‹ Œuvres choisies du Chanoine Christophe SchmidChapitre 4 sur 107 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

La bagne perdue. — Horrible soupçon.

A peine Marie, après avoir essayé la jolie robe, Teut-elle pliée avec soin et renfermée dans son tiroir, qu'on vit la jeune comtesse accourir en toute bâte et entrer dans la petite chambre , pâle , tremblante et presque hors d'haleine. « Marie , au nom du Ciel! qu'as-tu fait? dit-elle. La bague de diamants de ma mère a disparu ! Personne n'est entré dans la chambre que tof. Rends-la-moi bien vite , ou cela va faire un bruit terrible; donne-la-moi vite, et cette affaire pourra encore s'arranger. »

A cette apostrophe, Marie devint pâle d'effroi. « Mais, s'écria-t-elle , que voulez-vous dire? je n'ai point votre bague : je n'en ai pas même aperçu dans

[a pièce oii j'ét^s : je n'ai pea seulement bougé de la place où j'étais eu entrant.

— Marie ! Marie' répéta la comtesse insistant, je l'en prie, pour ton propre salut rends-moi la bague ; ;u ignores sans doute la valeur de ces pierres ; cette lague a coûté près de mille écus. Je suis persuadée lue , si tu a-rais su cela , tu ne l'aurais pss prise ; tu 'as peut-être regardée comme un bijou de peu d'imxirtance. Donne-la-moi , et je te promets qu'on te pardonnera , qu'on ne verra dans cette faute qu'une (impie étourderie. »

La première surprise faisant place à l'afOiction , Harie se mit à pleurer. « Je puis vous l'afArmer en loute vérité , je ne sais ce que vous voulez me direlamais de ma vie je n'ai osé toucher à quoi que ce fût ]ui appartint à autrui, encore bien moins le dérojer! Mon père m'a toujours trop bien recommandé le ne jamais rien prendre à personne. »

En ce moment, le père entra dans la petite ;hambre. 11 travaillait au jardin lors de l'arrivée de a jeune comtesse. La voyant marcher avec tant de irécipitation , il ne put se défendre d'une vague in- [uiétude. tt 0 mon Dieu ! qu' est-il donc arrivé ? a se lisait-il en accourant. Mais quand il sut le motif gui amenait Amélie , et de quoi on accusait sa fille, :e brave homme éprouva un si rude coup, qu'il fut )bligé de s'appuyer au coin de la table et de s'asseoir sur un banc pour ne pas tomber & la renverse.

« Marie , mon enfant , écoute , lui dit-il enfin , tu gnores sans doute que les lois de notre pays punisient de la peine de mort un vol de cette valeur; mais c'est encore là la moindre conséquence d'un semblable crime. Songe au commandement de Dieu

Tu ne déroberas point. Une action semblable à celle dont tu es accusée arme contre nous non-seulement la justice des hommes , mais encore celle d^un juge infiniment plus redoutable , de Celui qui voit jusqu'au fond des cœurs, et qu'aucune dénégation; aucun faux-fuyant, ne sauraient tromper. Si tu as eu le malheur d'oublier Dieu et ses saints commandements ; si , au moment de la tentation , tu ne t'étais plus rappelé mes exhortations paternelles; si tes yeux se sont laissé éblouir par l'éclat de l'or et des pierres fines ; si enfin tu as pu commettre ce crime, garde-toi de le nier, avoue-le franchement, et rends cette malheureuse bague : c'est le seul moyen de réparer ta faute autant qu'elle puisse être encore réparée. i>

Marie , pleurant et sanglotant , répondit : « En vérité , mon père..., en vérité..., je vous assure que ije n'ai point vu cette bague. Quand même j'aurais trouvé un semblable objet dans la rue , je n'aurais pas eu de repos que je ne l'eusse rendu à son propriétaire. En vérité , en vérité , je ne l'ai point.

— Vois donc , reprit encore le père , regarde cet ange tutélaire , la comtesse Amélie, qui, uniquement pour l'amour de toi, descend dans notre chau^ mière, et vient te sauver des rigueurs de la justice; qui a de si bonnes intentions pour toi , qui tout à l'heure encore vient de te faire un si riche cadeau... Mérite-t-elle que tu répondes à ses bontés par de vils mensonges, que tu cherches à la tromper en courant à ta perte? Situas la bague, dis-le, Marie, et Mademoiselle, qui nous entend , saura, par son intercession, détourner de toi la punition que tu aurais méritée. Marie , ne mens point; dis-nous la pure vérité.

