CHAPITRE XVI
Geneviève revient au château.
Le père , la mère et le fils sortirent enfin de la caverne; leurs yeux étaient encore mouillés de larmes. Sigefroi prit alors le cor de chasse en argent qui pendait à ses côtés, et en donna pour appeler ses gens. Le son bruyant retentit cent fois répété par l'écho des rochers d'alentour. Dolor, qui jamais encore n'avait entendu un son pareil, en fut transporté de joie ; il essaya tout de suite d'hniter son père, et la tendre mère sourit de ses efforts enfantins.
Au son du cor , les chevaliers et les domestiques du comte accoururent de tous les côtés , les uns à cheval, les autres à pied. Ils restèrent fi*appés de surprise à l'aspect de la femme pâle et maigre que le comte tenait par la main , et du bel enfant qu'il portait sur son bras. Tous se pressèrent en cercle autour de lui, en silence et dans une attitude respectueuse ; car ils virent que Sigefroi , la femme et l'enfant avaient les yeux pleins de larmes. Alors le comte dit d'une voix émue : « Nobles chevaliers, et vous , mes fidèles serviteurs , voilà Geneviève , mon
épouse , et voici Dolor, mon flls. d A ces mots , tous jetèrent des cris de surprise et d'allégresse ; mille exclamations diverses , mille questions multipliées se croisèrent : « 0 Ciel ! comment I notre respectable comtesse! on ne Ta donc point suppliciée? Est-elle ressuscitée des morts? Non, il n'est pas possible! Oui , oui , c'est pourtant elle! Ah ! Dieu, dans quelle misère ! voyez comme elle est pâle ! Ah ! notre cher jeune comte ! le beau , l'aimable enfant !» Et à force de joie et de compassion , d'étonnement et de curiosité , ils ne pouTaieat cesser leurs exclamations et leurs questions ; ils se lamentaient et se réjouissaient à la fois.
Le comte leur raconta brièvement l'histoire de son épouse , ensuite il distribua divers ordres à ses gens. Deux cavaliers allèrent au diÂteau chercher pour la comtesse des vêtements et une chaise à porteurs , et ordonner tous les préparatifs pour sa réception. Quelques autres eurent l'ordre d'amener aussitôt les mulets et les chevaux de bagages; d'autres, de rassembler du bois, d'allumer un grand feu sous un rocher, et de préparer un repas. Le comte ouvrit ensuite lui-même les bagages, et étendit auprès du feu des tapis , sur lesquels il fit asseoir son épouse après l'avoir couverte de son manteau d'écarlate doublé d'une bdle fourrure noire, et lui avoir donné une pièce d'étoffe fine pour s'envelopper la tête. Tous les chevaliers, qu'elle n'eut pas de peine à reconnaître , vinrent tour à tour la saluer avec respect , et lui témoigner dans les termes les plus touchants leur compassion et leur joie. Mais ce fut l'excellent Vdf surtout qui s'élança de la foule des domestiques pour la compli-
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meûter. A peine avait-il eu la patience d'attendre que les chevaliers se fussent retirés.
