‹ Œuvres choisies du Chanoine Christophe SchmidChapitre 68 sur 107 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Insolence de Golo.

Après le départ du comte , Geneviève vécut dans la retraite la plus absolue. Au lever de l'aurore, on la voyait déjà assise près de la fenêtre , occupée de son travail; ses larmes tombaient comme des gouttes de rosée sur les fleurs qu'elle brodait. Aussitôt que le tintement de la cloche annonçait la messe, elle courait à la chapelle du château et priait avec ferveur pour la conservation de son époux. Jamais on ne voyait à l'église son siège vacant durant le service divin, et même dans l'après-dinée elle y passait souvent des heures entières à prier 4ans la solitude. Elle rassemblait autour d'elle les

filles du village situé au pied de la colline que couronnait le château; elle leur apprenait à filer et à coudre , et leur faisait , en travaillant , des récits intéressants et instructifs. Dès son enfance elle avait été Tamie des pauvres et des malades , elle était alors devenue leur véritable mère. Il n'existait pas un seul malheureux auquel elle ne donnât des travaux avantageux; dans toutes les chaumières elle allait visiter les malades, et son aimable éloquence, sa touchante bonté, rendaient douces les médecines les plus amères. Le soir, elle passait ses veillées à filer au milieu de ses servantes, et bien souvent, dans la nuit , quand déjà la lune éclairait la fenêtre, elle était encore assise dans sa chambre *solitaire jouant du luth, et chantant quelques pieux cantiques. Hais avant tout elle tenait au bon ordre et aux bonnes mœurs , et ne souffrait à ses subordonnés rien d'inconvenant.

L'intendant auquel le comte avait confié le soin de toute sa fortune se nommait Golo. C'était un homme spirituel, adroit, d'un extérieur agréable, et qui savait par ses paroles flatteuses et insinuantes captiver la confiance. Mais il n'avait ni vertu ni conscience; son intérêt personnel et ses plaisirs étaient tout pour lui. Il s'inquiétait fort peu si ce qu'il faisait était juste ou non , pourvu que cela lui fût utile ou agréable. Aussitôt après le départ du comte , il commença donc à se conduire en maître absolu. Il s'habillait plus richement que le comt€, tenait table ouverte , et ordonnait chaque jour de nouveaux festins; il dissipait ainsi les revenus de son seigneur. D'un autre côté, il traitait les anciens et fidèles serviteurs du comte avec hauteur et

insolence; il rognait le moindre salaire du moindre des ouTriers , et ne donnait plus un seul morceau de pain aux pauvres ; il ne respectait plus que Geneviève, et son amabilité et ses complaisances envers elle étaient sans bornes. Geneviève le traitait toujours avec une grave dignité , ne se familiarisait point avec lui et le rappelait bien souvent à ses devoirs. Au commencement il parut lui obéir, et mit tous ses soins à lui cacher ses écarts. Hais bientôt il s'enhardit par degrés , et en&n il poussa Taudace jusqu'à lui tenir les propos les plus blessants pour une dame de son caractère. Elle les repoussa avec toute Thorreur et Tindignation qu'ils lui inspiraient; depuis ce moment il lui voua une haine implacable et résolut de la perdre.

Geneviève écrivit au comte , lui peignit Golo tel qu'il était, et le supplia instamment d'éloigner d'elle ce misérable.

Le chef de cuisine du comte, nommé Draco, était un homme honnête , n'ayant en vue que les intérêts de son maître ; il s'opposait autant qu'il le pouvait aux mauvaises intentions de Golo. Il se chargea de faire expédier secrètement la lettre de la comtesse par un homme de confiance ; mais le rusé Golo avait eu vent de ce projet. Dans le moment où, un jour de grand matin, la comtesse, étant dans sa chambre , remettait à Draco la lettre destinée pour son époux , Golo entra précipitamment l'épée à la main, tua Draco , et se mit à pousser de grands cris. A ce bruit tous les habitants du château accoururent, virent la comtesse pâle, muette d'effroi, étendue sur un siège, et à ses pieds Draco nageant dans son sang. Golo profita de cet instant

de terreur générale pour avancer contre la Tertueuse comtesse des calomnies si atroces, que tout le monde en rougit. Ensuite il écrivit au comte , loi répétales mêmes mensonges, et, en attendant l'effet de ce faux rapport, il enferma Geneviève dans la plus forte tour du château.

Golo avait une parfaite connaissance du caractère de son maître. Il savait que le comte était vertueux, juste, généreux et compatissant; mais il le savait aussi susceptible , jaloux , emporté et incapable de maîtriser sa colère. Oui, se disait ce scélérat, si vertueux que soit un homme , un seul défaut qu'il ne peut maîtriser est pour lui comme Panneau de fer passé dans le museau de Tours; par là on le conduit facilement où Ton veut. Golo espérait qae, dans le premier accès de sa colère, le comte lui enverrait des ordres terribles contre la comtesse son épouse , peut-être son arrêt de mort.

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