CHAPITRE IX
Pensées de Geneviève dans la forêt.
A compter de ce moment^ Geneviève vivait donc (Jans ce désert en véritable ermite. L'hiver s'écoula , Tété vint , et fit ensuite place à l'hiver, et ainsi de suite sans qu'il se passât rien d'extraordinaire.
L'été, à l'heure où le jour est le plus chaud, quand elle était ainsi assise au milieu des rochers muets et des sapins silencieux , qu'elle n'entendait rien que le cri des corbeaux et les piverts frappant du bec contre les arbres ; lorsque , dans les tristes nuits d'automne , la froide lune se montrait sur le firmament et éclairait de ses rayons ce vallon solitaire; lorsque, pendant l'hiver, renfermée dans la caverne, elle parcourait de ses regards cette immense étendue de neige sur laquelle elle ne voyait que les traces des animaux sauvages, elle ne pouvait alors s'empêcher de concevoir le plus vif désir de revoir encore une fois ses parents, son époux, ses amis ou au moins quelque figure humaine. Oh ! qu'ils sont donc heureux, soupirait-elle souvent , les hommes qui, vivant en société, peuvent se parler et se communiquer leurs peines et leurs plaisirs ! Et combien ils sont insensés de ne pas apprécier ce doux bonheur, et de se rendre souvent la vie si amère les uns aux autres! Mais alors elle se rassurait presque aussitôt , en se répondant : 0 Dieu, le bonheur de communiquer avec vous est encore in-
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Animent plus doux que le commerce des hommes. Même quand nous sommes éloignés de tous les lieux habités, tous êtes auprès de nous, dans le désert stérile et dans le silence de la nuit. Quelle félicité de pouvoir à tout instant nous entretenir avec vous , ami intime de notre ftme ! Elle acquit de cette manière Fhabitude de communiquer toujours avec Dieu, et de s'entretenir avec lui du fond de son cœur, tellement que , dans ces conversations familières et intimes, les heures lui paraissaient fuir comme des instants.
Quoiqu'il lui fallût beaucoup de temps et de travail pour chercher et arracher des racines et cueillir des fruits sauvages, souvent elle restait oisive , ne sachant à quoi s'occuper ; alors elle disait : Que n'ai-je des aiguilles et du coton ou de la laine ! j'abrégerais par un travail utile ces heures d'inaction si longues et si ennuyeuses ; je pourrais nous vêtir, mon enfant et moi. On se plaint d'être contraint de travailler, mais sans le travail la vie devient triste et insipide ; le plus dur travail est doux en comparaison de l'oisiveté.
Souvent elle regrettait de n'avoir pas quelque bon livre. La lecture me serait utile et agrésd)le, disaitelle. Cependant , 6 mon Dieu , vos œuvres , dont je sois entourée, sont aussi un livre très -instructif dont vous-même êtes l'auteur. Elle commença dès lors à considérer les merveilles de la nature beaucoup plus attentivement que jamais; et la moindre fleur, le plus chétif insecte, un hanneton, un escargot, lui procuraient, en les examinant de bien près, un vif plaisir, car elle y découvrait les traces de la sagesse et de la bonté divines.
Mais ce qui lui plaisait le plus, c'était de reconnaître que Jésus-Christ, dans ses plus belles paraboles, avait puisé la majeure partie de ses comparaisons dans les objets dont elle se voyait entourée , même au fond de son désert. Au printemps , quand le soleil recommençait à darder ses rayons dans la caverne , elle s'écriait avec joie : « 0 Dieu de bonté , votre soleil est bien la plus belle image de votre bonté paternelle; car Jésus votre Fils nous a dit : « Le Père céleste fait luire son soleil sur les bons et sur les méchants. » Que ma charité envers les hommes ressemble donc à votre soleil. Ah ! oui , je ferais du bien même à mes ennemis, si je le pouvais. » Avait -elle des craintes pour sa subsistance, en entendant le ramage des oiseaux elle s'écriait : « Vous êtes gaies et vous chantez toujours, charmantes petites créatures : ne devrais-je pas me réjouir et chanter comme vous? Jésus le veut; car il nous a dit : « Regardez les oiseaux de l'air, ils ne sèment ni ne moissonnent; ils ne ramassent rien dans des granges ; et pourtant votre père céleste les nourrit. N'êtes-vous pas beaucoup plus excellents qu'eux? » Oui, mon Dieu, vous m'aimez beaucoup plus que tous ces oiseaux ; je devrais donc être bien plus contente qu'eux tous, et ne pas m'inquiéter quand bien même aucune main humaine ne sèmerait et ne moissonnerait pour moi. »
En considérant les fleurs diverses dont le vallon était paré , elle disait : « Vous aussi , fleurs brillantes, vous m'attestez la sollicitude de Dieu. C'est en montrant des fleurs simples comme vous que Jésus disait : « Regardez les fleurs des champs, elles ne travaillent ni ne filent. Cependant je vous dis
que Salomon même, dans toute sa magnificence, n'a jamais été vêtu comme la moindre d'entre eUes. Si donc Dieu revêt ainsi Therbe des champs, ne vous revêtira-t-il pas bien préférablement vousmêmes, ô gens de petite foi! » Je ne veux donc plus être faible dans ma foi, ni pusillanime; et quoiqu'en ce moment je ne puisse ni fller ni coudre, je ne me tourmenterai point en disant : Que mangerai-je? que boirai-je? ou de quoi serai -je vêtue. » En été , quand il faisait dans le vallon une chaleur étouffante, et qu'elle allait étancher sa soif à la source , elle pensait : 0 Seigneur, votre divine parole est à mon âme ce que cette source fraîche est à mes lèvres desséchées. Vous avez dit : « Que celui qui a soif vienne à moi et se désaltère , l'eau que je lui présenterai deviendra en lui une source d'eau vive pour la vie étemelle. » Oui, cette source intellectuelle , votre sainte religion , me comble de consolations et m'abreuve de saintes joies, aujourd'hui que toutes consolations extérieures me manquent , et qu'on m'a ravi toutes les jouissances de la vie sociale.
