CHAPITRE VI
Une dernière éiirenve.
Le juge se trouvait dans un grand embarra: « Cette affaire traîne depuis trois jours, dit-il à so greffier le lendemain du dernier interrogatoire, i nous ne sommes pas plus avancés qu'au début, i je pouvais seulement entrevoir la possibilité qi quelque autre eât pris la bague , je croirais volor liera que cette flile est innocente du vol. Une tel persistance dans la dénégation à un âge aussi tend) est incompréhensible. Cependant toutes les circor stances déposent trop évidemment contre elle, n'est pas possible qu'elle soit innocente; il faut qi ce soit elle qui ait volé la bague. »
Il se rendit encore une fois chez la comtesse, et questionna sur les moindres particularités; il il terrogea de nouveau Toinelte , et toute la journée lut et relut les pièces du prociès, examinant et p<
te MARIE.
sant tontes l«s réponses de Marie dans ses divers interrogatoires. Enfin , sur le soir, il prit le parti de se faire amener le père dans son cabinet.
« Jacques, lui dit-il, il est vrai que je suis connu pour un bomme sévère; mais vous n'avez sans doute jamais entendu dire que de ma vie j'aie commis sciemment une injustice envers qui que ce fût, et vous devez être persuadé que je ne puis désirer la mort de votre fille. Cependant toutes les circonstances démontrent évidemment que c'est elle qoi a commis le vol; d'ailleurs la déposition de la femme de chambre ne laisse plus aucun doute Sur la culpabilité de Marie. Vous savez que nos lois punissent ce crime de 1» peine capitale. Néanmoins, si l'on pouvait obtenir la restitution de ia bague, le dommage serait réparé, et alors , en faveur de sa jeunesse, on pourraitlui faire grâce; mais, si elle persiste à nier son crime comme elle a fait jusqu'ici, cette effronterie et cette obstination attesteront en elle une précoce perversité , et , comme elle se sera montrée assez mûre pour le crime, on la considérera aussi comme mûre pour l'écbafaud. Allez donc auprès d'elle, Jacques, employez toute votre influence à la décider à restituer son vol, et je vous donne ma parole qu'en ce cas, mais non autrement, faites-y bien attention, elle ne mourra point; la peine sera commuée en une autre moins grave. Vous êtes père, vous avez sur elle beaucoup d'ascendant; si vous ne pouvez la décider à un aveu, que devra-t-on en conclure , sinon que vous êtes d'intelligence avec elle, que vous êtes son complice? lîncore une fois , si la bague ne se retrouve point , cette aiïaire prendra une mauvaise tournure. »
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Le père répondit : « Je conseDS bien h lui parler-, mais je sais qu'elle n'a poiut volé 1b bague, et que par conséquent elle n'avouera pas l'avoir volée; c'est ce dont je suis certain d'avance. Cependant j'essaierai tout, et je regarde comme une grande Taveur qu'on me permette de revoir et d'embrasser encore une rois mon enfant, s'il faut qu'elle soit condamnée malgré sou innocence. »
L'ofiîcier de justice conduisit en silence le vieillard à la prison de Marie.
Il posa une lampe sur la petite table du cachot, sur laquelle le triste souper de Marie était eaaote intact, et sortit en refermant la porte derrière lui.
Marie, étendue sur la paille, la ligure tournée vers le mur, était assoupie. Quand elle ouvrit les yeux, elle remarqua d'abord la clarté rougeâtre de la lampe, et, en se retournant, elle aperçut son père. Elle poussa un cri et se leva si promplement, que le cachot retentit du bruit de ses chaînes; elle se jeta au cou de son père. Jacques s'assit près d'elle sur la paille, la tint étroitement serrée dans ses bras. Tous deux gardèrent le silence et confondirent leurs soupirs et leurs larmes.
