CHAPITRE VII
Le ehaibonnier reconnaissant.
Plusieurs jours se passèrent sans que Burkhard arrivât, sans même qu'on en eât aucune nouvelle : seulement il avait prévenu sa fille , la dernière fois qu'elle lui avait porté des provisions, qu'elle n^avait pas besoin de revenir, attendu qu'il allait transporter le charbon à la ville. Il espérait , ajoutat-il , être Mentôt de retour à la maison. Cependant son absence se prolongeait, et déjà il causait de vives inquiétades, lorsqu'au moment oii Ton s'y
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attendait le moins , on le vit entrer avec un beau chevreuil sur Tépaule, et un arc et des flèches à la main. Il posa son fardeau à terre , et salua avec une égale affection la demoiselle , sa femme et sa fille, qui toutes lui témoignèrent une grande joie de son retour. « As-tu bien vendu ton charbon , mon cher ami? lui demanda sa femme.
— Ah ! bien oui I du charbon, répliqua celui-ci ; le charbon est le moindre de mes soucis ; trop heureux si toutes mes espérances ne se fussent pas évanouies! Je viens de faire quelques courses, dont je n'avais pas voulu parler d'avance. J'ai visité des chevaliers auxquels le père de cette demoiselle a rendu autrefois d'éminents services. Je les ai vivement sollicités d'aller attaquer le château de Guneric pour délivrer son illustre prisonnier, ou du moins de surprendre et d'enlever Cuneric dans une de ses chasses et de l'emprisonner lui-même jusqu'à ce qu'il rende à Ëdelbert sa liberté et ses biens. Mais toutes mes instances ont été inutiles; ces chevaliers sont des ingrats : tous m'ont répondu que Cuneric est trop puissant, et l'entreprise trop hasardeuse; qu'elle pourrait avoir une issue fatale au téméraire qui la tenterait ; qu'il vaut mieux attendre que les autres amis d'Êdelbert soient revenus de la guerre, et qu'alors peut-être, mais seulement alors, il sera raisonnable d'essayer quelque chose. Ces misérables égoïstes n'ont pas seulement songé à demander ce que vous êtes devenue, Mademoiselle. Une si grave ingratitude m'a navré le cœur ; les larmes me suffoquaient. Cependant je n'en laissai pas échapper une seule ; mais je ne voulus pas non plus dire que vous êtes réfugiée dans ma
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pauvre cabane, et encore moins leur demander un asile pour vous dans leurs châteaux. Je pense, moi, que vous ferez beaucoup mieux de rester ici. Réfléchissez-y, et décidez vous-même le parti que vous devez prendre.
— Toutes mes réflexions sont faites , dit Rose ; j'aime cent fois mieux rester chez vous , si toutefois vous voulez bien être assez bons pour me garder.
— Pour vous garder, MademoiseUe ! s*écria le charbonnier les larmes aux yeux. Pensez-vous donc que nous ayons oublié que votre généreux père m*a sauvé des prisons du féroce Cuneric, qu*il m'a recueilli dans son château, et ma femme, et mon enfant avec moi? Cette cabane, les terres qui l'environnent, enfin tout ce que nous possédons, c'est à sa bonté que nous le devons. Nous serions des monstres d'ingratitude si nous pouvions oublier un seul instant de pareils bienfaits ; nous en sommes incapables. Nous ne sommes que de pauvres charbonniers, nous, mais nous ne sonmies point, nous ne serons jamais des ingrats. Restez donc avec nous, noble et chère demoiselle ; restez-y tant qu'il vous plaira. Je tâcherai de vous servir de père ; ma Gertrude et mon Agnès s'empresseront toujours de prévenir vos besoins et vos désirs, autant que le permet notre position ; nous n'épargnerons rien pour vous rendre moins désagréable cet asile solitaire, et notre plus grand bonheur, à nous , serait de rendre le repos et la félicité à la digne fille de notre mattre , de notre bienfaiteur. »
En achevant ces mots y inspirés par la plus vive et la plus ardente reconnaissance , il releva le chevreuil; puis il ajouta: « Pendant plusieurs jours
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VOUS avez fait maigre chère ; je pense vous régaler en vous offrant à souper le foie de ce chevreuil : je vais Tapprêter moi-même ; il m'est arrivé souvent de faire le cuisinier lorsque j'accompagnais monsieur votre père à la chasse. » Et il porta son gibier à la cuisine.
