CHAPITRE XVII
Récompense d'une beUe action.
Le lendemain, H°^« de Fichtenberg fit appeler Rose, et lui dit: «Je sais ta bienfaisance envers le malheureux chevalier notre captif, et je t'en félicite. Mais, ma pauvre enfant, tu n'es pas riche. Dès aujourd'hui prends tout ce qu'il lui faudra dans ma cave et ma cuisine ; » et elle-même donnait à Rose les meilleurs mets , les vins les plus
exquis. Elle sut calmer ainsi tous les soupçons du gouverneur. Tous les jours elle allait avec ses enfants voir Rose , et elle voulait que Rose vint tous les jours la voir avec ceux du concierge , dont la femme était flattée de cet honneur, qu'elle devait à Rose; et les égards marqués de la châtelaine engageaient cette femme à en avoir elle-même pour sa domestique.
Enfin Guneric, guéri de ses blessures, revint avec les deux chevaliers ses alliés et presque toute sa troupe. Après avoir embrassé son épouse et ses enfants , il conduisit ses hôtes dans la salle d'honneur, où se réunirent tous les écuyers et les plus vaillants guerriers. Guneric contemplait avec complaisance les charmes de son fils , qui avait pris de la taille et de la tournure depuis son départ. La châtelaine saisit ce moment pour lui raconter l'aventure du puits ; ce récit le fit frémir. « Ainsi j'ai été s\ir le point de te perdre , mon cher Evrard ! quel désespoir c'eût été pour ta mère et pour moi ! A cette affreuse idée tout mon sang se glace dans mes veines. Malheureux enfant, ne sois donc plus si étourdi. »
lldelgarde présenta alors à son époux l'habit qu'Evrard portait au fatal moment, et qu'elle avait soigneusement conservé. « Voilà, dit-elle, l'endroit par où il resta accroché. » Guneric examina ce vêtement. « Grand Dieu , s'écria-t-il en frissonnant , Tétoffe allait manquer : une minute plus tard , quelques fils brisés, et mon fils était perdu ! cette fille al sauvé notre enfant. Quel courage il lui a fallu ! que dévouement sublime ! tu l'as dignement récompensée sans doute? — J'ai voulu te laisser ce soin , ou
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plutdt ce plaisir, répondit la châtelaine. D'ailleurs tout ce que j'aurais pu faire me semblait trop peu de chose. Elle a eiposé mille fois sa yie; chaque efibrt qu'elle faisait, d'abord pour saisir Evrard, ensuite pour le passer à la bonne , était un nouveau , un afireux péril ; la vue seule des dangers qu'elle affrontait me faisait évanouir. De pareils traits ne se paient point avec quelques pièces d'or. J'ai promis une récompense digne du service, tu rempliras ma promesse. )>
Jamais Cuneric n'a%ait éprouvé une si forte émotion. Il voulut voir Rose sur-le-champ, on l'appela. Elle entra dans la salle avec une modeste assurance. Le chevalier la salua en s'écriant tout transporté : « Honneur à toi, jeune héroïne, dont le généreux courage m'a conservé mon fils... honneur à toi!... Eh! mais..., n'est-ce pas toi que j'ai déjà vue chez le concierge?... Je ne soupçonnais pas alors tout ce que je te devrais aujourd'hui. Brave fille, fixe-moi ta récompense; demande tout ce que tu voudras, demande, et tu l'obtiendras. Oui! s'écria Cuneric, toujours extrême en toute chose; oui, fût-ce un de mes châteaux, tu l'auras, je le jure, foi de chevalier. ^ Seigneur chevalier, répondit Rose d'un ton noble et modeste, ces deux chevaliers entendent votre serment. Je puis vous demander une grâce; je me borne à vous demander justice : rendez à mon père et à moi ce que vous nous avez ôté. — Que vous ai-je donc ôté? s'écria Cuneric étonné ; qui es-tu >, qui est ton père? — Je suis Rose de Tannebourg, répondit-elle. Edelbert est mon père. Rendez -lui sa liberté et ses biens. »
Toute l'assemblée resta muette de surprise, et
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Cuneric semblait pétrifié. La générosité de la fille Tavait ému jusqu'au fond de Tâme; sa vieille haine contre le père en était révoltée. Il devint pâle et agité; il se disait à lui-même : Faut- il que j'aie une pareille obligation à la fille de cet homme-là!... Tout le monde se taisait : Ildegarde prit la parole :
« Je sais depuis quelques jours seulement que la servante de notre concierge est la fille du chevalier Edelbert. C'est par amour pour son père, dans le dessein de le voir en sa prison , de le consoler, de le soigner, et de partager avec lui sa nourriture , qu'elle a pris cet humble costume et s'est mise au service du geôlier; c'est pour son père qu'elle a supporté avec une patience angélique tous les caprices et l'humeur bourrue d'une femme chez laquelle la plus misérable fille du pays ne pouvait rester. C'est l'héroïsme de l'amour filial, cher Cuneric; la reconnaissance et l'humanité nous parlent pour elle.