- Mon père , répliqua la pailvre Marie, tous n'irez pas que jamais de ma îie je n'ai rien pris à sonne, pas même un dénier!.. . pas même une ame, pas même un brin d'herbe! Comment aui-je osé aujourd'hui dérober un objet aussi pré- 11? Croyez-moi donc, mon père, soyez sûr que lis latérite; vous savez bien que je ne vous ai jais feit le moindre mensonge, que je n'ai jamais Qti.

- Marie, disait encore le malheureux père , aie é de-mes cheveux blancs... Prends garde que la ite et la douleur ne me précipitent au tombeau... irgne-nous, àtoi et à moi, cette désolation... )ue-le devant Dieu, en présence duquel je vais a\6l paraître... Marie, as-tu la bague? Je t'en plie, dis-moi la vérité... »

ïarie leva vers le ciel ses yeui remplis de larmes ; les mains jointes , elle s'écria -. « Je prends Dieib :émoin que je n'ai point la bague... Aussi vrai ! je désire aller un jour en paradis , je ne l'ai nt.

- Kh bien! dit alors le père, je crois donc aussi i tu ne l'as point : car tu n'oserais pas mentir si à la face de Dieu , devant la noble comtesse , en présence de ton vieux père ; et puisque tu es ocente , comme j'en ai la terme croyance , je me is rassuré. Rassure-toi aussi , Marie , et ne crains a. Quel que soit le sort qui nous attend , et quand me le monde entier nous abandonnerait et se lerait contre nous, nous aurons toujours Dieu ir consolation et pour appui : il nous sauvera cernement et fera éclater notre innocence ou ici ou haut.

La jeune comtesse ne pouvait retenir ses larmes , et dit : « En yous entendant parler, mes bonnes gens, je crois, en effet, que vous êtes innocents. Cependant toutes les circonstances vous accusent ; il parait impossible que vous n'avez pas la bague... Il faut que vous Tayez. Ma mère se rappelle trèspositivement d'avoir posé ce bijou sur sa petite table à ouvrage un instant avant que nous entrassions chez elle , Marie et moi ; nul autre n*a mis le pied dans cet appartement. Marie elle-même est témoin que je ne me suis pas approchée de la petite table ; elle est restée seule , tandis que ma mère causait avec moi dans le cabinet voisin. Personne autre que nous n'est entré dans cette chambre. Dès que nous fûmes parties , ma mère s'y est renfermée pour faire sa toilette , et , après l'avoir achevée , elle voulut mettre la bague à son doigt , et ne la trouva plus où elle l'avait déposée : elle eut même la précaution de ne laisser entrer personne de nos gens , pas même moi, jusqu'à ce qu'elle eût fouillé et cherché dans . ses poches, dans tous les coins, dans tous les meubles, et cela à deux ou trois reprises , mais en vain. Qui peut donc avoir la bague?

— Je ne le conçois pas non plus , disait le père , Dieu âous envoie une rude épreuve.

— En vérité, dit la jeune comtesse, je vais rentrer chez moi le cœur tout oppressé. Voilà une bien triste fête pour moi : cela va faire un horrible scandale. Il est vrai que ma mère n'en a encore parlé à nul autre qu'à moi, de peur de faire le malheur de Marie ; mais il sera impossible de cacher long temps cette affaire. Ma mère ne peut se dispenser de mettre aujourd'hui cette bague ; car mon père,

que nous attendons de la capitale , ne manquerait pas de s'apercevoir Bur-le-champ de l'absence de ce bijou , dont il fit présent à ma mère le jour de ma naissance , et depuis elle n'a pas manqué une seule fois de s'en parer tous les ans à ma fête. Elle ne doute point que je ne la lui rapporte... Adieu donc , ajouta Amélie ; je dirai bien que je vous crois innocente: mais... le croira-t-on comme moi?...» A ces n>ots, eUô sortit toute triste et les larmes aui yeui. Le père et la liUe étaient trop consternés pour songer seulement à la reconduire.

