CHAPITRE XYIII
Le captif délivré.
Une fois que la générosité eut pris le des&us dans son cœur, le chevalier Guneric était devenu un autre homme. La satisfaction d'avoir surmonté une
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iiyuste haine imprimait à sa physionomie un caractère plus doux; son front s'était éclairci, une joie tranquille et noble brillait dans ses yeux. Cet heureux changement n'échappa à personne, pas même au petit Evrard, qui s'écria en lui tendant les bras : « 0 cher papa ! tiens , à présent tu as Tair aussi aimable que maman et W^^ Rose ; je te regarde avec un plaisir bien plus grand , et je t'aime davantage encore. »
La jeune Rose s'approcha du chevalier et le remercia dans les termes les plus nobles et les plus touchants.
« Ah ! ma chère demoiselle, je suis confus de vos remercîments ; je n'aurais pu faire moins pour vous sans être un barbare. Mais venez avec moi, nous allons trouver votre père ; ce serait un crime de le laisser une minute de plus dans la prison. Venez ; c'est à vous qu'il doit sa délivrance, il est juste que vous jouissiez aussi du bonheur de la lui annoncer la première. Mais j'ai à mon tour une grâce à vous demander; veuillez lui parler en ma faveur, et m'obtenir le pardon de l'injustice dont je me suis rendu coupable envers lui.
— Attendez un peu , interrompit Ildegarde , j'ai besoin d! entretenir Rose un instant. » Puis la bonne dame conduisit Rose dans un appartement où elle avait fait déposer des vêtements et des parures convenables pour le moment où Rose pourrait reprendre son rang.
Rose fit disparaître entièrement de ses mains et de son visage la vilaine teinture brune qui les couvrait. Ildegarde lui arrangea elle-même sa belle chevelure, et l'aida à passer une robe garnie des
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plus riches dentelles. Ensuite elle apporta un trèsjoli écrin. « Voilà, chère demoiselle, lui dit elle en ouvrant ce coffre, voilà les bijoux de votre mère. Mon mari, les croyant de bonne prise, m'en avait fait présent; mais, vous sachant encore existante et les regardant comme votre propriété , je ne m'en suis jamais servie; je vous les remets tels que je les ai reçus. »
Rose reçut ces bijoux avec reconnaissance. Les brillantes parures qu'elle contemplait lui rappelèrent vivement le souvenir de sa mère, et des larmes vinrent remplir ses yeux. « Hélas ! dit-elle en soupirant, que notre existence est frêle et précaire! Ces perles fragiles brillent encore de tout leur éclat, et la femme vertueuse qui les portait n'est plus depuis longtemps que cendre et poussière. Que serait donc l'homme , le plus noble des êtres que Dieu ait créés sur la terre, s'il n'y avait rien en lui dont la durée dût dépasser celle de ces pierreries?
— Vous avez raison, dit la dame; aussi les larmes qu'en ce moment je vois briller dans vos yeux sontelles infiniment plus précieuses que ces perles, et vos sentiments surpassent en valeur tous ces bijoux. Le temps détruit jusqu'à ces diamants, si durs qu'ils soient; votre jeunesse, vos attraits périront aussi; mais vos vertus, les ornements de votre âme, survivront à tout. Elles sont votre bonheur et votre gloire en ce monde, elles assurent votre félicité dans une vie meilleure. »
En parlant ainsi, elle passait au cou de Rose un magnifique collier ; elle attachait à ses oreilles des boucles brillantes , et mettait à son doigt l'anneau nuptial de sa mère. « Ce joyau ne peut être mieux
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« Mon père, tu es libre!)
placé ^ dit-elle , qu*à cette main généreuse qui a fait tant de bien à son père. »
Ildegarde voulut ensuite conduire elle-même Rose au cachot d^Edelbert. Rose, tressaillant de joie, ouvrit précipitanmient la porte, en s' écriant : « Mon père, tu es libre !... » Hais, ô surprise ! elle vit Edelbert debout au milieu du cachot, revêtu, comme autrefois aux jours de solennité, du grand costume de chevalier. Sur le velours noir de ses vêtements brillaient sa chaîne d'or et la médaille , présents de l'Empereur ; les deux chevaliers Sigebert et Théobald étaient à ses côtés.
Avant d'amener Rose, Ildegarde avait engagé Guneric à faire prendre à Edelbert ses anciens vêtements , et à l'aller préparer doucement au changement qui allait s'opérer dans son sort , mais de manière à ne point ravir à la vertueuse Rose le bonheur d'annoncer la première à son père une si bonne nouvelle. Les deux chevaliers avaient euxmêmes porté à Edelbert son costume enlevé dans le pillage de Tannebourg , et l'avaient aidé à s'en revêtir.
