‹ Œuvres choisies du Chanoine Christophe SchmidChapitre 81 sur 107 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Le comte retrouve s^ femme et son flls.

Plusieurs années se passèrent avant que le comte se laissât persuader de quitter Tenceinte de son château ; alors même les chevaliers ses amis et le fidèle Yolf furent obligés de le forcer, pour ainsi dire , et mirent tout en usage pour le distraire un peu. L'un donnait un grand repas pendant lequel quelque célèbre harpiste chantait des hymnes propres à le consoler ; un autre l'invitait h assister à différents exercices chevaleresques et guerriers en

usage dans ces temps-là; un troisième lui proposait une partie de chasse. Ce dernier genre de plaisir, que Sigefroid avait beaucoup aimé depuis sa jeunesse , semblait être le plus propre à dissiper sa mélancolie. Les chevaliers, s'en étant aperçus, arrangèrent souvent de grandes chasses de cerfs et de sangliers ou de loups et d'ours , dont alors les vastes forêts d'Allemagne étaient infestées; et le comte fut obligé chaque fois d'y assister. Sur les instances de Volf , Sigefroi leur donna donc aussi un jour une grande chasse , et y réunit tous ses amis. C'était vers la fin de l'hiver et le premier beau jour où la neige nouvellement tombée rendait la chasse plus facile. Le jour marqué arriva; au lever de l'aurore, le comte partit accompagné de tous les nobles chevaliers et d'une nombreuse et brillante escorte de domestiques. Tous étaient à cheval, et en outre une foule de gens avec des chevaux de main , des mulets chargés de bagages et des meutes de chiens, les suivaient. La forêt retentit du son héroïque et joyeux du cor. Une foule de cerfs et de sangliers furent tués. Le comte découvrit bientôt un gibier qUi le tenta , et il le poursuivit de toute la vitesse de son cheval. L'animal s'enfuit par des rochers arides, à travers les buissons et les broussailles, et se réfugia enfin,., dans la caverne de Geneviève; car c'était la biche fidèle dont le lait avait si longtemps nourri Geneviève et son enfant.

Le comte mit pied à terre et attacha son cheval à un arbre, suivit les traces du gibier dans la neige nouvellement tombée, et parvint jusqu'à l'entrée de la caverne. Il y jeta ses regards, et aperçut, à sa

Tir '..^ ^ I ^' >. I

n Ame trépassée de mon épouse , pourquoi v

très -grande surprise, dans le fond de la caverne, une figure humaine pâle et décharnée. C'était Geneviève ; elle avait bien surmonté sa dernière maladie ; mais elle était encore si faible , que jamais elle ne se serait rétablie dans ce désert , où chaque jour elle s'attendait à mourir.

« Si tu es un être humain, sors et viens à la clarté du jour , » cria le comte. Geneviève sortit , enveloppée de sa fourrure de mouton , les épaules couvertes de sa longue chevelure blonde, les bras et les jambes nus , tremblant de froid et pâle comme la mort.

« Qui es -tu? cria le comte en reculant d'effroi ; et comment te trouves -tu ici? » car il ne la reconnaissait pas. Mais elle , elle l'avait reconnu au premier coup d'œil.

« Sigefiroi , dit-elle , d'une voix faible , je suis ton épouse Geneviève, que tu as condamnée à la mort; mais Dieu sait que je suis innocente. »

A ces mots, le comte fut comme frappé d'un coup de foudre. Il ne savait plus s'il rêvait ou s'il veillait. Sa mélancolie le rendant parfois comme insensé , et se voyant en ce moment dans un vallon solitaire et effrayant, éloigné de tous ses gens, il crut voir devant lui le spectre irrité de Geneviève.

« Oh ! s'écria-t-il d'une voix qui perçait le cœur, âme trépassée de mon épouse , pourquoi reviens-tu me reprocher mon crime? Est-ce que l'horrible assassinat aurait été commis en ce lieu même , et auraient-ils enterré ton corps inanimé dans cette caverne ? Oui , il faut que cela soit , et tes ossements se révoltent parce que je viens fouler la terre que j'avais rougie de ton sang, et ton ombre se montre

iOO GENEVIEVE.

irritée de ce que ton meurtrier ose s'approcher de ta paisible tombe. Retire-toi^ ombre bienheureuse; ma conscience me tourmente assez. Retourne dans les demeures de la paix, et prie pour moi, pour un malheureux qui ne goûtera plus aucun repos sur la terre; ou bien ne m*apparais pas si désolante, prends la figure d'un ange pour me dire que tu mjas pardonné.

— Sigefroi , dit Geneviève en sanglotant, cher et bien -aimé époux, je ne suis point une ombre, je suis réellement ta Geneviève, ton épouse. Je suis encoreen vie, grâce aux deux hommes qui deyaient me mettre à mort , et qui m'ont épargnée. »

Hais le comte était encore tout étourdi d'épouvante et d'horreur. Un voile épais semblait obscurcir ses yeux , et il n'entendit point les paroles qui venaient d'être proférées. Il la regardait toujours avec des yeux fixes, et croyait voir un spectre devant lui.

