CHAPITRE XX
Honneurs rendus à la vertu.
Depuis ce temps , Edelbert et Cuoeric , Rose et Ildegarde se rendirent de fréquentes visites. Cuneric semblait même se faire un devoir de consulter Edelbert dans toutes les affaires importantes, et Rose de prendre pour guide et pour modèle la vertueuse Udegarde; Mais tout à coup les visites de Cuneric devinreot plus rares , et puis cessèrent entièrement. Il détourna même, sous de frivoles prétextes, les visites qu'Edelbert et Rose se proposaient de lui rendre. Un jour il arriva au galop à Tannebourg ; il presse Edelbert et sa fille de le suivre sur-le-champ à Fichtenberg : il les emmène , et dès en arrivant il les conduit au sombre corridor des prisons.
« 0 Ciel ! dit Rose à Ildegarde , qui les accompagne, où nous mène-t-il? que veut-il faire? Ces lieux sinistres me rappellent d'affreux souvenirs et m'inspirent de terribles craintes.
— Reconnais-tu cette porte? dit Cuneric d'un air préoccupé.
— Oui, répondit Edelbert d'un ton noble et ferme, c'est celle de mon cachot, y^
Cuneric poussa cette porte , et toutes les terreurs de Rose s'évanouirent aussiliôt. La prison était changée en une jolie chapelle, ornée avec ^&^i et richesse.
«88 ROSE DE TANNEBOURG.
« Vous devinez mainteDant, dit Cuneric, pourquoi j'ai interrompu nos relations. Je voulais vous surprendre , et je vois que cette surprise vous est agréable. Depuis ma première visite à Tannebourg, ma femme , enchantée du jolie aspect de votre chapelle , voulut que nous en eussions aussi une dans notre château. Ce cachot était le seul lieu convenable dont nous pussions disposer; il fut choisi. D'ailleurs , disait mon Ildegarde , cet emplacement se trouve, pour ainsi dire, consacré par les souffrances et la pieuse résignation d'Edelbert , et par les vertus angéliques de sa fille.
« Ainsi parla ma chère Ildegarde. Sa proposition me plut beaucoup. « Tu as raison , lui dis-je, et tes vœux s'accompliront; jamais aucun prisonnier ne languira ici ; et c'est ici que sans cesse nous rendrons grâces au Dieu de bonté et de miséricorde qui nous a rendu notre fils par les mains de Taimable Rose, qui m'a réconcilié avec Edelbert , et fait recouvrer la paix du cœur. » C'est ainsi que cette chapelle fut élevée.
— Et demain, ajouta Ildegarde, le pieux abbé Norbert viendra, comme évêque suflragant, procéder à la dédicace et à la bénédiction de notre chapelle. Sigebert, Théobald et plusieurs autres chevaliers de nos amis nous ont promis d'assister avec leurs familles à cette fête. Mais de tous nos amis, ceux dont nous aimons le plus la présence , c'est vous, cher Edelbert, et vous, excellente Rose. Vous prendrez certainement un intérêt particulier à l'inauguration d'une chapelle qui doit sa fondation à vos infortunes et à vos vertus. »
La cérémonie fut. en effet, très-belle et touchante.
Les chevaliers invités y assistèrent avec leurs familles. Revêtus de leur costume le plus solennel , selon Tusage de ces temps , c'est - à - dire armés de leurs brillantes cuirasses, le casque en tête, le glaive au côté et la lance à la main ; ils occupaient les deux côtés de Tautel. Leurs épouses étaient vêtues en noir et or, leurs filles en robes blanches et couronnées de fleurs. Le petit Evrard et ses jeunes sœurs, les mains jointes et agenouillés devant Tautel, semblaient trois petits anges.