Edelbert embrassa Rose avec une vive émotion et lui dit : (t 0 ma fille , tu viens de remporter une admûrable victoire. La force des armes aurait pu vaincre Guneric, mais tes vertus seules avaient la puissance de changer son cœur. G'est ta piété filiale qui a touché ce fier chevaUer, et qui, d'ennemi qu'il était, en a fait mon ami. »
Les deux chevaliers étrangers furent éblouis de la beauté de Rose. « En vérité, dit Théobald, il faut convenir que vous faisiez déjà un bien grand sacrifice à votre père en cachant l'éclat de vos charmes
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SOUS cette vilaine couleur jaunâtre , et les grâces de votre taille sous les grossiers habits d'une servante. Foi de chevalier, vous avez la beauté d'un
ange! »
Rose rougit, et regarda ce compliment comme une banale flatterie. « Mais, reprit Sigebert, la merveilleuse beauté de Mademoiselle est bien sa moindre quaUté. La piété filiale dont elle est un parfait modèle est infiniment plus admirable que tous ses attraits; et si elle a la beauté d'un ange, elle en a aussi tous les mérites. Comme un ange, elle descendit dans les cachots pour soulager et soigner son père; comme un ange, elle lui apparatt aujourd'hui pour lui annoncer la liberté qu'elle lui a obtenue. »
Rose parla ensuite de la prière que lui avait faite Cuneric d'engager Edelbert à lui pardonner. Cette démarche de Cuneric causa au bon Edelbert une émotion vive et bien douce. « Ma fille, répondit-il, tu vois mes larmes, et tu sais que depuis longtemps je lui ai tout pardonné. » A peine eut-il prononcé ces paroles, qu'on vit la porte s'ouvrir et Cuneric entrer, tenant d'une main son épouse et de l'autre le petit Evrard. Edelbert et Cuneric se donnèrent la main et s'embrassèrent avec une tendre cordialité, se jurèrent une amitié éternelle, et goûtèrent toute la féUcité d'une sincère et durable réconciliation.
Le noble et sensible Edelbert ne pouvait se lasser
de contempler ce charmant enfant à qui Rose avait sauvé la vie, et dont la Providence avait fait le moyen et le gage d'un si doux raccommodement succédant k une si terrible animosité. Épuisé de tant d'émotions, il s'assit sur le siège de pierre, prit
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Tenfant sur ses genoux , le regarda avec une sorte de reconnaissance , le bénit , et lui dit : « Aimable et cher enfant , que Dieu te conserve pour le bonheur de ton père et de ta mère ^ et te fasse devenir homme de bien.
— 0 noble chevalier, dit la châtelaine, Dieu veuille que cet enfant nous aime autant que votre fille vous chérit, et qu'il lui ressemble par les vertus ; mon mari sera le plus fortuné des pères , et moi la plus heureuse des mères. »
Ce jour de félicité se termina par un festin splendide. Les places d'honneur furent réservées à Bdelbert et à Rose. Cuneric s'assit à côté du premier, Ildegarde près de la seconde. Cuneric n'avait jamais été aussi joyeux : il se plaisait à le dire et à le répéter. « Oh ! qu'il y a de félicité dans une réconciliation sincère ! Oui , je le sens , la haine est un monstre né de l'enfer, et l'amitié est fille du ciel. »
Sur la table du ch&telain brillaient de larges coupes d'argent dorées dans l'intérieur, et que remplissaient les vins les plus précieux. Mais, par une attention délicate , on avait fait placer devant Edelbert son ancienne coupe de famille aux armes de Tannebourg, si chère à ses souvenirs; Rose s'en aperçut, et remercia Ildegarde par un charmant sourire.
Cuneric but le premier à la prospérité d'Edelbert et de Rose ; d'un trait il vida la coupe. Les deux chevaliers Sigebert et ïhéobald imitèrent son exemple. Bdelbert but ensuite ; mais il dit aussitôt : « Seigneurs chevaliers, défions-nous de ces vins chaleureux, ils pourraient bien faire mesurer la terre à tel guerrier qui n'a jamais vidé les arçons. »
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Cuneric sourit de celle sage leçon. « Quand nous étions pages, dit -il à Edelbert, tu nous prêchais déjà la sobriété; tu avais bien raison. Mais enfin aujourd'hui c'est un jour d'allégresse, il faut se livrer à la joie; sois tranquille, nous resterons fermes sur nos étriers. »
La plus douce intimité , la joie la plus pure présidèrent à ce festin, et Cuneric le termina par ce toast vivement applaudi : « A la noble famille de Tannebourg !... Puissent tous les parents élever leurs enfants comme Edelbert et Malhilde ont élevé leur fille, et tous les enfants faire le bonheur de leurs parents comme Rose fait la gloire et la félicité de son père ! »