Le lendemain, il fit dans sa maisonnette de nouveaux arrangements, afin de loger Rose d'une manière plus convenable. II lui céda la plus belle chambre, après l'avoir meublée et décorée le mieux qu'il put. « Voilà, ma chère demoiselle, dit-il quand il eut terminé ces apprêts, voilà au moins un réduit un peu plus commode. Quant à la table, je me réserve de l'approvisionner. Tout le gibier de cette immense forêt appartient sans contredit à votre père ; je serai donc votre veneur ; je vous fournirai en abondance des chevreuils et des lièvres , des canards sauvages et des bécasses, et même, si vous le désirez, des sangliers et des cerfs. » Burkhard offrit ensuite à sa jeune hôtesse de faire avec lui, sa femme et sa fille, une visite dans le vallon, qu'il voulait lui montrer en détail. « Voyez, dit-il, ces beaux champs de blé et ces riantes prairies ; c'est votre père qui nous a donné tout cela. » Il la conduisit aussi dans le petit jardin ; Rose ayant paru prendre plaisir à examiner les abeilles, il lui fit cadeau de la plus belle ruche, et détacha pour les lui offrir quelques rayons d'un miel pur et doré.
Burkhard dut bientôt retourner à la charbonnière ; mais jamais il ne revenait à la cabane sans rapporter quelque chose à la noble demoiselle : tantôt c'était un panier de belles écrevisses , tantôt d'excellents champignons. Une fois il attrapa une
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jeune tourterelle , pour laquelle il fit une jolie cage ; un autre jour il apporta un petit chevreuil, qui le suivait comme un cbien ; il avait , sans en rien dire à personne, apprivoisé ce charmant animal, qui s'accoutuma facilement à sa nouvelle maîtresse. Lorsque Burkhard restait à la maison, il savait occuper agréablement Tattention de Rose ; son bon sens et son bon cœur lui indiquaient le moyen de l'intéresser. Il avait toujours à lui raconter quelque prouesse du chevaUer, ou quelques traits de piété ou de bienfaisance de la châtelaine antérieurs à la naissance de Rose, qui par conséquent les ignorait encore. £t ces récits, qui charmaient ses peines, lui offraient en même temps des exemples qu'elle se promettait bien d'imiter.
La bonne charbonnière ne lui montrait pas moins d'attachement et de prévenances. Ayant appris que Rose avait perdu tout son linge, elle s'empressa de lui en procurer, et composa un petit trousseau avec la prévoyance et le discernement d'une bonne ménagère. Elle tira de son armoire la toile nécessaire pour faire quelques chemises, elle lui donna du coton et de la laine pour tricoter des bas , et lui témoigna son regret de ne pouvoir lui offrir tous ces objets dans une qualité digne d'une si noble demoiselle. « Mais, ajouta-t-elle , j'ai filé cet hiver beaucoup plus fin, et en assez grande quantité pour en faire une belle pièce de toile ; malheureusement elle est encore chez le tisserand. » Dès qu'il l'apporta , la charbonnière l'étendit sur le gazon, au bord du ruisseau, pour la blanchir, et en fit cadeau à Rose. Ces présents avaient un double mérite : d'abord elle en avait le plus grand besoin ; puis ils lui pro-
curaient une occupation qui faisait diversion à son chagrin.
Agnès fut aussi pour Rose une compagne aimable et pleine d'attentions délicates. Elles travaillaient et jouaient ensemble ; Rose lui apprit à coudre et à tricoter dans la perfection ; elles allaient ensemble arroser la toile étendue sur la petite blanchisserie , et soigner le jardin, qui faisait les délices de Rose^ quoiqu'on n'y vît que des plantes potagères les plus communes, et pour tout ornement quelques fleurs^ un peu de cresson, des capucines, des liserons bleus, et çà et là de superbes pavots rouges.
