‹ Œuvres choisies du Chanoine Christophe SchmidChapitre 83 sur 107 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

I>e pieux évéque.

Pendant qu'à Sifroibourg tout était dans la joie , le deuil le plus profond régnait encore à la cour du duc de Brabant. Le vieux Vdf offrit, ma)gré-^on grand âge, de partir à cheval, pour porter l'heareuse nouvelle aux. parents de Geneviève. Vainement Sigefroi lui représenta les fatigues et les difficultés d'un aussi long voyage , le fidèle écuyer était trop attaché à ses maîtres pour laisser à d'autres le plaisir de mettre un terme à leur chagrin. Il partit donc escorté de douze cavaliers. Environ à moitié chemin, il apprit que le saint évéque qui avait béni le mariage de Sigefroi avec Geneviève se trouvait en ce moment dans une ville à quelques lieues

sur la droite de la route, pour faire l'inauguration d'une église nouvellement construite. Volf s'y rendit sur-le-champ, d'abord parce qu'il savait que ce prélat était un des intimes amis du duc de Brabaht , et ensuite afin de se concerter avec lui sur les moyens d'apprendre aux parents de Geneviève l'heureuse nouvelle avec les ménagements convenables, pour prévenir les dangereux effets d'une joie trop subite. Le digne prélat fut transporté de joie; et après avoir rendu grâces à Dieu, qui venait de mettre une si heureuse fin aux infortunes d'une famille respectable , il dit à Volf : « Soyez tranquille, mon brave ami , je saurai leur annoncer avec la prudence convenable le terme de leurs souffrances. Mes fonctions m'appellent demain chez ces parents affligés; en conséquence nous pourrons partir ensemble. » L'honnête Volf était au comble de la joie , et bien content de pouvoir, à la tête de ses cavaliers , escorter le respectable évêque. »

Depuis le jour où ils avaient reçu la nouvelle du supplice de leur fille chérie , le duc et la duchesse en avaient célébré annuellement le souvenir dans l'église de leur château , en se livrant aux prières et aux larmes. Le matin du septième anniversaire , ils étaient assis ensemble dans leur chambre , tous deux plongés dans la plus profonde affliction. Us avaient beaucoup vieilli, et leurs cheveux avaient blanchi avant le temps. Ils étaient vêtus de deuil , et la duchesse n'avait même jamais quitté ses lugubres habillements. Leur cour, autrefois si brillante , était devenue silencieuse comme si elle eût été déserte. Déjà l'heure approchait , et ils n'atten daient plus que l'évêque, toujours chargé de celé-

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brer le service fanèbre pour Geneviève , au même autel où autrefois il avait béni son union aTec Sigefroi.

Le duc gardait un morne silence. Quelle honte! pensait -il, de voir notre famille, une maison ducale, s'éteindre de cette manière !... cependant,Seigneur, que votre volonté soit faite ! La duchesse se disait en soupirant : Hélas ! notre fille unique , une enfant si digne d'être aimée , la perdre par la mûn du bourreau ! c'est trop affreux ! 0 Geneviève ! nous espérions te voir comme un ange consolateur près de notre lit de mort pour nous fermer les yeux... Hais, Seigneur, ajoutait- elle aussitôt, que votre volonté soit faite ! »

Au même instant , le vénérable évêque entra : son visage brillait d'une joie céleste. « Bannissez votre tristesse , s'écria-t-il , et réjouissez-vous dans le Seigneur. » Puis il commença à leur parler avec beaucoup d'onction des voies admirables de la Providence : il compara l'afiEQction du patriarche Jacob pleurant la perte de Joseph à leur affliction pour leur fille chérie ; il peignit ensuite la félicité de Jacob retrouvant son fils ; et la douce éloquence de l'évêque fit sur eux une vive impression. L'image des joies de Jacob , l'idée que notre sort est dirigé par un Dieu d'amour, les remplissaient alors de consolation et dissipaient leurs chagrins. « Ah ! dit la duchesse , si une semblable joie nous arrivait , que nous serions heureux !

— Ce n'est pas dans cette vie, répliqua le duc en soupirant , mais c'est dans le ciel que nous reverrons notre fille.

— Et dans cette vie, reprit aussitôt l'évêque; le

Seigneur sait encore aujourd'hui opérer des miracles. S'il nous envoie des plaies , il sait les fermer ; s*il nous conduit à Finfortune, il nous en fait sortir. Le Dieu de Jacob et de Joseph vit encore ; lui qui fortifia votre cœur et Tempécha de se briser par Texcès de la douleur, le fortifiera encore en ce mo* ment pour qu'il ne succombe pas à l'excès de la félicité. Au lieu des hymnes funèbres que nous allions entonner dans la chapelle , allons y célébrer le Te Deum , car Geneviève est vivante , et vous allez la revoir. » Les deux nobles vieillards le regardaient avec des yeux étonnés, ils tremblaient. L'espérance et la crainte agitaient leurs cœurs ; ils ne pouvaient pas croire ce que leur disait le vénérable prélat.