Le vénérable abbé adressa à rassemblée une allocution analogue à la circonstance. La bonne éducation qu'Ëdelbert avait donnée à sa fille, et Tamour filial dont Rose avait fourni des preuves si touchantes, ramenèrent naturellement à parler de la sollicitude des parents pour leurs enfants, et de Taffection et du respect que les enfants doivent à leurs parents. La sollicitude des pères et des mères lui parut une inspiration de la bonté divine, qui veille à la conservation et à l'éducation de Tenfance; Tamour filial, une dette sacrée qu'il faut payer toujours, qu'on ne peut jamais acquitter entièrement ; et ringratitude des enfants envers leurs parents , une monstruosité révoltante, et que la justice divine ne laisse jamais impunie , tandis que la bénédiction du Seigneur accompagne jusqu'au tombeau ceux qui , en honorant leur père et leur mère , auront fidèlement accompli le quatrième commandement de Dieu.
La cérémonie achevée, on allait se placer à la table du banquet, lorsque tout à coup un bruit de fanfares retentit dans la cour. Guneric et tous les convives coururent aux fenêtres, et virent une
nombreuse troupe de cavaliers. Au même instaDt les valets ouvrirent les deux battants de ia salle , s'écriant : « Son Altesse Monseigneur le duc. » Les chevaliers voulurent aller à sa rencontre; mais déjà il entrait, accompagné d*une brillante suite de chevaliers. C'était un homme d'une taille et d'une physionomie nobles et imposantes. Il salua Ëdelbert, lui offrit sa main, et dit : « Mon cher Edelbert, j'ai voulu vous apporter la première nouvelle de la paix glorieusement conquise , et le témoignage de la reconnaissance de l'Empereur et la mienne pour la part que vos troupes ont eue à nos succès. Je me suis chargé de vous ramener vos braves guerriers. Ce n'est qu'hier fort tard que j'ai pu arriver à Tannebourg, où j'ai appris que vous étiez ici. Je suis donc remonté à cheval dès la pointe du jour pour me rendre ici avec mes compagnons d'armes, persuadé qu'aujourd'hui nous trouverions aussi dans le chevalier Cuneric un ami , un allié sincère et fidèle.
« N'est-ce pas vrai? ajouta -t- il en se tournant vers Cuneric et en lui offrant la main. Vous ne vous attendiez pas à une telle surprise? Je dois vous assurer en ce moment, par un ordre formel de l'Empereur, de sa haute satisfaction pour votre réconciliation avec l'excellent Edelbert, et je vous témoigne aussi ma satisfaction personnelle de trouver ici en parfait accord deux chevaliers aussi braves. » Cuneric était ivre de joie; la faveur de l'Empereur et du duc de Bavière produisait sur son esprit le même effet que le meilleur vin du Rhin.
Le duc , remarquant alors la présence du respectable abbé , s'en approcha , lui exprima le vif plaisir
qu'il avait de le rencontrer, et ajouta : « Cela m'est d'autant plus agréable, que nous autres gens du monde nous avons trop rarement ce bonheur, car vous ne quittez guère votre retraite que pour tous rendre là où vos saintes fonctions vous appellent. »
Ensuite s'adressant à Udegarde , il lui dit : « Quoique je n'aie pas été invité, voudriez -vous néanmoins avoir la bonté de nous accorder une place à votre table? Quant à vous, charmante demoiselle, dit -il à Rose, je suis chargé pour vous d'une mission spéciale; mais permettez- moi de la différer jusqu'après le dtner, que je voudrais d'autant moins retarder, qu'à vous parler franchement la course de Tannebourg ici m'a ouvert l'appétit. Dinons donc le plus tôt possible en bons amis et sans cérémonie. Je désirorais avoir M»« de Fichtenberg et H^^^^ Rose à mes côtés, et vous, Ténérable abbé , en face de moi , entre les deux chevaliers réconciliés. Cet arrangement , en réunissant auprès de moi les quatre personnages qui ont joué le principal rôle dans l'événement qui nous rassemble aujourd'hui 1 nous donnera la &cilité d'en causer plus à notre aise. »
Le duc s'assit donc à la place d'honneur, où on lui avait déjà mis un couvert et une coupe d'or. Tous les autres convives s'assirent auprès de lui.
