‹ Œuvres choisies du Chanoine Christophe SchmidChapitre 46 sur 107 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Grande fête à Tannebourg.

Le lendemain, Cuneric invita Edelbert à rester k Fichlenberg, en attendant que le château de Tannebourg fût remis en bon état. Après le déjeuner, Théobald et Sigebert partirent avec leur suite. Cuneric voulut montrer à son hôle la distribution de son château et toutes les curiosités qu'il renfermait. Quand ils arrivèrent au puits, et qu'ils se penchèrent sur la balustrade pour en examiner la profondeur, ils ne purent s'empêcher de frissonner en pensant au péril du jeune Evrard, et au courage surnaturel de Rose. « Jurons-nous, ici même, s'écria Cuneric, que notre réconciliation, opérée par nos enfants, durera autant que le souvenir de ccUe

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terrible aventure; » et, se précipitant dans les bras Tun de Fautre, ils prêtèrent ce serment, qui fut toujours religieusement observé.

De son côté , la châtelaine montrait à Rose tout son intérieur ; car, dans les temps anciens , les plus grandes dames ne dédaignaient rien de ce qui concernait le ménage. Dans une chambre particulière se trouvait réuni le butin enlevé de Tannebourg. « Ceci est votre bien, dit Udegarde^ j'ai toujours désiré vous le rendre ; je n'osais pas espérer de le pouvoir sitôt. »

Avant son départ. Rose, désirant visiter encore une fois le logement du concierge , dame Ildegarde Vj accompagna, ainsi qu'Eldebert et Guneric. Le concierge ouvrit la porte , et le premier objet qui frappa sa vue fut Rose.

«Eh ! Rose, est-ce bien toi? Ah ! pardon, je voulais dire mademoiselle Rose. Eh! mon Dieu, que tout cela est extraordinaire! Hais donnez-vous donc la peine d'entrer, seigneurs chevaliers; et vous. Mesdames. En vérité, je n'aurais jamais deviné que notre servante fût une demoiselle de la noble famille de Tannebourg; à présent même je n'en peux pas revenir; et ma foi, je ne m'en suis douté que ce matin , quand la nouvelle s'en fut répandue parmi les soldats rassemblés dans la cour. Ah ! je comprends bien à cette vue votre compassion pour le chevalier captif, puisque vous saviez que c'était votre père ; mais moi , je ne le savais pas. Dame! c'est ma femme qui a été étonnée ! fallait voir la mine qu'elle faisait ; elle en perdait la tête : ma foi , cela la regarde ; elle sait bien qu'elle doit vous demander pardon de toutes ses grossièretés. » -

Les deux enfants du concierge se tenaient timidement à Féeart. Rose s'approcha d'eux et leur parla avec son amabilité accoutumée; alors ils s'enhardirent et prirent courage.

\a petite Berthe se mit à dire : « Ah ! mais tu es aujourd'hui bien habillée, mam'selle Rose; tu es bien belle , et puis tu as tout neuf, même ton visage. »

Le petit Ottmar ajouta : « Tant mieux ; moi , j'en suis bien content; si mam'selle Rose voulait bien rester notre servante? Nous n'en aurons jamais une aussi bonne de notre vie. »

Cuneric et tous les spectateurs se mirent à rire de cette naïveté. Rose demanda alors aux enfants où était leur mère. « Quand elle vous a entendue venir, répondit le petit Oltmar, elle s'est enfuie par la porte, là-bas, comme si un loup l'eût poursuivie. »

Cette pauvre femme restait immobile et confuse devant Rose et son père, tous deux magnifiquement vêtus ; et la présence du seigneur et de la dame du château n'ajoutait pas peu à son embarras. Elle changeait de couleur à tout moment. « Ah ! je voudrais, s'écria-t-elle, je voudrais me cacher dans un trou de souris. Pardonnez -moi. Mademoiselle^ les vilaines choses que je vous ai dites si souvent. Hais moi , aussi , est-ce que je pouvais savoir ce que je ne savais pas? Ah! vraiment, si j'eusse su que Rose fût une noble demoiselle et qu'elle dût reprendre son rang et sa fortune., ah! bien sûr, que je me serais autrement comportée envers elle. »

Ildegarde prit la parole : «Écoutez, Hedwige, le dernier des hommes est d'une extraction divine;

c*est une noblesse à laquelle nulle autre ne doit se comparer. Le plus pauvre mendiant, s'il est honnête homme, mérite de Festime et des égards. D faut être bon et affable avec tout le monde. Vous avez honte d'avoir été grossière et dure envers votre servante , parce qu'aujourd'hui vous la voyez grande dame; mais, quand même elle serait encore la pauvre Rose, vous n'en devriez pas moins rougir. Dieu nous commande la douceur et l'humanité envers les malheureux; car ils sont, comme nous, ses enfants. »

Ces justes remontrances émurent vivement la concierge. Elle demanda encore pardon à Rose.