« Ma chère dame , dit-il en lui baisant la main et en Tarrosant de larmes , c'est à présent que je suis content que le fer des Sarrasins ait épargné ma vieille tête , puisque j'ai le bonheur de voir ce beau jour : maintenant je puis mourir sans regrets. » Ensuite il prit le petit Dolor sur ses bras, baisa ses petites joues fraîches, en lui disant : « Soyez le bienvenu , cher enfant ! vous êtes la vivante image de votre père. Puissiez-vous devenir brave et courngeux comme lui, doux et sensible comme votre mère , et bon et pieux comme l'un et l'autre ! »
Dolor, d'abord intimidé en se voyant tout à coup au milieu de tant de monde, devint peu à peu plus confiant et plus communicatif. Apercevant une foule d'objets nouveaux pour lui, il avait continuellement quelques questions à faire, et tous, mais particulièrement le vieux Volf, s'amusaient des questions ingénues et des remarques naïves de cet enfant plein de vivacité, qui, à dire vrai, avaient parfois quelque chose de singulier et de comique. Ce qui le frappa le plus , ce fut la vue des cavaliers. Il lui arriva , comme à certains peuples qui voyaient pour la première fois des hommes à cheval , de prendre le cavalier et le cheval pour un seul être : « Papa, dit- il, est-ce qu'il y a des hommes avec six pieds? » Un des cavaliers étant descendu et lui ayant amené un cheval, il demanda : « Papa, où as-tu pris ces animaux? il n'y en a point de semblables dans notre forêt. > Examinant alors de plus près le cheval et aperce- ^ans sa bouche une riche bride garnie d'or et
d^àrgént, il s^écria : « Eh! est-ce que les chevaux mangent de Tor et de l'argent ? » Quand il vit pétiller la flamme du feu, ce fut un nouveau sujet de surprise : « Maman! s'écria-t-il, est-ce que les hommes sont allés chercher les éclairs tombés des nuages, ou le bon Dieu leur en a-t-il fait présent? Oh! continua- 1- il en considérant Tattrayant éclat du feu qui lui envoyait une agréable chaleur, voilà un très-beau présent du Ciel. N'est-ce pas, maman, si nous avions su cela, nous aurions prié le bon Dieu de nous en donner aussi? Cela nous aurait fait beaucoup de bien durant ce grand hiver. » Pendant le repas , les beaux fruits attirèrent surtout son attention. Il porta aussitôt la main sur de belles pommes jaunes, dorées et nuancées de pourpre, en s'écriant : « Papa, sans doute il n'y a pas d'hiver chez toi, puisque tu apportes de,si beaux fruits dans toute leur fraîcheur ; en ce cas il doit être bien agréable de demeurer chez toi. » Il n'osait presque pas manger ces beaux fruits : <( Quel dommage ! » disait -il. Ensuite il considéra longtemps et avec grande attention un verre, n'osant d'abord y toucher; puis, l'ayant pris avec précaution et tenu longtemps dans sa main, il s'écria tout étonné : « Eh! mais je croyais qu'il allait se fondre? Ce n'est donc pas de la glace? » Quand on lui eut expliqué de quoi les verres sont faits , il s'écria : « Oh ! que de belles et admirables choses le bon Dieu a créées et données aux hommes, dont je n'avais pas la moindre notion! » Et il prit un plaisir infini à regarder à travers le verre sa mère et toutes les personnes présentes au repas. Un domestique ayant placé devant lui une assiette resplendissante comme
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l'argent , lorsqu'il y vit son image , comme dans un miroir , il s'effraya tellement , qu'il recula d'épouvante; ensuite il mit la main derrière l'assiette pour saisir l'enfant qu'il croyait apercevoir. Cela lui semblait inconcevable ; mais bientôt il s'étonna et se divertit de voir dans l'assiette l'enfant prendre tour à tour, comme lui-même, l'air sérieux ou riant. C'est ainsi que les saillies de l'aimable enfant divertirent les convives. Autant le père et la mère venaient de pleurer, autant ils riaient alors , et les chevaliers et les écuyers leur répondaient par de bruyants éclats de rire.
Le repas était à peine fini, que le messager revint apportant les vêtements de la comtesse. Geneviève rentra dans la caverne , se jeta d'abord à genoux pour remercier Dieu de sa délivrance miraculeuse, ensuite elle s'habilla. Elle prit la petite croix comme un souvenir de ses souffrances, et sortit de la grotte, vêtue d'une manière convenable à son haut rang. Gomme on était obligé de faire un grand détour pour apporter la chaise à porteurs , les domestiques avaient formé un brancard avec de fortes branches de sapin. Le comte y étendit des tapis sur lesquels il plaça Geneviève et Dolor, et l'on prit le chemin du château.
A mi-chemin ils rencontrèrent la chaise à porteurs , qui était plus commode pour Geneviève ; elle y entra avec son fils. Dès que le cortège eut quitté la forêt, une foule de gens vinrent à leur rencontre. La nouvelle que la bonne comtesse était retrouvée se répandit aussitôt dans tout le pays et dans toutes les contrées environnantes. Les laboureurs avaient quitté leurs travaux. Les villages entiers devinrent
déserts , et personne n'y resta que les malades et leurs gardes. Tous s'étaient revêtus de leurs plus beaux habits et avaient hâte de revoir leur bonne souveraine. C'était une fête générale pour tout le pays. Plus Geneviève approchait de son château, plus nombreuse était la foule de gens qui l'attendaient sur les bords du chemin. Tous la saluèrent avec des acclamations d'allégresse mêlées de larmes d'attendrissement.