Geneviève le prit amicalement par la main : mais il retira la sienne brusquement, et s'écria d'une voix tremblante : « Laisse-moi , laisse-moi, ta main est froide et glacée; mais non..., entraîne -moi près de toi dans la tombe ou tu reposes , car la vie miest à charge, et la mort me sera douce. »

Geneviève dit encore une fois : « Sigefroi , mon cher, mon bien-aimé époux ! » et le regardant en même temps avec l'amour et la douceur d'un ange : « Est-ce que tu ne reconnais pas ton épouse? Regarde, je suis bien ta Geneviève; touche ma main, Tanneau que tu m'as donné est encore à mon doigt. Reviens à toi ; Dieu tout-puissant , délivrez-le de sa funeste illusion. »

GENEVIÈVe. 101

Enfin il se remit de sa frayeur, et sortit comme d'un songe pénible. » Oui, c'est bien toi, » s'écriat-il en tombant à ses pieds. Ses yeux se reportèrent longtemps sur cette figure pâle et décharnée, et pendant quelques instants il ne dut prononcer aucune parole. Enfin, un torrent de larmes le soulageant , il dit : ce C'est donc toi , toi , mon épouse Geneviève, et dans quel état misérable! et c'est moi qui t'ai précipitée dans cet abtme de misère ! Oh ! je ne suis plus digne que la terre me porte. Je n'ose plus lever les yeux vers toi. Pourras -tu jamais me pardonner? »

Geneviève répondit en pleurant : « Cher Sigefroi , je n'ai jamais eu de ressentiment contre toi , car je savais très-bien que des fourbes t'avaient trompé. Je t'aimais toujours avec une égale tendresse. Lèvetoi, et viens dans mes bras. Tu vois bien que je pleure de joie de te revoir. »

Cependant le comte osait encore à peine la regarder. « Et tu ne me fais pas le moindre reproche? dit-il ; ange du ciel , âme douce et céleste, comment ai-je pu te sacrifier ainsi ! »

Geneviève répondit :« Tranquillise -toi enfin, cher Sigefroi, et prends tout ceci comme venant de la providence de Dieu : c'est lui qui l'a ainsi voulu, n a trouvé qu'il m''était utile de venir dans ce désert. L'éclat et les richesses m'eussent peut-être exposée à la corruption du monde, tandis que dans ! la solitude j'ai trouvé mon salut. » I Pendant cet entretien arriva Dolor. Il n'était cou- I vert que de sa petite peau de faon , et marchait les pieds nus sur la neige, qui dans cette étroite vallée était d'une hauteur considérable. Il portait sous

le bras quelques herbes fraîches qu'il venait de cueillir à la source ^ et dans la main il tenait une racine qu'il mangeait avec beaucoup d'appétit.

Lorsque l'enfant aperçut le comte dans le brillant costume de chevalier, avec le haut panache ondoyant sur son casque , il s'efiraya, s'arrêta tout court, et s'écria : « Maman, qui est celui-là? seraitce un de ces méchants hommes, et vient-il pour te tuer? Ne pleure pas, ajouta-t-il en accourant vers sa mère, je saurai te défendre; il me tuera plutôt à tes pieds avant de te faire aucun mal. » Geneviève dit avec tendresse : « Cher enfant! ne crains rien. Regarde-le donc et baise-lui la main, il ne te fera point de mal. C'est ton papa. Vois , il pleure sur notre misère. Dieu l'a envoyé ici pour qu'il nous ramène avec lui dans notre demeure. »

L'enfant se tourna et leva ses regards. Il était , avec sa chevelure bouclée, son front noble, ses grands yeux étincelants, son nez aquilin et sa bouche agréablement dessinée, la vivante ims^e du comte. Quand ce seigneur vit' cet aimable et jeune enfant dans ce misérable costume , il pleura encore plus amèrement , et prit l'enfant dans ses bras, le couvrit de baisers, ne cessant de dire : « 0 mon fils , mon fils ! » Puis il leva avec une profonde émotion ses yeux vers le ciel ; et , pressant à la fois son fils et son épouse sur son sein , il s'écria : « 0 Dieu! c'est trop de félicité pour mon pauvre cœur de retrouver ici tout à coup un fils chéri que je vois pour la première fois, et une épouse adorée , qui semble m'étre renvoyée du séjour des morts. »

Et Geneviève joignit ses mains avec force , levant

uu pieux regard vers le ciel. « Oui , ô Dieu ! vous êtes immensément prodigue en bienfaits, et vous savez dans l'espace d'un moment nous dédommager de longues années de souffrances! Grâces vous soient rendues ! » Et l'aimable enfant , voyant ses parents s'adresser avec tant d'émotion à la Divinité, éleva aussi ses petites mains vers le ciel, et répéta les derniers mots de sa mère : « Bon Dieu , grâces vous soient rendues! » Et tous trois restèrent longtemps immobiles et en silence dans cette posture pieuse; leur cœur seul disait à Dieu ce qu'aucune langue ne saurait exprimer.