« Je vous pardonne de tout mon cœur, dit Rose ; . pourtant je veux vous gronder aussi un peu ; mais je commencerai par rendre hommage , en présence de vos maîtres, de vos bonnes qualités , et vous en avez beaucoup , et des plus essentielles : vous êtes bonne épouse, bonne mère, excellente ménagère , travailleuse infatigable, économe sans avarice, et vous faites beaucoup de bien aux pauvres. Vous êtes même envers tout le monde serviable, affable et prévenante... tant que rien ne vous contrarie; car alors vous ne vous possédez plus ; alors vous dites et faites des choses que la raison ne saurait approuver. Vos colères font le tourment de tout ce qui vous entoure et de vous-même. C'est à vos colères que vous devez votre réputation de méchanceté. On va même jusqu'à dire, et l'on a tort, mais enfin l'on dit et l'on croit que vous êtes tout à fait dépourvue de bon sens, parce qu'on trouve que c'est n'en point montrer que de se laisser toujours dominer par la colère. Tâchez donc de réprimer vos emportements. Prenez

sérieusement et dès aujourd'hui la résolution de vous corriger. Rappelez-vous cet engagement tous les matins et tous les soirs, en présence de Dieu, et priez-le de vous donner la force de Faccomplir. Surtout ne vous découragez point si vous avez le malheur de ne pas réussir d'abord. On n'abat pas un vieil arbre du premier coup de cognée. Avec de la persévérance vous parviendrez à maîtriser votre humeur. Hais ce n'est pas tout, il faut aussi être indulgente. Lorsque vous aurez une nouvelle servante qui montrera de la bonne volonté , n'exigez pas que dès le premier jour elle sache tout avec autant de précision, d'habileté que vous-même. Donnez-vous la peine de la former telle que vous la désirez. Ayez la patience de lui montrer sa besogne, plusieurs fois; reprenez-la avec douceur et charité, et peu à peu elle s'instruira dans son service; elle s'y habituera, elle se fera à vos manières et à vos vues, et vous en serez chérie et respectée. Oui, je vous l'assure, aussitôt que vous serez corrigée, comme vous le pouvez, de cette humeur exigeante et emportée, tout le monde rendra justice à vos bonnes qualités et vous reconnaîtra pour une excellente femme. Si je vous estimais moins , je ne vous aurais rien dit de tout cela ; mais l'intérêt que je vous porte m'a dicté ces conseils. Retenez-les bien et suivez-les, et vous m'en remercierez un jour.

— Voilà qui est parler avec sagesse et franchise ! s'écria Guneric ; voilà une remontrance que bien des gens pourraient prendre pour eux. Pour ma part j'en profiterai. Mademoiselle; ce que vous venez de dire à Hedwige , mon père me l'a répété bien souvent; seulement il le renfermait en deut

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mo<s:« Guneric^ Caneric, me disait -il, plus de raUoHy mottii de vivacité.

Quelques jours après, le chevalier Guneric et son épouse, escortés d'une foule de guerriers et d'un nombreui domestique , ramenèrent solennellement Ëdelbert et Rose au château de Tannebourg. Le bruit de ce qui s'était passé à Fichtenberg s'était déjà répandu dans tout le pays. Dans tous les vil* lages et les hameaux du domaine de Guneric que traversait le cortège , on voyait les habitants sortir des maisons et des moindres cabanes, bien joyeui de la paix enfin rétablie entre les deux chevaliers. Tous voulaient contempler la jeune héroïne qui avait donné un si bel exemple d'amour filial, et montré un si rare courage et sauvant le fils de Guneric. Lorsqu'on arriva aux limites d'Edelbert, on ne vit que peu de monde , tous les villages semblaient abandonnés. Ëdelbert en fut très -surpris; mais à peine eût-il franchi la première enceinte de son château, qu'il vit la cour remplie d'une foule immense. Tous ses vassaux s'y étaient rassemblés et rangés dans un ordre parfait : d'un côté les hommes, de l'autre les femmes, tous sur trois lignes: la première composée des enfants, la seconde des jeunes gens , la troisième des personnes de l'âge mûr, tous en habits de fête. Burkhard, le charbonnier, prit la parole au nom des hommes , et sa femme Gertrude parla au nom des femmes. Burkhard avait prié le vieil intendant de lui rédiger, pour la circonstance, une harangue qu'il s'était donné beaucoup de peine pour apprendre par cœur. Ayant donc composé son maintien , il commença du ton le plus grave , mais il ne put aller au delà