Parmi les gens qui vinrent à sa rencontre on remarqua deux pèlerins avec de longues barbes et des coquillages attachés à leur chapeau et au collet de leur manteau. Ils se placèrent aux deux côtés de la chaise à porteurs et se jetèrent k genoux devant Geneviève. C'étaient les hommes qui avaient été chargés de la mettre à mort. Tous deux , mais surtout Corentz, lui demandèrent pardon de l'avoir abandonnée dans la forêt à toutes les horreurs de la misère, au lieu de la ramener dans sa famille en Brabant. Ils racontèrent que peu après , ne se croyant plus en sûreté près de Golo , ils avaient fait un pèlerinage en Palestine; qu'ils n'étaient de retour que depuis quelques jours, et que, n'osant se découvrir à leurs familles, ils étaient depuis leur arrivée errants dans le comté; qu'apprenant que Geneviève était morte, ils avaient résolu de ne faire aucune révélation, pour ne pas renouveler la douleur du comte « Hélas! dirent -ils, comment est-il possible, chère dame, que vous n'ayez pas été déchirée par les bêtes féroces? »
Geneviève les fit relever, leur tendit la main , et dit : « Braves gens , c'est à vous , après Dieu , que je dois ma vie et celle de mon enfant ! Dolor, re-
lia GENEYIÈyE.
mercie-les aussi : voilà les hommes qui devaient te tuer s'ils n'avaient pas craint Dieu plus que les hommes. Maintenant, continua-t-ellë avec un doux sourire en se tournant vers les pèlerins, vous ne vous repentez point de nous avoir épargnés?
— Ah! Dieu! s'écrièrent -ils ensemble, nous croyions alors faire beaucoup en vous laissant la vie; mais aujourd'hui nous comprenons bien que c'était trop peu, et que nous devions tout risquer pour vous ramener chez vos parents. » Les pèlerins se jetèrent ensuite aux pieds du comte , implorant aussi son pardon , et le remerciant des bienfaits qu'il avait répandus sur leurs femmes et leurs enfants; car, à leur grand étonnement, ils avaient appris avec quelle grandeur d'âme Geneviève , dans sa dernière lettre , les avait recommandés à son époux, et avec quel soin paternel le comte avait rempli les pieuses volontés de son épouse. « J'ignorais, dit le comte , que vous eussiez eu compassion de ma femme et de mon fils , et que vous leur eussiez accordé la vie ; mais, .eu ayant pitié de vos familles délaissées, j'ai accompli sans le savoir cette parole du Sauveur : Le miséricordieux trouvera miséricorde. Allez en paix , et comptez sur ma protection. »
Tous deux , s'étant relevés , accompagnèrent la chaise à porteurs , et Hintz dit à Gorentz : « Vois-tu maintenant que j'avais raison de te dire : 11 ne faut jamais craindre de faire une bonne action , de quelques dangers quelle paraisse entourée, car tôt ou tard elle portera de bons fruits. »
Au moment où Geneviève arriva sur le territoire de Sifroibourg , toutes les cloches sonnèrent.
C'était le peuple qui , sans en avoir reçu Tordre , avait voulu donner ce signal de joie générale. Aux environs de Sifroibourg la foule s'étendait à perte de vue. Les gens étaient montés sur les arbres des deux côtés de la route , et dans la ville toutes les fenêtres et même les toits étaient remplis de monde ; car tous brûlaient de voir leur chère souveraine , dont ils avaient si longtemps pleuré la perte. Tous lés regards étaient fixés sur elle. Tout le peuple éclata en cris d'allégresse si vif et si prolongés , qu'à peine entendait-on le carillon des cloches.
Geneviève , assise dans la litière , baissait modestement les yeux , presque confuse de recevoir tant d'honneurs. Elle tenait Dolor sur ses genoux. Cet enfant était encore vêtu de sa peau de faon , tenant en sa main la petite croix de la caverne. A la droite de la litière s'avançait le comte Sigefroi à cheval , à gauche son fidèle Volf . Les deux pèlerins les accompagnaient , et la biche les suivait comme un petit chien. Les chevaliers et la suite du comte , partagés en deux troupes , ouvraient et fermaient la marche du cortège.