Hais Rose ne se consolait point des malheurs et de rafTreuse captivité de son père. Aux éclats de la première douleur avait succédé une mélancolie qui devenait plus profonde de jour en jour, et dont enfin rien ne pouvait plus la distraire : son front ne s'éclaircissait un peu que lorsqu'elle entendait le bon charbonnier s'entretenir avec sa femme de tous les projets qu'il roulait dans sa tête pour adoucir la position du chevalier, ou même pour le délivrer ; car l'imagination du brave Burkhard se réglait bien moins sur ses moyens que sur ses généreux desseins.
Un dimanche , ils étaient assis tous les quatre à table , et la délivrance d'Edelbert avait été , comme de coutume , le principal sujet de leurs entretiens. Le repas était achevé , il ne restait plus sur la table qu'un petit plat de champignons bien appétissant. « Mangez donc, mangez-en, ma chère demoiselle, puisque vous les aimez ; on voudrait bien en avoir de pareils au château de Fichtenberg. Un charbonnier de mes amis y en envoyait souvent, surtout
de ceux qu'on appelle morilles , et même il y avait placé sa fille au service de la femme du concierge ; mais cette femme, qui est un diable, à ce qu'on dit, a chassé la pauvre fille; là -dessus mon noir confrère, qui n'a pas non plus une trop bonne tête, s'est fâché, et a juré de ne plus envoyer de cham pignons à Fichtenberg, quand même les gens du château et le château lui-même viendraient l'en prier à deux genoux. »
Ce fut pour Rose un trait de lumière. Elle se lève précipitamment, et, les yeux rayonnants d'espoir et de joie, elle s'écrie : c< Bon , c'est cela ! Écoutez, je prendrai le costume d'une fille de charbonnier ; je porterai des champignons au château de Fichtenberg, je tâcherai de gagner la confiance de la femme du concierge; j'entrerai à son service, et alors..., je saurai bien faire en sorte de voir mon père , d'adoucir son infortune , et peut-être même de le délivrer. »
Toute la famille du charbonnier, justement effrayée de cette idée téméraire , s'efforça en vain de lui en démontrer les difficultés et les périls; aucune observation ne put la détourner de son projet. Elle sortit en courant, et au bout de quelques minutes reparut avec les habits d'Agnès. La charbonnière et sa fille étaient ravies de voir la noble demoiselle habillée comme elles; Rose était charmante sous ce modeste costume.
« Oui, sans doute, observa Burkhard, ce costume vous sied parfaitement; mais, pour compléter votre travestissement, il faut donner à vos mains et à votre figure une teinte brune avec une composition que je vais vous apporter. »
Rose suivit ce conseil prudent , et résolut de partir le lendemain , tant elle avait peur de se laisser devancer par quelque paysanne. « Eh bien ! puisque vous le voulez absolument, dit le charbonnier, courez-en la chance , et que le Ciel vous protège ! Ce soir même j'irai vous cueillir les plus beaux champignons; nous avons aussi dans la chambre d'en haut quelques chapelets de morilles sèches. Agnès vous accompagnera jusqu'à la lisière de la forêt, près d'une petite colline sur laquelle il y a trois croix en pierre. De là vous pourrez voir Fichtenberg, et ce sera là, au pied des trois croix, qu'elle attendra aussi votre retour. »
Le lendemain au lever de l'aurore. Rose était déjà prête à partir. Elle prit à son bras le panier de champignons. Agnès en portait un autre , dans lequel il y avait quelques vivres. Burkhard et sa femme arrêtèrent un moment sur le seuil de la cabane la vertueuse fille, pour lui donner leur bénédiction et quelques conseils inspirés par la plus tendre solhcitude ; puis ils la regardèrent s'éloigner, et de grosses larmes coulaient dans leurs yeux. « Oui, je n'en doute point, elle réussira, elle doit réussir; Dieu n'abandonnera pas une enfant qui se dévoue ainsi pour son père. »