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de la première ligne ; c'était tout ce qu'il avait pu retenir, et les auditeurs n'y perdirent guère , car les harangues de ce temps-là étaient fort insipides. Voici le début de celle du pauvre Burkhard : « Attendu , vu et considéré que , après que... que... nous avons eu l'effroyable malheur et la désolante afEliction de... de... de... » Laissant alors l'esprit d'emprunt qui le servait si mal, il dit de lui-même*. « Pardonnez , cher et respectable seigneur chevalier; car, du moment où j'ai le bonheur de tous voir en face , toutes ces savantes bêtises que j'avais apprises, et qui sont très-belles, à ce qu'on dit, se sont effacées de ma mémoire, et je ne sais plus que vous dire, sinon qu'à présent que j'ai eu le bonheur de vous revoir libre et heureux, je mourrai content ! » Quand la bonne Gertrude voulut aussi débiter la harangue qu'on lui avait préparée, elle ouvrit la bouche, et ne put que répandre des larmes de joie en contemplant son généreux seigneur; et tous les villageois éprouvaient les mêmes sentiments et la même émotion : à peine avaient -ils la force de faire entendre leurs vivat cent fois répétés. Edelbert et Rose, émus eux-mêmes jusqu'aux larmes, parcoururent tous les rangs de ce peuple enivré du bonheur de revoir ses bons maîtres.

Sur le perron élevé qui conduisait aux appartements du château se trouvaient réunis les chevaliers Sigebert et Théobald , et plusieurs autres chevaliers du voisinage, ainsi que leurs épouses, leurs flis et leurs filles, tous en grand costume. Un peu es avant d'eux était placée Agnès, la digne fille du braVe Burkhard , vêtue de blanc et couronnée de

fleurs. Elle tenait dans ses mains un coussin de velours pourpre, sur lequel reposaient les clefs du château. « Noble demoiselle, dit-eUe à Rose, c'est vous qui avez rendu à votre noble père sa liberté et son château, c'est à vous de lui en remettre les clefs. » Ëdelbert les reçut de la main de sa fille, au bruit des trompettes et des timbales , dont les brillantes fanfares accompagnèrent les acclamations unanimes et mille fois répétées : « Vivent notre seigneur et sa fille ! vive la noble maison de Tannebourg ! » Cette cérémonie imposante rappela involontairement au bon chevalier la scène douleureuse de son départ. C'était au bas de ce même perron qu'il avait été jeté sur une mauvaise charrette et entraîné loin de sa demeure. « Dieu nous avait envoyé de grandes afQictions, dit-il, aujourd'hui Dieu nous ramène ici plus heureux que jamais; allons d'abord lui porter nos actions de grâces. » Les chevaliers et les dames applaudirent, et le suivirent à la chapelle, où un solennel Te Deum fut entonné à la louange de l'Éternel.

Ensuite on se rendit au banquet, déjà préparé, tandis que dans la cour du château on dressait pour le peuple des tables abondamment servies. Mais Ëdelbert n'eut pas la patience d'attendre la fin du somptueux repas : il descendit dans la cour pour se trouver au milieu de ses vassaux ; il les aimait comme ses enfants; il en était chéri comme un bon père. Son premier soin fut de chercher le brave charbonnier Burkhard et son excellente femme. «Toi, mon ancien et fidèle serviteur, lui dit-il, qui, ainsi que ta vertueuse compagne, avez si bien accueilli ma fille dans votre maison, vous ne quit-

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lerez plus ce château : il sera votre demeure p^ur toujours. Je te nomme mon premier écuyer, et je pense qu'ayant servi depuis ta jeunesse dans la cavalerie , et pouvant encore assez bien monter à cheval , ces fonctions te conviendront mieux que le métier de charbonnier. Ta femme , qui m'a pounu de linge durant ma captivité , sera dès aujourd'hui la gouvernante de mon château. Ta fille , qui a bien vouhi être la compagne de ma fille aux jours de notre misère, restera sa compagne durant notre prospérité. Je ne saurais donner à ma fille uoe fille d'honneur et une amie plus sûre et plus estimable. » Edelbert se promena ensuite autour de toutes les tables, et adressa la parole à tous les convives, trouvant toujours quelque chose d'agréable à dire à chacun d'eux. Ildegarde aurait voulu inviter à ce festin tous les sujets d'Ëdelbert; mais, comme ils étaient trop nombreux, elle avait été forcée de faire un choix. Elle s'était donc bornée à inviter les pères de famille les plus âgés avec leurs enfants et petits -enfants, sans distinction de riches ni de pauvres : elle avait promis aux autres qu'Edelbert leur donnerait prochainement une fête générale. Plusieurs des convives recevaient autrefois du chevalier des secours annuels ou heddomadaires ; mais, depuis que le château était tombé en des mains étrangères, ces secours avaient cessé. Edelbert leur promit de les renouveler. La joie fut générale. Tous s'écrièrent qu'ils étaient prêts à mourir pour un si bon maître. Cuneric, qui avait suivi Edelbert, fut vivement touché de ce spectacle. « Ah ! s'écria-t-il alors , je le sens aujourd'hui, il vaut mieux être aimé que d'être craint. — Cela est vrai , répondit Edelbert ; mais le

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meilleur maître est celui qui sait se faire aimer des bons et craindre des méchants. »

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