Le malheureux vieillard restait immotrile sur son banc, la léte appuyée sur une main, le regard fixe et attaché à la terre; il semblait abtmé dans de pénibles réflexions , et des larmes coulaient le long de ses joues pâles. Marie se jeta à genoux devant lui, le regardant avec des yeux noyés de pleurs. « 0 mon père ! dit-elle, il est bieu vrai que je suis innocente dans toute cette afTaire ; je le suis , je vous le proteste ! »

Son père la releva , la regarda longtemps comme s'il eût voulu lire la vérité dans ses yeux ; puis , sa ■ tislatt de cet examen , il s'écria : » Oui , Marie, tu es innocente. Le crime ne saurait avoir ce regard pur et candide.

— 0 mon père! reprit Marie, comment finira tout ceci? que deviendrons-nous? Ah! si le malheur ne menaçait que moi seule, je le supporterais avec courage ; mais que vous , mon père , vous deviez souffrir à cause de moi, voilà mon plus afTreux tourment.

— Mets ta confiance en Dieu , répondit le père , et ne te décour^e point. Surtout ne te laisse pas inti-

mider, et renferme-toi dans l'exacte vérité. Quelques menaces, quelques promesses qu'on puisse te faire, ne t'écarte jamais de la vérité , ne dis pas un seul mot que réprouve ta conscience ; une bonne ôonscience console de tout , même de la captivité.

« Il est probable qu'on nous séparera ; akH^s ton père ne pourra plus t'encourager, ma bonne Mark; mais ton Ame pourra se réfugier tout entière dans le sein de ton Père céleste : celui-là, nulle force humaine ne pourra te le ravir. Il est ie tout^uissant protecteur de l'innocence. »

Comme il disait ces mots , la porte s'ouvrit brusquement, et... le bailli avec son greffier, suivis de plusieurs archers, ^trèrentdans ia chambre. Karie jeta un cri perçant , et enteça son père de ses deux bras. « Séparez-les , s'écria le bailli les yeux étincelants de courroux ; saisisses ta fille , et jetet-Ia au cachot. Conduisez a«ssi provisoirement le père en lieu de sûreté. Gardez et surveifiez exactement toutes les issues de la maison «t du jardin , et ne laissez entrer personne jusqu'à ce que nous ayons fait les plus exactes perquisitions. »

Les archers arrachèrent violemment ia pauvre Marie du sein de son père , qu'elle lenaH toujours étroitement embrassé; ils la poussèrent dehors; elle s'évanouit , et on l'entraîna sans connaissance. Les curieux s'a|troupèrent dans les rues pourvoir emmener le père et la fille. L'histoire du vol de la bague s'était déjà répai»due dans toute la bourgade ; toute la population était accourue autour de la maisonnette du jardinier, comme s'il y avait eu le feu. Alors on entendit les jugements les plus divers. Quoique Jacques et sa fille se fussent toujours montrés bons et

affables envers tout le monde, il ne manquait pour- ' tant pas de gens qui par une malice sans but et sans haine, mais oaturelle à quelques mauvais esprits, se permirent les remarques les plu» odieuses. Comme Jacques et Marie vivaient dans une certaine aisance, fruit de leur activité et de leur économie, ils avaient des envieux; et ceux-là disaient : a Ahl ab! voilà donc d'où vient leur richesse ! Hier encore nous D'en pouvions deviner la source; actuellement... nous voyons bien comment ils pouvaient mieux vivre et porter de plus beaux habits que les honnêtes gens du pays. »

Mais la plupart des habitants d'Echboui^ s'apitoyaient sur le triste sort du brave Jacques et de sod excellente fille, et maints pères et mères de famille disaient entre eux : « Ah ! Dieu, quelle misère que la vie humaine I Le meilleur d'entre les hommes n'est pas certain de ne faire aucune chute... Qui aurait pensé cela de ces braves gens? D'ailleurs... peut-être sont-ils innocents. Puisse le Dieu du ciel les assister, pour qu'ils évitent l'alTreui malheur qui les menace ! Ah ! prions Dieu qu'il nous fasse la grâce de nous préserver du mal, car il n'y a pas de jour où nous soyons bien sûrs de n'y pas tomber. »

Les enfants de l'endroit se formaient aussi en divers groupes et pleuraient. « Ah ! disaient-ils, si on les met en prison, le bon Jacques ne pourra plus nous donner des fruits , ni la bonne Marie nous distribuer des fleurs. On ne devrait pas les enfermer. »

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