A mesure que l'on traversait lentement cette innombrable foule , la joie , l'attendrissement et Témotion devinrent plus générales. Mainte mère dit à son enfant qu'elle avait apporté sur ses bras pour lui montrer la noble dame : « La voilà celle que j'ai si longtemps pleurée , et dont je t'ai parlé si souvent ; lorsqu'elle nous fut ravie , tu n'étais pas encore au monde. » Les pères élevaient leurs jeunes fils au-dessus de leur tête, disant : « La vois -tu, celle qui t'a comblé de bienfaits dès le berceau ? » Les vieillard3 , s'appuyant péniblement sur leur bâ-
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ton, pleuraient de joie et tremblaient d'émotion. Lorsque Geneviève arriva dans la cour du château , elle vit en avant du portail intérieur toutes les dames et demoiselles des chevaliers d'alentour. Sans s'être donné le mot , elles s'y étaient toutes rendues spontanément pour recevoir et complimenter Geneviève. Toutes étaient enchantées de voir son innocence reconnue , et se réjouissaient de sa délivrance miraculeuse ; toutes regardaient cette belle journée comme le triomphe de la vertu, comme une fête générale pour les femmes vertueuses ; toutes étaient parées de leurs plus beaux atours, ayant à leur tête une demoiselle jeune et belle , vêtue de blanc , et portant à son cou un collier des plus magnifiques perles. Celle-ci présenta à Geneviève une couronne de myrte en fleur, symbole de l'innocence et de la fidélité. « Prenez, noble dame , dit - elle , prenez cette couronne qui vous est décernée au nom de toutes les femmes; Dieu vous en réserve une plus belle dans le ciel. »
La comtesse ne reconnaissait point cette jeune personne. On lui apprit que c'était Bertha, la même jeune fille qui l'avait visitée dans la prison , et qui n'avait alors que quatorze ans. « Noble dame, dirent les autres femmes, Bertha fut la seule personne qui s'intéressa à vos infortunes; il nous a semblé juste qu'elle fût aussi la première à vous féliciter de votre bonheur. »
Le souvenir de cette horrible nuit vint aussitôt se présenter à l'esprit de Geneviève. « 0 Dieu , se ditelle , dans le moment où l'on me fit sortir de ces murs comme une malheureuse criminelle, avec mon enfant sur les bras, qui aurait pensé qu'un
jour j'y rentrerais d'une manière si brillante et si solennelle? Vous seul, 6 Dieu, le saviez d'avance, et dès lors vous me prépariez cette belle journée. 0 Dieu , poursuivit - elle en acceptant la couronne avec une modeste rougeur, et en embrassant Bertha , si vous décernez sur la terre de tels honneurs et de pareilles jouissances à l'innocence et à la vertu, de quelle félicité ne les comblerez- vous pas dans le ciel!
— Vous avez bien raison. Madame, répliqua Volf ; quoiqu'il n'arrive pas toujours de voir l'innocence honorée de celte manière, et qu'elle obtienne rarement un triomphe comme celui-ci, cependant Dieu le veut encore quelquefois , pour nous donner un avant -goût de la façon dont il la récompensera dans le ciel. »
Se tournant ensuite vers son maitre , il ajouta : <c Seigneur comte, voilà bientôt quatre-vingts ans que je suis la carrière militaire, et j'ai assisté souvent à des entrées triomphantes dans ce château ; mais une journée comme celle-ci , je n'en ai encore jamais vu.
— Mon brave ami, répondit le comte, c'est parce que Dieu lui-même a préparé celle-ci pour célébrer le triomphe de la vertu sur le vice. » Tous les chevaliers et les dames applaudirent. Les demoiselles décidèrent alors entre elles que le myrte toujours vert avec ses petites fleurs blanches serait désormais réservé pour les couronnes nuptiales, comme symbole de l'innocence virginale et de la fidélité. Et cette coutume se conserve encore dans beaucoup de contrées.
Les jouissances et les diverses agitations de cette
journée avaient tellement affecté Geneviève, qu'elle se sentit épuisée de lassitude. Ou la fit monter aussitôt dans son appartement, où elle n'avait pas mis le pied depuis tant d'années. Après avoir rendu à Dieu de nouvelles actions de grâces, après s'être entretenue quelques instants avec la veuve et les orphelins du malheureux et fidèle Draco , et leur avoir assuré sa protection, eUe se livra au repos, dont elle avait un pressant besoin. La famille de Draco, ainsi que celle de la fidèle Bertba^ jouit de- , puis du sort le plus heureux dans, le château du comte Sigefroi.