— Sur mon épée, s'écria soudain Sigebert, l'un des deux chevaliers étrangers, ce que cette demoiselle a fait pour son père est bien plus admirable encore que ce qu'elle a fait pour votre enfant. Un pareil trait de courage ne demande qu'un moment de hardiesse ; mais cette longue et constante résignation à des humiliations journalières , à de vils et pénibles travaux, à d'obscures et perpétuelles souffrances pour consoler son père , pour lui procurer de faibles et rares soulagements à l'insu de tout le monde , voilà ce qui prouve une belle , une grande âme. Cuneric , mon ami , si j'étais à ta place, je sais bien ce que j'aurais à faire, et je ne balancerais pas un seul instant.
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— Cuneric, dit Théobald, l'autre chevalier, je pense que, si Bdelbert était réellement ton ennemi, il lui aurait été facile en ton a|)sence, puisque sa fille avait les clefs des prisons , de sortir, de mettre le feu à ton château et de s'évader pendant le tumulte. Crois-moi, le brave Edelbert ne mérite pas ta haine.»
Cuneric restait immobile; muet et le regard fixe, il semblait n'entendre ni son épouse ni les deux chevaliers. Rose se lève alors ; elle soupire, ses yeux semblent implorer la protection du Ciel ; un profond silence règne dans la salle.
« Cher Cuneric, dit alors Ildegarde, je n'ajouterai plus qu'un mot ; ô mon ami , écoute-moi avec bonté.
« Si Edelbert était ton ennemi , oserais-je , moi , ton épouse , ta meilleure amie , oserais-je te demander sa liberté? Non , je serais la première à te conjurer de redoubler de précautions contre lui : mais tu te trompes sur les sentiments de ce chevalier. Je le sais, et je vais te le prouver. Ecoute-moi, écoute bien : c'est moi seule qui ai découvert que Rose était sa fille. Le soin de ta sûreté m'imposait le devoir d'observer ses démarches et de connaître à fond le but de ses visites nocturnes; je les ai écoutés parlant ensemble dans le cachot, et se croyant sans témoins. Dieu du ciel ! qu'ai-je entendu 7 eh ! que n'étais-tu là toi-même pour les entendre ! tu saurais comme moi combien ils sont bons et généreux. Le pauvre Edelbert ton prisonnier n'a contre toi aucune haine; il a sincèrement approuvé l'action de sa fille; et c'étaient ses nobles conseils, ses chrétiennes exhortations qui l'y avaient préparée. Il l'avait toujours engagée à nous rendre le bien pour le mal en toute occasion. Sans ses pieux con-
seils, Rose, qui voit son père si malheureux par nous , n'aurait probablement pas exposé sa yie pour sauver notre fils ; c'est donc à la vertu d'Bdelbert que tu dois le salut de ton enfant. Après cela, peuxtu le haïr et le persécuter?... Tu hésites encore? Ah! Cuneric, Cuneric, Rose n'a point hésité pour sauver ton fils ; ne laisse pas cette noble fille sortir de cette salle avant de l'avoir exaucée... 0 Dieu de miséricorde ! veuillez toucher son cœur.
— Que Rose reprenne tous ses biens; mais qu'Ëdelbert renonce à être jamais libre, répondit Cunerie d'une voix sombre. » Et ses regards semblaient craindre de se porter sur son épouse.
« Viens , Evrard ! s'écria Ildegarde , fondant en larmes; viens, mon enfant, supplier ton père pour celle à qui tu dois la vie. Mets-toi à genoux , joins les petites mains, élève-les vers ton père, et répètelui ce que je vais te dire. »
L'aimable enfant, voyant pleurer sa mère et Rose, qu'il aimait tendrement, se mit aussi à répandre des larmes. L'air farouche de son père lui faisait peur; mais il comprit bien qu'il fallait fléchir le courroux du chevalier. Il se mit donc à genoux devant lui, leva en tremblant ses mains jointes, et répéta d'une voix qui allait au cœur toutes les paroles que sa mère prononça : « Mon bon papa, ne sois donc pas inexorable; aie pitié de Rose, qui m'a tiré du puits où j'allais périr. Elle t'a rendu ton fils; rends-lui son père. 0 cher papa, je t'en prie, ne détourne pas les yeux; regarde-moi, regarde ton fils que tu aimes tant , et qui t'aime tant ; vois , il est devant toi. Eh bien, sans Rose, tu ne m'aurais plus revu. Ces yeux pleins de larmes qui se fixent sur
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les tiens, ces mains qu'à présent j*élève vers toi, seraient en ce moment ensevelis dans le fond du gouffre !... tu n'aurais pas même retrouvé ici moH cadavre!...
— Arrête! arrête! mon fils, c'en est trop! s'écria le chevalier, faisant de vains efforts pour retenir ses larmes. Votre père est libre ^ dit-il à Rose; je lui rends son château et tous ses biens. Je l'ai mal connu...; vos vertus me révèlent les siennes.
— 0 mon Dieu , que je vous rends grâces ! » s'écria la noble Ildegarde en se précipitant avec le petit Evrard dans les bras de son mari. La bonne Rose était au comble de ses vœux.
« Vous êtes un noble homme ! dit le chevalier Théobald à Cuneric, et de ce jour mon estime redouble pour vous.
— Vous venez, dit Sigebert, de vous conduire en digne chevalier. Il vaut encore mieux être juste que brave, et la plus glorieuse des victoires est celle de savoir se vaincre soi-même. »
Toute l'assemblée applaudit avec transport, et la vaste salle retentit des cris de : « Vive Guneric ! vivent dame Ildegarde et le petit Evrard ! Vivent Edelbert et Rose ! »