‹ Œuvres choisies du Chanoine Christophe SchmidChapitre 5 sur 107 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

La prison.

On avait tratné en prison Marie encore évanouie. Peu à peu elle recouvra T usage de ses sens, pleura, sanglota, se tordit les mains, pria , et tomba enfin , mourante de chagrin et d'effroi , sur une botte de paille, qui lui servait de lit. Un sommeil paisible ferma bientôt ses paupières. Quand elle s'éveilla , il faisait nuit. Tout , autour d'elle , était enveloppé de ténèbres, et elle ne pouvait rien distinguer. Elle fut longtemps sans savoir où elle se trouvait. L'histoire de la bague lui sembla un rêve pénible. D'abord elle se crut encore dans son lit. Elle commençait à se réjouir de ce que le réveil la délivrerait d'un si triste songe, lorsque le poids et le bruit des fers dont ses mains se trouvaient chargées lui montrèrent l'affligeante réalité. Ce bruit de chaînes retentit à ses oreilles et porta la terreur dans son âme. Elle se leva en sursaut , et s'écria en se jetant à genoux : « J'élève vers vous , 6 mon Dieu ! mes mains enchaînées , daignez abaisser vos regards miséricordieux jusqu'au fond de ce noir cachot. Me voici à genoux devant vous... Vous savez que je suis innocente : ayez pitié de moi... Ayez pitié de mon pauvre père! »

En ce moment la lune, jusqu'alors cachée par d'épais nuages , se dégagea tout à coup et projeta sa lumière dans le cachot à travers l'étroite fenêtre, dont la forte grille se dessina sur le pavé. A la faveur de cette clarté, Marie put examiner sa prison.

U HAHIE.

Une pierre carrée, placée dans un coin, seiraot de table , une cruche de grès, un petit plat de terre et an peu de paille composaient tout l'ameublemeat de ce lieu de douleur. « 0 mon Dieu, s'écria-t-elle, prenez pitié de mon père et de moi. Vos regards pénètrent dans son cœur et dans lemieu -, vous connaissez notre innoceuce : n'abandonnez pas mon malbeureui père , donnez-lui le courage de supporter ses maux et les miens, et, s'il le faut, redoublez messouf- Trances pour alléger les siennes. »

En cet instant Marie remarqua avec surprise qu'un agréable parfum de Qeur s'était répandu dans sa prison. Le matin, ayant eu quelques fleurs de plus qu'il ne lui fallait pour l'arrangement de sa cort>eiUe, elle en avait fait un petit bouquet et l'avait Dis sous son Ûchu ; il exhalait actuellement la plus louce odeur.

Elle le retira de son sein et se mit à le considérer m clair de la lune, k Ah ! dit-elle , lorsque ce matin le cueillais ces boutons de roses dans mon jardin , st ces muguets sur les bords du ruisseau limpide, ;iui aurait dit alors que je serais ce soir même cd- !ermée dans un cachot?... Lorsque je tressais ces guirlandes de fleurs , qui aurait pensé qu'aujouri'hui même je porterais des chaines? Voilà comtue :out dans ce monde est sujet aui vicissitudes! Personne ne saurait prévoir avec quelle rapidité son sort peut changer d'un moment k l'autre , et à quels iristes événements les actions les plus innocentes leuvent donner naissance. L'homme a donc bien besoin de se recommander chaque matin à la pro- «ction de Dieu. »

Tout en gémissant ainsi , elle pensait k son père

a 0 digne et respectable vieillard ! disait-elle , quand je considère ce petit bouquet, il me rappelle toutes les sages réflexions que t'inspirait la vue de quelques fleurs.

« Ces boutons de roses ont fleuri parmi les épines. C'est ainsi qu'un jour mon bonheur naîtra sans doute de mes peines actuelles. Quiconque aurait tenté de faire sortir avant le temps cette rose du bouton qui la renfermait ^ ne serait parvenu qu'à la détruire. Le doigt de Dieu a développé toutes ces tendres feuilles , et déposé dans leur sein un parfum délicieux. Dieu développera de même les roses démon exktence, encore cachées sous les épines du chagrin , et m'enverra les bénédictions que ma condition comporte. J'attendrai avec patience que les temps soient venus.

« Ces mugueti me rappellent leur créateur. Oui, Dieu infiniment bon, je ne vous oublierai, point, comme vous aussi ne m'avez jamais oubliée. Le bleu tendre de ces fleurs est semblable à l'azur du ciel. Que le ciel soit ma consolation dans toutes mes souffrances ici- bas.

ce Voilà un pois de senteur avec ses petites feuilles blanches et rouges. Comme cette plante svelte et déliée monte et s'élance le long de l'appui sans lequel elle ramperait sous la poussière, de même, brillante de joie , portée sur les ailes de l'espérance , je m'élancerai vers vous, ô mon Dieu ; et du sein de la poussière, du milieu des misères de ce monde, je m'élèverai jusqu'à vous.

« C'est ce réséda, surtout , qui remplit mon cachot de la plus suave odeur. Symbole de la charité , tu prodigues ton parfum délicieux même à celui qui

t'arrache de la terre. Je veux te ressembler, être bonne, même envers ceux qui, sans que je leur eusse fait du mal , m'ont arrachée de mon jardin et précipitée en prison.

K Voici un petit rejeton de pervencht. Dieu , dont ta toute -puissance sait conserver à cette petite plante sa fraîcheur et sa verdure au milieu des neiges et des glaces , et malgré toutes les rigueurs des frimas, saura bien aussi veiller à ma coDservation dans les orages de la vie.

« Voilà encore quelques feuilles de laurier; elles me rappellent cette couronne imp^issable qui attend dans le ciel ceux qui ont supporté leurs malheurs sur la terre avec courage et résignation. Les fleurs terrestres sont passagères comme toutes les joies de ce monde ; un souille les fane et les détruit ; mais , après les souffrances passagères de ce monde , nous trouverons dans le ciel un bonheur pur, une félicité éternelle et inaltérable. •

Tout à coup un nuage sombre couvrit la lune. Harie cessa de voir ses fleurs; les ténèbres s'étaient emparées du cachot : son cœur se resserra. Mais bientôt les nuages disparurent, et la lune reprit son éclat. «C'est ainsi, 6 mon Dieu, que vous saurez dissiper l'affreux soupçon qui pèse en ce moment sur mon innocence, et que vous la ferez sortir radieuse et triomphante de toutes les fausses accusations. «

Tranquillisée par ces pieuses réflexions , Marie se recoucha sur sa botte de paille, et s'endormit paisible et résignée. Un songe agréable vint la consoler encore. Elle rêva qu'elle se promenait dans un jardin délicieux, qu'elle ; retrouvait son père, qu'elle

le pressait dans ses bras, et qu'elle versait de douces larmes, dont à son réveil elle trouva ses joues inondées.

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