Agnès partirent donc. Depuis la charbonnière jusqu'à la cabane , la forêt était presque impénétrable. Il leur fallut traverser d'épais fourrés , gravir des hauteurs escarpées, et suivre d'étroits sentiers bordés d'horribles précipices. Enfin elles arrivèrent dans un vallon riant, où se trouvait la cabane du charbonnier.

166 ROSE DE TANNEBOURG.

C'était une jolie maisonnette , d'un aspect fort agréable : des arbres fruitiers l'entouraient de toutes parts. Un ruisseau clair comme le cristal coulait tout auprès. Un frais gazon émaillé de fleurs odorantes tapissait tout le vallon. Les hautes montagnes et l'épaisse forêt le défendaient de la violence des vents , et permettaient au printemps d'y revenir plus tdt que dans le voisinage. Dans le fond de la vallée paissaient de grasses génisses , et des chèvres à la mamelle traînante broutaient les buissons qui couvraient les rochers d'alentour. A côté de la maisonnette on voyait un petit jardin bien ordonné , non moins bien cultivé , et entouré d'un treillis de branches vertes. Dans un coin de ce joli jardin s'élevaient plusieurs ruches en paille artistement travaillées; l'abeille laborieuse volait incessamment de la ruche aux fleurs, et des fleuus h la ruche. Des poules au luisant plumage grattaient la terre à la porte de la maisonnette. « Voici notre cabane , » dit la bonne Agnès. Rose entra et s'assit, car elle était bien fatiguée. La chambre où elle se trouvait lui parut d'une remarquable propreté, et les vitres bien claires de la petite fenêtre permettaient à la vue de s'étendre sur tout le vallon et les rochers environnants.

Il était alors midi. La femme du charbonnier, sensible et reconnaissante comme son mari , pleura sur les malheurs du bon chevalier, et offrit ses services à Rose. « Votre père, lui dit-elle, a fait bâtir cette cabane ; elle est à vous ; nous vous la rendons, et nous sommes prêts à servir avec dévouement la fille de notre bienfaiteur. — Ah I répondit Rose , mon père ne pouvait mieux placer ses bienfaits,

ROSE DE TANNEBOURG. le?

puisque vous savez si bien les reconnaitre... — Eh ! mon Dieu, interrompit la charbonnière, je n*ai qu'une bouillie de gruau d'avoine ; il est déjà plus de midi : que faire ? Agnès , tiens compagnie à Mademoiselle; je retourne à la cuisine. » Elle partit, malgré les remerclments de Rose, et rapporta bientôt un plat d'œufs, que Rose trouva excellent. « Hélas! reprit la charbonnière, je n'ai ni vin ni bière. Ah ! c'est aujourd'hui pour la première fois que je regrette d'être pauvre. — Vous ne savez pas, répliqua Rose, combien vous êtes riche. Vous avez une nourriture simple, mais abondante et saine; une existence obscure et tranquille, dont rien ne troublera la paix. Dans notre chÀteau, au contraire , que de tourments et de soucis ! et puis enfin quelle horrible catastrophe ! . . . Dieu toutpuissant, rendez -moi mon père, et laissez -nous passer notre vie dans cet obscur et paisiMe vallon. »

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