Alors l'évéqùe ouvrit la porte, appela Volf, qui était resté dans l'antichambre, et dit : « Voilà l'homme qui vous donnera de plus amples détails. » Volf entra en s'écriant : « Oui , Monseigneur, c'est la vérité; la comtesse Geneviève vit encore, je l'ai vue de mes propres yeux, mes oreilles ont entendu sa voix , et ma main a serré la sienne. » Ces mots : «i la comtesse Geneviève vit encore , » se répandirent à l'instant dans tout le château. Tous les gens du duc, toutes les dames de la duchesse se précipitèrent dans l'appartement, surpris y étonnés, et presque hors d'eux-mêmes. Pendant que Volf faisait au duc le récit circonstancié des mémorables événements qui avaient eu lieu , les larmes mouillaient ses paupières blanchies, et souvent la voix lui manquait. On l'écoutàit avec le plus vif attendrissement, et le duc et la duchesse avaient peine à croire à tant de bonheur.

Enfin, ne pouvant plus douter de la vérité des

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faits, ils se réveillèrent comme d'un songe pémblél 11 leur sembla reprendre une nouvelle vie , et tous deux s'écrièrent : « Ainsi , elle existe encore , notre fille chérie ! Allons la voir et Fembrasser avant de mourir. » Après avoir rendu à Dieu , dans son tenir pie , de solennelles actions de grâces , ils partirent sans délai pour Sifroibourg; et le pieux évêque, l'honnête Volf avec ses cavaliers , et une brillante suite de serviteurs , les y accompagèrent.

Pendant ce temps , Geneviève , entourée des plus tendres soins , s'était insensiblement rétablie, et ses joues avaient repris les belles couleurs de la rose. Le seul désir qu'elle eût à former encore ici -bas, c'était de revoir ses chers parents. Tout à coup on les vit arriver, et bien plus tôt qu'on ne s'y attendait. Il est impossible d'exprimer ce qu'éprouvèrent Geneviève et ses parents dans cette entrevue. Après les premiers transports de joie et de tendresse , le respectable vieillard s'écria avec une émotion semblable à celle qu'éprouva jadis Siméon : « Maintenant, Seigneur, tu laisseras partir ton serviteur en paix y puisque mes yeux ont encore vu ce jour de salut! Et la pieuse mère, en embrassant sa fille, ajouta avec la même émotion que Jacob : Actuelle^ ment je mourrai volontiers, puisque tu vis encore, et que ton innocence a été reconnue. Et les bons parents , suspendus alternativement au cou de leur fille, pleurèrent encore longtemps.

Apercevant le charmant Dolor, ils s'écrièrent tous deux: « C'est donc là notre petit- fils? Oh! viens , viens dans nos bras ! »

« Dieu te bénisse , cher enfant ! dit le grand-père en le prenant sur ses bras et en le baisant.

GENEVIÈVE. Ut

—Et Dieu te bénisse, aimable enfant! » répéta la grand'mëre en prenant Dolor des bras de son aïeul dans les siens, et le couvrant de baisers et de larmes; puis tous deux s'écrièrent ensemble avec Taccent de la plus profonde adoration : « 0 Dieu , que votre providence est admirable ! Nous pleurions ta mort , fille chérie , nous croyions ne plus te revoir dans ce monde , et aujourd'hui Dieu , en te rendant à notre tendresse, nous ramène aussi un fils ! »

En ce moment, le pieux évéque, que Sigefiroi et son épouse n'avaient pas remarqué dans les premiers transports de leur joie, s'approcha. En l'apercevant tout à coup, Geneviève crut voir un messager descendu des cieux. Le saint homme , après avoir présenté ses félicitations à l'heureux couple , ajouta d'un ton inspiré : « Actuellement le Seigneur a accompli ce que mon âme avait pressenti au moment où je vous donnai la bénédiction nuptiale. Il vous a, ma chère fille, fait éprouver de grandes infortunes, mais c'était pour vous préparer un bonheur tel qu'on en goûte rarement de pareil ici-bas. n a dirigé les événements tout autrement , mais bien plus grandement que nous ne l'aurions pensé; il vient, contre toute attente, de nous réunir au pied de son saint autel, comme nous Tétions le jour de votre mariage , mais après de grandes infortunes.

« Le beau jour est venu où nous rendons grftces à sa divine providence avec des larmes de joie, et personne de nous ne manque à cette réunion : bien mieux , notre nombre est augmenté par ce rejeton d'une illustre famille; en toutes choses Dieu fait

itt GENEVIÈVE.

plus qu il n'a promis. Bienheureux celui qui sait soutenir dignement Tépreuye du malheur; car, s'il en sort pur et yertueux , il reçoit la couronne de ^ie que Dieu a promise à tous ceux qui Taiment! Cette couronne vous est réservée. »

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