CHAPITRE XVIII
Genevièye reçoit ses vassaux.
Quand on sut que Geneviève, remise de ses souffrances, avait recouvré la santé, il accourut de tous côtés une foule de personnes de tout rang qui désiraient la voir et lui présenter leurs hommages. Geneviève, sensible à ces marques générales d'attachement, fit promettre à son fidèle écuyer Yolf, sur sa parole de soldat, de ne refuser rentrée à personne, même aux plus humbles. Alors TafOuence devint fort grande, et on laissait toujours entrer plusieurs personnes k la fois dans Tappartement. Mais tout le monde se comportait avec tant de décence et de réserve, que nul n'osait faire aucun bruit, tous s'arrêtaient à une distance respectueuse, et se tenaient comme dans une église ; et même les petits enfants, portés sur les bras de leurs mères, levaient leurs petites mains, et gardaient le silence.
Geneviève , vêtue de blanc , était ordinairement assise dans un fauteuil ou sur un lit de repos. Sa figure délicate avait une si angélique expression de piété et de douceur, qu'elle seinblait environnée
GENEVIÈVE. iSS
d'une auréole de gloire. Elle avait toujours quelques bienveillantes paroles à dire aux personnes qui venaient la voir, et ses paroles restaient gravées dans leur souvenir.
« Mes bons amis, leur disait-elle d*ane voix tou* chante, je suis bien sensible à votre empressement, et je vous remercie de Tintérét que vous prenez à mes infortunes et à mon bonheur. Hélas ! je vois bien que vous n*étes pas non plus exempts de chagrins et de peines , et je sais que plusieurs d'entre vous ont beaucoup à souffrir et à être tourmentés dans ce monde. Mais rassurez-vous, aimez Dieu, confiez -vous en sa sainte providence, et ne vous découragez jamais. Il délivre de leur détresse tous ceux qui Taiment. Quand tout semble perdu, il peut encore nous assister. Quand nos malheurs sont à leur comble, son secours est tout prêt. A la ftn , il sait tout faire tourner à notre avantage : vous le voyez par les événements de ma vie.
« Sachez vous contenter du peu que vous avez , car l'indigence n'exclut pas le bonheur; c'est ce que j'ai appris dans mon désert. Si pauvres que vous soyez , vous ne l'êtes pas autant que je le fus pendant sept longues années. Vous avez une chaumière, des vêtements, un lit, et en hiver du feu et un bouillon chaud pour vous réchauffer. Que fautil de plus à l'homme sage pour vivre content? N'attachez donc pas votre cœur aux choses terrestres. Ne mettez votre confiance que dans le Dieu vivant, et non dans l'argent, qui n'est qu'un vil métal. Dieu peut dans un instant plonger l'homme le plus riche dans la plus extrême indigence , et de la plus extrême indigence il peut nous élever soudain au
faîte des richesses et de la gloire. Vous voyez en moi un exemple de sa toute-puissance.
« Attachez -TOUS fermement à Dieu; priez souvent et tâchez de conserver votre conscience pure. Celui qui est uni avec Dieu et le porte dans son cœur possède le ciel en lui-même. La prière nous donne de la force pour pratiquer la vertu, et soutient notre courage dans le malheur; elle pénètre à travers les nuages, et ne manque jamais d'être exaucée. Une conscience pure est, dans toutes les adversités, dans les cachots comme dans la maladie et la mort; le plus doux oreiller. Dans le cours de votre vie vous en ferez l'expérience comme je l'ai faite.
