‹ Œuvres choisies du Chanoine Christophe SchmidChapitre 85 sur 107 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Châtiment de Golo.

Chaque fois que la foule descendait de l'appartement de la comtesse, on voulait aussi voir Golo. Un jugement solennel l'avait condamné à mort comme calomniateur, concussionnaire et assassin. Il devait être écartelé; mais, sur 1 instante prière de Geneviève, sa peine fut commuée en une prison perpétuelle. Le geôlier autorisé à faire voir le criminel n'avait presque pas une heure de repos dans toute la journée ; cependant il le faisait volontiers. «Venez toujours, disait-il aux curieux. Là-haut, dans l'appartement de la comtesse, vous avez vu un modèle de vertu et d'innocence; là-bas, dans le cachot, vous verrez l'image du vice et du péché. »

Prenant les devants avec sa lanterne et un lourd trousseau de clefs , il descendait l'étroit escalier de pierre jusque bien avant sous la terre. Lorsqu'il ouvrait l'énorme porte de fer, le frisson saisissait les curieux; et quand sa lanterne éclairait Tintérieur du cachot , et qu'on apercevait Golo , on frémissait plus encore , car son aspect était vraiment

effrayant. Sa cbeTelure pendait éparse et en désordre sur son front ; sa barbe était longue et hideuse, sa figure pftie et défaite, et ses yeux noirs lançaient des regards farouches et effrayants. Sa mauvaise conscience le tourmentait tellement, qu'il tombait souvent dans un état de frénésie; alors il poussait des hurlements affreux, secouait ses chaînes avec fureur, et se frappait la tête contre le mur. Même lorsqu'il était moins agité, il ne cessait de tenir des discours bizarres qui faisaient frémir jusqu'à la moelle des os.

« Insensé que je suis! s'écriait-il souvent; malheur à celui qui s'écarte de Dieu , qui ouvre son cœur aux passions vicieuses, et n'écoute plus la voix de sa conscience I Au commencement, il pourra bien goûter quelques fausses joies; mais à la fin ce n'est que désolation et misères! Il marche sur des fleurs, mais soudain il tombe dans un abtme que les fleurs lui ont caché. Malheur, malheur à celui qui convoite les plaisirs illicites! il croit s'approcher d'un buisson de roses en fleur, il tend la main..., mais tout à coup un serpent siffle et s'élance du buisson , l'enlace de ses replis multipliés , l'étouffé , le déchire , et ce supplice ne finit pas. »

Quelquefois il demandait , quoiqu'on l'en eût instruit assez souvent : a Dites -moi, est-il bien vrai qu'on a retrouvé la comtesse et son enfant? Est-ce la vérité, ou n'est-ce qu'un rêve? Non, non, je ne l'ai pas rêvé, on les a retrouvés, je le crois; car, ajoutait-il d'une voix déchirante. Dieu est un vengeur redoutable, il l'a sauvée de ce cachot où je l'avais enfermée, et m'y a précipité moi-même. Ouii

oui, c^est là, à cette place, qu'elle était assise, disait-il en frappant de sa main le pavé, là où me voilà assis à mon tour. Croyez-vous actuellement que Dieu est juste ?... »

Une autrefois il s'écriait : « Arrivez -vous enfin pour m'emmener? Allons, partons! conduisez-moi au lieu du supplice ; j'y vais volontiers , ajoutait-il en se levant. J'ai assassiné une mère vertueuse et son enfant, il faut aussi qu'on me tranche la tête. J'ai répandu le sang innocent... Ab ! le voyez-vous, mes mains en sont encore toutes couvertes, elles sant encore toutes rouges de sang. Voyez-vous ces torrents de larmes qui coulent de mes yeux? elles ne pourront jamais laver mes mains. 11 faut donc que mon sang coule sur l'échafaud. Oui , j'y consens volontiers : mieux vaut finir tout de suite sous le glaive du bourreau que de souffrir encore longtemps des horribles tourments que j'éprouve là, là , » ajoutait-il eu mettant la main sur sa poitrine découverte.

En d'autres moments , dès qu'on avait ouvert la porte du cachot , il se mettait à regarder fixement les gens qui entraient ; et, poussant des éclats de rire horribles, il leur criait : « Ah ! ah ! vous amènet-on pour me tenir compagnie? N'est-ce pas, vous aussi, vous vous êtes laissé tenter par l'appât des voluptés? vous aussi vous avez séduit l'innocence? Montrez vos mains ; sont-elles tachées de sang et des larmes d'une mère et d'un pauvre enfant? Vous les cachez , vous n'osez pas les montrer! ah ! je le vois bien maintenant, criait-il d'une voix effrayante, je ne me suis pas trompé..., vos mains sont souillées comme les miennes. Vous êtes mes

dignes compagnons, vous êtes criminels comme moi. Entrez, entrez, mes camarades. Voyez, je me range, il y a ici de la place pour vous... Tous ceux qui me ressemblent doivent me tenir compagnie. »

A ces discours horribles , les enfants , effirayés , jetaient des cris perçants et cachaient leur visage dans les vêtements de leur mère. Le jeune homme, la jeune fille prenaient la solennelle résolution de conserver leur cœur pur de tous les vices qui conduisent à une fin semblable; les hommes et les femmes disaient hautement : « Plutôt vivre dans le désert , de racines et d'herbes , et être vertueux et pur comme Geneviève, que de vivre comme Golo dans un château , dans Fabondance , avec une mauvaise conscience, et d'être destiné h une fin semblable J

— Vous avez bien raison, disait le geôlier en refermant la porte de fer; et quand même une vie criminelle n'amènerait pas toujours une si affreuse fin dans ce monde , elle aurait certainement dans l'autre vie une fin bien plus terrible encore, p

Golo vécut plusieurs années dans cet état désespérant , déchiré par les remords , plongé dans le plus affreux désespoir et torturé cruellement par le sentiment de ses crimes. On dit qu'il n'eut point de repos jusqu'à ce qu'il eût obtenu l'exécution de sa sentence.

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