Enfin le père commença ses exhortations , selon l'ordre qu'il en avait reçu. « Ah! mon père, s'écria Marie en l'interrompant, est-ce bien vous qui me parlez ainsi? Vous aussi, douteriez-vous encore de mon innocence? Ah! Dieu, continua-t-elle en gémissant, il n'est donc plus personne au monde qui ne me prennepour une voleuse, pas même mon père!... Mon père, croyei-le pourtant, il est bien sûr qu'en m'élevanl vous n'avez pas él&vé une voleuse.
— Calme-toi, ma chère enfant ! je te crois, ré-
pondit le père : si je t'ai encore questionnée sur cet article, c'est parce que cela m'a été ainsi ordonné.» Et le père et ta fille redevinrent silencieux comme ils l'avaient été d'abord.
Le përe examinait attentivement Marie. Le chagrin avait amaigri et décoloré ses joues, ses yeui étalent rouges et gonflés de pleurs, et l'épaisse chevelure blonde dans laquelle elle aurait pu s'envelopper tout entière, était détachée et flottait en désordre. « Pauvre enfant! disait-il, Dieu t'a mise à une rude épreuve! et je crains, je crains... un malheur plus horrible encore I Ah! peut-être..., oui, peut-être ils feront tomber cette jeune tête I
— Eh ! mon père , disait Marie , c'est là ma moindre crainte; mais votre tête vénérable..., 6 Dieu! si j'avais le malheur de la voir tomber sous le glaive...
— Ne crains rien pour moi, ma chère enfant, répondit Jacques, on ne me fera aucun mal; mais, pour ce qui te concerne..., quoique je conserve un peu d'espérance..., ils pourront bien aller jusqu'à...
— Oh! s'écria Marie toute joyeuse, s'il en est ainsi , me voilà déhvréc d'un lourd fardeau. On ne vous fera point de mal!.,, peu m'importe le reste! 0 mon père, croyez-moi, je ne crains pas la mort ; elle me conduira auprès de Dieu, et j'y retrouverai ma mère. »
Ces paroles pénétrèrent profondément le cœur paternel du vieillard. «Dieu soit loué, dit-il en joignant les mains : je lui rends grâces de t'nvoir inspiré tant de résignation..., quoiqu'il soit bien cruel pour un malheureux vieillard de perdre d'une manière si déplorable son enfant biea-aimée, et avec
elle son dernier appui, son unique joie et sa consolation dans ce monde... Seigneur, ajouta-t-il d'une voix entrecoupée de sanglots, que votre volonté soit faite..., je me soumets; prenez-la, je vous la rends... Ah ! chère Marie ! il vaut encore mieux pour nous que tu meures innocente sous le glaive de la justice abusée, que de vivre comme Toinette, la conscience chargée d'un parjure et d'un homicide. Sache donc mourir avec courage, si telle est la volonté de Dieu -, mais, en mourant, pardonne à cette Toinette, dont le témoignage imposteur te fait condamner au dernier supplice... N'est-ce pas, ma fille, que tu lui pardonnes? » Marie le promit solennellement.
c< Maintenant, continua le père, car il entendait venir l'olBicier de justice , je te recommande à Dieu , à ton Rédempteur, qui, livré aussi au suppUce comme un malfaiteur, mourut innocent. Si tu ne me vois plus , si ce moment doit être le dernier où il me soit permis de te parler, reçois ma bénédiction paternelle... Je te rejoindrai bientôt au ciel, car, je le sens bien..., je ne te survivrai pas longtemps. »
L'officier fit sortir Jacques; Marie, voulant le retenir, le serrait dans ses bras. Le père parvint à s'en dégager doucement, et Marie retomba sans connaissance sur son lit de paille.
On conduisit Jacques dans le cabinet du juge, a J'affirme, s'écria-t-il en entrant, et levant la main droite vers le ciel, je jure en face du Dieu toutpuissant qu'elle est innocente! mon enfant n'est point une voleuse !
— Je suis presque tenté de le croire aussi , répliqua le juge. Malheureusement je ne puis baser mon arrêt sur vos protestations , ni sur celles de
lUBIB.
'e fille ; je dois juger d'après les faits et les ives ; or les uns et les autres vous accableot , ei e puis me dispenser de prononcer d'après la loi.*