« Quand votre conscience vous fait des reproches (et quel est celui à qui elle n'en fait point?), cherchez avant tout à vous réconcilier avec Dieu , et prenez pour votre refuge Jésus-Christ , son Fils bienaimé. C'est lui que le Père a livré pour le salut du monde : il a expié nos péchés; il a répandu son sang pour la rémission de nos péchés. Si nous disons : Nous n'avons point de péchés , nous nous trompons nous-mêmes ; mais si nous avouons nos fautes , si nous montrons un cœur sincèrement repentant et contrit , Dieu sera aussi miséricordieux qu'il est juste, il nous pardonnera et nous lavera de nos iniquités.
c< Aimez à entendre la parole de Dieu , vous y puiserez les vérités évangéliques beaucoup mieux que je ne puis vous les dire ici. Oui, mes amis, entendez attentivement la parole de Dieu , pénétrez vos cœurs de son esprit, et suivez ses préceptes. Car la parole de Dieu a la vertu de sauver tous ceux qui
récoutent avec une foi vivante. Et puis ayez toujours cette pensée : Dans la croix est notre salut. Par la croix , par les souffrances et la mort^ Jésus- Christ entra dans sa gloire céleste. C'est aussi par le chemin de la croix et des souffrances, à travers des adversités de toute espèce, que nous entrons dans le royaume des cieux? N'est-ce pas, mes amis, ajoutait-elle en leur tendant la main, nous prendrons tous la ferme résolution de marcher dans cette voie de salut, avec la foi, le courage et la résignation que donne la religion chrétienne. » Et tous, Tun après l'autre , le lui promettaient en lui baisant la main.
C'est ainsi que Geneviève se servait de son expérience et de ses malheurs pour l'instruction spirituelle de ceux qui venaient la voir. Elle avait encore des exhortations particulières pour les époux, les pères et les mères. Elle exhortait les époux à la concorde, à l'attachement, à la confiance réciproque. « Gardez -vous bien de prêter l'oreille aux mauvaises langues calomniatrices qui voudraient troubler votre concorde, disait -elle; la calomnie peut gâter le meilleur ménage. » Elle recommandait aux parents d'élever leurs enfants dans la crainte de Dieu.
« Bonne femme ^ disait-elle un jour à une mère de famille portant son enfant sur son bras, il n'est pas écrit sur le front de cet aimable enfant quel sort lui sera réservé dans le cours de sa vie. Aujourd'hui un doux sourire salue l'aurore de son existence; mais les temps viendront où les peines , les chagrins et les larmes auront leur tour, car nulle créature humaine n'est à l'abri des vicissi-
ISO GENEVIÈVE.
tudes du sort. Ayez donc soin de le bien élever, a&n qu'il ait assez de force pour traverser la carrière de la vie. Lorsque ma bonne mère me tenait jadis sur ses bras, certes elle ne prévoyait guère les malheurs qui devaient un jour fondre sur moi. Et si elle ne m'avait élevée dans la crainte de Dieu et dans une intime confiance en sa sainte providence.) j'aurais certainement succombé sous le poids de mes infortunes ; je me serais livrée dans le désert à tout l'excès de mon désespoir , et qui sait à quelle extrémité il m'aurait portée? Sans la ferme croyance en Dieu, en Jésus-Cbrist et en l'immortalité de l'âme, notre vie ici-bas , avec toutes ses peines et ses misères, serait une chose bien triste, bien désolante. 0 mon amie , appliquez-vous à inculquer de bonne heure dans le cœur de vos enfants cette foi vive qui seule peut faire leur bonheur. »
Nul enfant ne sortait de l'appartement de Geneviève sans emporter un joli cadeau pour souvenir; c'était Dolor qui était chargé de les leur distribuer. Cette bonté aflectueuse et les belles exhortations de leur maîtresse touchaient beaucoup ces bonnes gens, et les hommes les moins sensibles en étaient souvent attendris jusqu'aux larmes. La piété de Geneviève, ses infortunes, sa patience, ses conseils et surtout son exemple furent une grande bénédiction pour tout le pays. Les hommes devinrent meilleurs, se corrigèrent à vue d'œil, et dans mainte chaumière où régnaient autrefois le désordre et la discorde, vinrent habiter l'amour, Fonion et le bonheur. Le pieux évéque disait souvent : « Quand Dieu veut opérer beaucoup de bien par quelqu'un, il lui envoie de grandes adversités.
et c'est là une espèce de solennelle consécration instituée par Dieu lui-même. Les exhortations d'un être vertueux qui a passé par le creuset du malheur font plus d'effet que les meilleurs sermons. »