C. s. SÉa. II
88 GEï^EVIÊVE.
Là elle se vit enfla à Tabri du vent et de la pluie, mais elle avait toujours grand froid; il était midi. La faim la tourmentait horriblement; son enfant, affamé comme elle, recommençait à crier et à pleurer. Ne sachant plus que faire, eUe se mit à genoux, posa à terre son enfant devant elle, tourna ses regards vers l'ouverture de la caverne, par où on découvrait le ciel, joignit les mains et pria : < 0 vous, Dieu bon et secourable, daignez abaisser vos regards sur une mère en larmes et sur son malheureux enfant. Vous nourrissez bien , même dans la mauvaise saison, les corbeaux qui voltigent autour de ce rocher; vous n'oubUez pas non plus le petit \ermisseau qui grimpe le long de ce roc; vous loi faites trouver, pendant l'hiver, un brin de mousse. Vous avez aussi le pouvoir de conserver mon existence et celle de mon enfant au fond de ce désert aride ; à votre voix ces pierres mêmes nous fourniront du pain. Non, Père céleste, vous ne nous laisserez pas périr de besoin. Vous venez de me donner un asile, vous aurez également soin de notre nourriture. »
Tout à coup les nuages se dispersèrent , le soleil vint darder ses rayons dans la caverne et la remplir d'une douce chaleur. Un léger bruit se fit entendre dans le feuillage , et soudain une biche parut à l'entrée de la grotte. Cet animal, n'ayant jamais été poursuivi par le& hommes, n'était nullement farouche. La biche entra sans crainte dans te creui du rocher, qui était son gîte habituel , et s'arrêta tout court devant Geneviève. Celle-ci fut d'abord eiïrayée de cette apparition; mais s'étant enhardie peu ù peu , elle se mit à la caresser. La biche pa-
raissait ne pas être insensible à ces marques d'amitié. Alors Geneviève conçut la pensée de se nourrir, elle et son enfant , avec le lait de cet animal. « 0 mon Dieu, à quoi le besoin ne force -t- il pas une malheureuse mère ! » s'écria-t-elle en faisant teter la biche par Fenfant. Cet animal, dont le petit venait d'être dévoré par un loup, et qui se sentait tourmenté par son lait, présenta patiemment ses mamelles. L'enfant sentant sa faim apaisée et désirant dormir, Geneviève Fenveloppa dans une partie de ses propres vêtements , et le posa dans un creux de la caverne où il y avait une petite place bien commode pour cet usage.
Après avoir ainsi soigné son enfant, Geneviève songea à elle-même. Elle sortit pour ramasser les citrouilles éparses, les coupa chacune en deux parties égales , les creusa , et alla au ruisseau les laver et les rincer bien proprement. Lorsqu'elle rentra, la biche était couchée. Geneviève lui présenta quelques herbes vertes, bien fraîches, qu'elle avait trouvées auprès du ruisseau. Alors l'animal se leva , mangea les herbes qu'elle lui tendait, et puis, comme pour lui témoigner sa reconnaissance , lui lécha la main. Geneviève entreprit alors de la traire ; elle réussit sans peine , et parvint à remplir de lait plusieurs de ces écuelles de citrouilles. A cette vue elle tomba à genoux, élevant de ses deux mains vers le ciel un de ces vases jaunes rempli d'un lait pur, et se mit à prier : a 0 mon Dieu , recevez mes larmes de reconnaissance pour ce précieux don. Oui, ce lait est un présent de votre bonté. C'est vous qui, du milieu de ces rochers arides, faites jaillir une source où j'étanche ma
soif: VOUS avez voulu que quelcfue petit oiseau laissât tombar eette graine de courge dans cet aride désert , afin que je ne manquasse pas de quelque vase pour contenir vos dons. Vous guidâtes mes pas vers cette caverne , gîte habituel de ce doux animal ; maintenant, ni moi, ni mon enfant, n'avons plus à craindre la faim; maintenant, pleine de confiance en vous , je puis tranquillement attendre la fin de cette stérile saison. »
Elle but alors. « Quelle délicieuse boisson I ditelle, de toute ma vie aucun aliment ne m'a paru aussi bon. 0 Dieu, combien peu je savais estimer la valeur de vos dons quand j'étais s^sise à la table splendide de mes parents ! Pardonnez -moi de ne pas vous avoir assez remercié, pardonnez -moi de n'avoir point fait assez de bien aux pauvres. Ah ! j'ignorais alors combien la faim est une souffrance cruelle. A combien de gens n'aurais- je pas pu procurer de meilleurs aliments , et à peu de frais! »
Après s'être bien restaurée de ce lait et en avoir remercié Dieu du fond de son cœur, elle sortit encore, recueillit sur les rochers et sur les vieux troncs d'arbre une mousse tendre et sèche, en remplit plusieurs fois son tablier, l'étendit dans le fond de la caverne et s'y prépara pour elle et son enfant un bon lit. Ensuite elle abaissa davantage les branches fortes et épaisses des sapins qui se penchaient vers l'ouverture de la grotte, afin d'en défendre encore mieux l'entrée contre la pluie et le vent. Ayant aperçu au pied d'un vieux sapin une petite branche droite et sèche, qui était couverte de mousse blanche, verte et jaune, elle la ramassa, la rompit en deux morceaux d'inégale longueur,
> moo divin Sauveur qui mourûtes sur la cniii, je AToir MAI cesse denni les yeux ce signe réxéré. ■
puis, au moyen d'une autre branche mince et flexible , elle fixa le petit morceau en travers sur le grand , de manière à former une croix ; ensuite elle planta cette croix dans l'endroit le plus apparent de sa .nouvelle demeure. Quand elle eut fini, elle s'assit sur la mousse. Les rameaux qui fermaient l'eatrée comme un rideau vert laissaient pénétrer un agréable demi-jour dans la caverne, dont l'étroit espace se trouva bientôt suffisamment échauffé par les émanations du corps de la biche. Geneviève se sentit alors le cœur très-soulagé , elle rendit grâces à Dieu de l'avoir délivrée du sombre cachot et de lui avoir procuré un asile où elle n'avait plus à craindre les persécutions de Golo. Pourtant elle pensait bien qu'elle aurait encore beaucoup à souffrir. Mais aussitôt , jetant ses regards sur la croix , elle pria :
a 0 mon divin Sauveur, qui par amour pour moi mourûtes sur la croix , je veux avoir sans cesse devant les yeux ce signe révéré ; il me rappellera continuellement votre amour. C'est donc avec vous que je vais commencer ma vie solitaire. Que mon infortune soit ma croix ! A votre exemple , je veux la porter avec résignation , et , comme vous , répéter sans cesse : « Mon père , que votre volonté soit faite , et non la mienne ! Mes souffrances auront un terme , et le moment viendra où je pourrai m'écrier ainsi que vous : Le sacrifice est accompli. »
Après qu'elle eut ainsi prié, le sommeil, qui depuis longtemps fuyait ses paupières, vint les fermer. Son enfant dormait serré contre son cœur, et la fidèle biche , qui dès ce moment ne la quitta plus, reposait à ses pieds.