Quand le premier service eut apaisé l'appétit des voyageurs, le duc reprit ainsi la parole : « Nous avons appris au camp impérial tout ce qui s'est passé ici : d'abord les hostilités entre Cuneric et EdeU)ert, pui3 leur réconciliation, et la part qu'y ont eue la dame Udegarde ai surtout la demoiselle Rose. Mais je vous avoue que cette histoire m'inté-
resse si vivement , que je désirerais bien en connaître tous les détails. » Alors il se mit à faire une foule de questions sur telle ou telle circonstance , tantôt à Edelbert et à Rose, tantôt à Cuneric et à Udegarde. Le duc écoutait leurs réponses très-attentivement, et témoignait souvent à Texcellent Edelbert le plus vif intérêt, et à la vertueuse Rose sa profonde admiration. Il donna aussi à Udegarde les éloges qu'elle méritait , et à Cuneric l'assurance de la vive satisfaction que lui causait sa conduite actuelle. Edelbert et Rose , désirant ménager Cuneric , avaient dans leurs récits adouci bien des choses et passé rapidement sur beaucoup d'autres; mais alors Cuneric prenait lui-même la parole, et rétablissait la vérité des faits avec une honorable franchise, ce Je me suis très-mal conduit, disait -il, je le sais; mais la faute est commise, en la dissimulant on ne saurait faire qu'elle ne soit pas; il est infiniment mieux de l'avouer et de la réparer autant que faire se peut. C'est l'unique moyen de recouvrer la paix de râm<5. »
Vers la fin de cet entretien , le duc promena ses regards satisfaits sur l'assemblée, et dit en montrant Rose : a C'est à cette généreuse demoiselle que nous devons le bonheur d'assister tous en amis à ce noble banquet. Sans elle nous serions à présent en fece les uns des autres, le casque en tête, la lance au poing, et nous battant à outrance; car, certes, nous n'aurions pas laissé Edelbert dans un cachot. Déjà , au camp impérial , il avait été décidé qu'immédiatement après la paix je viendrais avec une nombreuse troupe assiéger le château de Fichtenberg. Très- certainement Cuneric se serdit défendu
en brave, et beaucoup de sang aurait coulé. La Providence s'est servie des vertus de cette noble demoiselle pour prévenir une guerre intestine. »
Rose rougit avec modestie. « Ah ! Monseigneur, répondit-elle , tant d'honneur ne m'appartient pas : Dieu seul a tout fait. Le petit oiseau qui vola sur le seau pour se désaltérer a eu tout autant de part que moi à l'heureux dénoûment de la mésintelligence qui divisait mon père et le chevalier Cuneric ; c'est parce qu'il est venu précisément au moment où le jeune Evrard se trouvait près du puits et où sa bonne s'était éloignée, que la guerre n'a pas eu lieu.
— Cette observation , reprit l'abbé Norbert , est à la fois ingénieuse, modeste et juste ; H"« Rose a raison. Mille petites circonstances qui arrivent dans le cours de la vie , sans fixer notre attention , entraînent pourtant des suites très -importantes, et souvent décident du sort de beaucoup de monde. Cette histoire nous en offre plusieurs preuves remarquables. Qui penserait, par exemple, que son sort dût dépendre de ce qu'il a plu tel jour, ou de ce qu'il a fait beau temps? Et néanmoins si, dans le jour mémorable dont la fête qui nous réunit ici n'est qu'une des conséquences, au lieu d'un beau soleil d'automne , on n'eût eu que de la pluie , le petit Evrard et ses sœurs ne seraient pas descendus dans la cour; Rose n'aurait pas trouvé l'occasion de sauver cet enfant, et de toucher ainsi le cœur du chevalier Cuneric. Alors peut-être plusieurs centaines de braves guerriers auraient perdu la vie dans un siège meurtrier, et leurs veuves et leurs familles seraient aujourd'hui en deuil. Penserait-on
su ROSE DE TANNEBOURG.