Se mettait-elle à considérer les rochers énormes qui entouraient son vallon solitaire, et qui , depuis des milliers d'années , résistaient aux siècles et aux orages , elle se rappelait aussitôt ces mots de Jésus : « Celui qui écoute mes paroles et les met en pratique, je le compare à l'homme prudent qui bâtit sa maison sur le roc. «C'est sur vos paroles, disait-elle alors , que je bâtirai mon salut , et il sera durable comme le rocher.
Les épines mêmes et les chardons lui fournissaient des sujets d'instruction. S'ils produisaient des
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raisins ou d^autres fruits précieux, disait-elle, cela me serait bien agréable et bien utile ; mais , selon la parole de Jésus , on ne saurait cueillir des raisins sur les buissons d'épines, ni des figues sur les chardons. Un bon arbre porte de bons fruits, et im mauvais arbre n'en produit que de mauvais. Je tâcherai de ressembler à un bon arbre , et de faire du bien tant que je pourrai. Je ne veux point ressembler aux chardons et aux épines, qui ne font que blesser, et ne portent point de bons fruits. G*est ainsi que le soleil, les oiseaux, les fleurs, la source, le rocher, les chardons et les épines devenaient autant de signes visibles qui lui rappelaient les paroles de Jésus, et lui fournissaient une ample matière à des réflexions édifiantes.
Mais ni le soleil du printemps , ni le printemps lui-même avec ses fleurs et ses oiseaux, ni rien dans le désert ne fiit pour elle aussi doux, aussi instructif que la vue et l'éducation de son enfant. Chaque jour, lorsque le temps était beau , elle le portait hors de la sombre caverne, sous la voûte brillante des cieux. Quelquefois, laissant brouter la biche, elle se promenait à l'entrée de la grotte, portant l'enfant sur son bras, et lui parlant avec tendresse, quoiqu'il ne pût encore rien comprendre. Si l'enfant pour toute réponse lui tendait ses petits bras en souriant, ce doux sourire lui semblait embellir le désert, et répandre un charme nouveau sur tout ce qui l'entourait; alors, cédant à une émotion délicieuse, elle tombait à genoux, serrait son enfant sur son cœur, le regardait avec ivresse, et disait : « 0 Dieu, jamais je ne pourrai vous remercier assez de m'avoir laissé ce cher
enfant! Que de plaisirs, de consolations, d'occupations agréables et journalières il me procure dans cet âpre séjour! 0 mon père céleste, daignez bénir mon enfant, le faire croître et prospérer. Que ses jolis yeux sont brillants! Gomme son jeune front est ombragé de boucles dorées , et comme ses joues vermeilles sont pures? Avec quelle sécurité il repose sur mon sein ! Ah ! c'est bien avec raison que le divin Sauveur a dit : A moins que vous ne deveniez comme les petits enfants, vous ne pourrez entrer dans le royaume des cieux. Combien il serait à désirer que tous les hommes fussent , par un libre choix et par réflexion, aussi exempts d'orgueil, d'envie, de haine et des autres passions pernicieuses, que Test cet enfant dans son innocence et par l'effet de son heureuse ignorance! C'est alors que nous au* rions en effet le paradis dans nos cœurs ; c'est alors que nous pourrions ici-bas vivre aussi heureux dans ce monde que cet enfant sur le sein de sa mère. » Souvent elle éprouvait le plus vif désir d'aller à Téglise. Quel bonheur, disait -elle, de se réunir à des milliers de fidèles prosternés dans le lieu saint pour entendre la parole de Dieu, et lorsque le chant solennel d'une multitude pieuse s'élève dévotement vers le ciel! Oh! si j'avais seulement le bonheur d'entendre le son d'une cloche , je crois que mon cœur se trouverait soulagé. Cependant, reprit -elle en se rassurant , il est certain que la nature tout entière, le ciel au-dessus de ma tête, et la terre autour de moi, sont aussi votre temple , ô mon Dieu; et le cœur qui vous aime , et qui vous désire avec ardeur, devient votre autel. Que cette vallée de rochers me soit donc un temple qui vous soit consacré, et
que mon cœur en soit l'autel. Aussi n'y avait-il pas un arbre ni un débris de rocher qui ne l'eût vue à genoux absorbée dans ses prières. Et lorsque l'hiver ^ne lui permettait pas de sortir, elle s'agenouillait devant la petite croix, dans sa caverne, sur un bloc de pierre ressortant de la paroi du rocher, et qui lui servait de prie-Dieu.