‹ Œuvres choisies du Chanoine Christophe SchmidChapitre 6 sur 107 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L'interrogatoire.

A peine Marie se fut-elle réveillée, qu*un officier de justice vint dans sa prison pour la conduire au tribunal. Un frisson parcourut ses veines lorsqu'elle entra dans cette sombre salle dont la voûte à grandes ogives et les fenêtres garnies de petits vitraux de forme hexagonale attestaient la haute antiquité. Le bailli, en qualité de juge, était assis dans un grand fauteuil recouvert de drap rouge. Le greffier était placé au bout d'une énorme table que le temps avait toute noircie. Le magistrat fit à l'accusée une foule de questions, auxquelles Marie répondit toujours conformément à la vérité. Elle pleurait, elle sanglotait, elle protestait de son innocence; mais le juge disait : ce Tu ne saurais me tromper au point de me faire croire que ce que je vois est impossible. Personne que toi n'est entré dans la chambre, personne que toi ne peut avoir 'pris la bague : avoue donc. »

Marie répétait en pleurant: « Je ne puis, je ne pourrai jamais que dire ce que j'ai déjà dit : je n'ai aucune connaissance de cette bague ; je ne l'ai jamais vue, et je ne l'ai point. »

— On a vu la bague entre tes mains, continua le juge. Que dis-tu maintenant? » Marie protesta que cela était impossible. Le juge agita sa sonnette, et Ton introduisit... Toinette.

Daas l'eieès de sa colère, et surtout dans l'internale iDtention d'dter à Marie la faveur de ses maîtres, Toinelte avait, ea présence des geus du château, tenu ce discours perfide -. « Personne ne peut avoir la bague que cette misérable RUe du jardinier. Quand elle descendit l'escalier, je la vis regarder un petit objet brillant qu'elle tenait dans sa main-, mais, dès qu'elle m'aperçut, elle s'empressa de le cacher; et je lui trouvai un air embarrassé. Cela me parut suspect; cependant je ne voulus rien dire, parce qu'on pouvait lui avoir Tait ce cadeau, comme on lui en a Tait tant d'autres!... Je pensais, aii surplus, que, si elle eût volé cet objet, que je jugeai être une bague , l'afTaire ferait assez de bruit , et que j'aurais toujours le temps de parler. Voyez comme je suis heureuse de n'être pas encore entrée aujourd'hui dans la chambre de madame la comtesse! Des coquines comme celte hypocrite do Marie seraient capables de compromettre les personnes les plus honnêtes. »

On prit Toinette au mot. 11 s'agissait mûntenant d'affirmer son dire devant la justice. En entrant dans la salle d'audience, et surtout lorsque le magistrat l'exhorta ii ne dire que la vérité en face de Dieu, son cœur battit avec violence, ses genoui tremblèrent sous elle. Mais cette fille perverse s'enhardit bientôt ; elle fut sourde aui exhortations du juge et à la voix de sa conscience. Elle se dit : Si j'avoue h présent que j'ai menti, on me chassera, et peut-être même me meltra-t-on en prison. Elle persista doue dans son mensonge, et dit eUrontément k Uarie : u Oui , tu as la bague , je l'ai vue entre tes mains ! » •

Marie, épouvantée de tant d'audace et de fausseté, ne répondit d'abord que par des pleurs et des sanglots ; enfin elle put articuler ces paro'es : « 11 n'est pas vrai que tu m'aies vu la bague. Pourquoi oses-tu proférer un mensonge si horrible , et me rendre si malhe«u:euse, moi qui ne t'ai jamais fait aucun mal? »

Mais Toinette^ que la haine animait toujours contre Harie^ ne se mit nullement en peine de la douleur de sa victime. Elle répéta son mensonge avec toutes les circonstances qu'elle avait inventées. Ensuite , sur un ^gne du magistrat, on la fit sortir de la salle.

« Tu es convaincue, dit alors le juge à Marie, toutes les circonstances déposent contre toi, et même la femme de chambre de la comtesse a vu la bague entre tes mains. 11 ne reste donc qu'à avouer où tu as caché ton vol. »

Marie persistant à soutenir qu'elle ne l'avait point, le juge la fit fouetter cruellement. Marie poussait des cris horribles, en pleurant et invoquant Dieu. Tout cela fut inutile. On la maltraita d'une manière affreuse. Puis elle fut ramenée dans son cachot , pâle , tremblante et couverte de sang. Ses plaies lui causaient une vive douleur. Étendue sur la paille, elle passa la moitié de ta nuit, sans pouvoir dormir, à pleurer, à gémir et à prier Dieu, qui enfin lui envoya un sommeil réparateur.

Le lendemain , le juge fit encore appeler Marie devant son tribunal. Toutes les rigueurs ayant été sans effet, il voulut essayer la voie de la persuasion pour lui arracher l'aveu désiré. « Tu as encouru la peine de mort, lui dit il; mais si tu avoues où tu

as caché la bague, on te fera grâce. Les coups que tu 8S reçu hier seront toute ta punition. Tu retourneras paisiblement avec ton père dans ta demeure. Réfléchis bien, et choisis entre la vie et la mort. Tu vois que je suis disposé à te sauver; hâte-toi de profiter de mon indulgence. » Marie persista dans sa première déclaration.

Le juge, qui connaissait l'eitrême tendresse de Mario pour son père, dit alors : » Si tu persistes dans ton endurcissement au point de refuser ta grâce, au moins songe aux cheveux blancs de ton père. Voudrais-tu voir tomber sa tête sous la main du bourreau? Nul autre que lui ne peut t'avoir portée à nier avec tant d'obstination ; il est dès lors ton complice; et ne penses-tu pas que cela pourrait lui coûter la vieT... » Marie fut tellement effrayée de ces paroles, qu'elle faillit tomber à la renverse. « Avoue, disait le juge, que tu as dérobé la bague ; un seul mot, un simple oui sauvera la vie à toi et à ton père. »

C'était pour Marie une terrible épreuve. Bile garda longtemps le silence. Elle eut un instant l'idée de dire qu'elle avait pris la bague et qu'elle l'avait perdue en route; mais en y réfléchissant, elle se dit à elle-même : « Non, il vaut encore mieui s'en tenir à l'exacte vérité ; car sans doute te mensonge est un péché , et pour rien au monde je ne voudrais commettre un péché, dût-il même sauver ma vie et celle de mon père. Je n'obéirai qu'à vous, 6 mon Dieu, et j'abandonnerai tout le reste à votre sage providence. ■ Elle dit ensuite d'une voii forte, avec beaucoup d'émotion : « Si je déclarais que j'ai la bague, ce serait un mensonge, et quand même je

pourrais, par un mensonge, me sauver de l'échE faud, je ne le Tondrais pas... Si néanmoins il fai absolument du sang , je tous en supplie , versez ! mien , mais épargnez les cheveux blancs de me père. Je répandrais volontiers pour lui jusqu'à '. dernière goutte de mon sang. »

Tous les assistants lurent vivement touchés c ces dernières paroles. Le juge même, quelque si vère et dur que semblât d'ailleurs son caractère, e était pénétré jusqu'au fond du cœur. 11 garda le s leuce, et d'un signe ordonna de reconduire Mari en prison.

Page 1