que la destinée d*an homme pût changer entièrement parce que tel ou tel aliment a été servi sur la table d*un autre? Voyez pourtant ce qui est arrivé: c*est un plat de champignons qui, paraissant sur la table d'un pauvre charbonnier, a donné à cette demoiselle Theureuse idée de se placer comme servante chez la concierge; sans ces champignons, le brave Edelbert serait encore dans les fers ; le jeuue Evrard aurait péri , et ce château , aujourd'hui le théâtre d'une joyeuse fête, serait pris d'assaut et changé peut-être en un monceau de ruines. C'est ainsi que la divine providence se manifeste glorieusement jusque dans ce que nous ne regardons que comme des effets du hasard dans la vie humaine. Semblables à un habile musicien qui sait réunir les tons les plus variés, même y entremêler quelques dissonances pour en former un tout harmonieux, la sagesse et la toute -puissance divines font concourir mille incidents de notre vie, les uns agréables, les autres fâcheux, à un ensemble dont toutes les parties s'accordent parfaitement. Puissions-nous souvent repasser sous ce rapport, avec a|tention, le cours de notre existence: que de nombreuses occasions n'y trouverions- nous pas pour louer et bénir Dieu de ses dispositions pleines de sagesse et de bonté ! »
Toute l'assemblée applaudit à ces observations. Le duc , prenant aussitôt la coupe d'or, se leva et dit à haute* voix: « A la santé de l'Empereur! » Tous les chevaliers, les écuyers, les dames et demoiselles se levèrent et répétèrent ce toast , et vidèrent leurs coupes. Ensuite le duc , se tournant vers Rose, lui dit : « Je profite de ce moment solen-
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nel pour m'acquitterd'un message dont l'Empereur m'a chargé... pour vous, ma chère demoiselle. C'est avec une haute satisfaction que TËmpereur a appris votre généreuse conduite, qui, à Tissue d'une campagne lointaine, nous épargne les malheurs d'une guerre intestine, et Sa Majesté a pris dans sa sagesse la résolution que je vais actuellement vous faire connaître à vous, vertueuse demoiselle, à votre bien -aimé père, et à toutes les personnes ici présentes. »
Sur un signe du duc, un des chevaliers de sa suite apporta une grande lettre écrite sur un parchemin et chargée d'ornements. Elle était enveloppée dans du velours pourpre et scellée du grand sceau impérial pendant à un cordon de soie et d'or, et renfermé dans un étui d'ivoire. Le duc présenta celte lettre à Rose, en disant: « Respectable demoiselle, votre père n'a point d'héritier mâle: ainsi Tanneboiirg avec ses dépendances, comme fief masculin, devrait, après sa mort, appartenir au domaine de l'État. Hais, considérant que vous avez rendu à l'État plus de services que n'eussent pu faire dix fils, l'Empereur et les princes de l'Empire ont décidé, comme le porte lé diplôme, de vous transmettre la possession de ce fief, à condition que l'époux que vous choisirez prenne le nom et les armes de Tannebourg. Puisse ainsi votre nom glorieux se perpétuera jamais dans une postérité digne de vous ! »
Edelbert était profondément touché de celte faveur insigne. Rose, qui ne croyait pas mériter tant de distinction , put à peine exprimer la reconnaissance dont elle était pénétrée.
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Le souhait du duc fut pleinement accompli. Beaucoup de jeunes chevaliers des premières familles briguèrent la main de Rose : elle fixa son choix sur le plus noble et le plus vertueux, Ekbert, le plus jeune des fils du duc de Bavière, avec lequel elle vécut dans Tunion la plus heureuse, et en eut une nombreuse et brillante postérité.
Longtemps après encore , la chapelle souterraine du château de Fichtenberg était un objet de curiosité pour les étrangers. Ils en admiraient la belle architecture gothique, et Ton se plaisait à leur faire remarquer en face de Tautel une magnifique table de marbre, portant Tinscription suivante en grandes lettres d'or :