Enfin Geneviève reprit la parole : « Mes chers parents vivent-ils encore? comment se portent-ils? savent-ils que je suis innocente? Hélas! depuis sept ans ils pleurent ma mort, et depuis sept ans je n'ai eu aucune nouvelle d'eux. » Le comte répondit : « Us vivent encore , ils se portent bien , et connaissent ton innocence. Je vais sur l'heure même leur envoyer un messager leur annoncer que tu es retrouvée. » Geneviève éleva de nouveau vers le ciel ses mains jointes et ses regards pleins d'une joyeuse émotion, et s'écria en versant des larmes de reconnaissance : « Soyez loué , ô Dieu , vous avez exaucé ma prière et accompli les plus secrets désirs de mon cœur; vous m'avez accordé même ce qu'à peine j'aurais osé souhaiter. Vous avez ramené mon époux de la guerre : vous avez mis au jour mon innocence; vous m'avez délivrée de toutes mes infortunes, de la prison et de la mort; vous m'avez accordé le bonheur de remettre mon enfant chéri dans les bras de son père , et vous me permettez encore de revoir mes chers parents. Oh! oui, Sei-

gnenr, c'est avec raison que nous yous nommoDsle Dieu d'amour. »

Ensuite Geneviève conduisit son époux dans sa caverne; car, ayant les pieds nus dans la neige, elle ne pouvait plus résister à la force du froid. Le comte fut obligé de se baisser pour entrer dans la grotte; et, quand il eut examiné les murs arides et la petite croix couverte de mousse, cette pierre devenue toute polie, tant Geneviève s'y agenouillait souvent, ce lit de mousse, ces vases faits avec des courges, ces petites corbeilles de jonc qui formaient tout l'ameublement de cette humble demeure de l'infortunée princesse, il en fut vivement attendri; il s'assit à côté de son épouse , et prit l'enfant sur ses genoux. Du fond de la caverne, il avait la perspective des masses de rochers escarpés et de noirs sapins encore tout chargés de neige. « 0 Geneviève, s'écria-t-il alors, par quel miracle de sa toute-poissance Dieu t'a- 1 -il conservée dans cet horrible désert? Avait-il envoyé un ange du ciel pour pourvoir à ta subsistance? Hélas! continua-t-il avec une douloureuse émotion, pendant sept longues années, sans un seul morceau de pain, sans feu en hiver, sans lit, sans vêtements convenables, les pieds nus dans de profondes neiges !... Et c'est une princesse, la fille d'un duc, qui autrefois mangeail sur For et l'argent, qui avait été vêtue de pourpre et de soie , élevée avec tous les soins délicats de l'opulence! Et tu peux encore m'aimer, cœur tendre et fidèle, moi qui t'ai causé tant de maux et de souffrances! Oh! quel trésor qu'une âme comme la tienne ! »

Geneviève l'interrompit, et un sourire angélique

GENEVIÈVE. lOft

apparut sur son pftle Tisage. « Tais -toi, et ne parlons plus de cela, cher Sigefroi, dit-elle; Dieu sait que j'ai eu aussi dans ce désert beaucoup de jouissances. Les palais somptueux sont-ils donc exempts de peines? le bonheur y habite-t-il toujours? N'astu pas eu aussi tes cliagrins? Mes brisons, là, continua-t-elle , pour diriger nos idées sur d'autres objets. Regarde ton fils, ses joues brillent du plus Tif incarnat. Par une nourriture simple , un exercice continuel au grand air, il est devenu plein de vie et de santé ; dans notre château il aurait peutêtre été élevé avec trop de délicatesse, il serait devenu pâle et efféminé , comme les enfants de beaucoup de grandes familles , et nous lui aurions préparé des souffrances physiques et morales; ainsi réjouis-toi, et rendons grâces à Dieu. »

Ensuite elle lui raconta de quelle manière miraculeuse Dieu l'avait soutenue, elle et son fils, depuis l'instant où la biche était venue la première fois dans la grotte , jusqu'au moment où , poursuivi par le comte, ce bon animal s'y réfugia. Sigefroi était tout oreilles, et s'écria à la fin avec beaucoup d'attendrissement : « La Providence est admirable dans ses voies , et infiniment riche en moyens de venir au secours des hommes. Ne l'oublie jamais , mon fils , tu n'étais qu'un faible enfant , repoussé de ton père ; ta mère était hors d'état de te nourrir, et sur le point de périr d'inanition ainsi que toi, quand Dieu se servit de ce bon animal pour vous conserver l'un et l'autre; et quand ta mère allait succomber à ses maux , et que toi , pauvre enfant , tu allais périr dans ce désert rempli de bêtes féroces, sans que personne pût m'annoncer votre

détresse, ce même animal fut mon guide et me conduisit dans votre demeure. G^estpar des moyens aussi simples et faciles en apparence , et pourtant si miraculeux , que Dieu sait venir à notre secours au moment précis. Confie-toi donc en Dieu tant que tu vivras.»

Page 1